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DES CREVASSES

Tous ceux qui ont décrit ia mer de glace ont employé le même terme de comparaison pour en donner une juste idée à ceux qui ne l'ont pas vue : « La « surface du glacier, dit M. de Saussure, vue du « Mont-Envers , ressemble à celle d'une mer qui au- « rait été subitement gelée , non pas dans le moment « de la tempête , mais à l'instant où le vent s'est « calmé, où les vagues, quoique très-hautes , sont « émoussées et arrondies (1). »

Ces aspérités si nombreuses , si variées par la forme , l'élévation et l'arrangement , offrent un des spectacles les plus intéressants que puisse fournir la nature. Des arêtes de glace souvent assez longues se prolongent au travers du fleuve de glace ; leur sommet quelquefois assez tranchant , n'est pas toujours uniforme , mais surmonté d'aiguilles comme les arêtes granitiques des hautes montagnes. Entre ces arêtes se trouvent de petites vallées traversâtes au courant. Leur profondeur varie comme l'élévation des collines glacées qui les bornent. Ce sont ces petites vallées

(i) Voyage dans les Alpes, tome 2, pag. 6.

que l'on est convenu d'appeler crevasses ; mais on se sert de ce même mot pour désigner toutes les cavités qui se rencontrent dans les glaciers , quelle que soit leur cause et leur position. C'est jeter delà confusion dans les idées qui ont rapport à cette partie de la nature. Cherchons à distinguer les choses.

Des masses de neige et quelquefois de glace , se détachent de la montagne et coulent rapidement le long de ses flancs , en laissant un vide , ou si l'on veut un fossé plus ou moins large et profond. On donne à celte cavité le nom de crevasse; il vaudrait mieux, ce me semhle , l'appeler couloir.

Dans les endroits où la pente est rapide , la glace , cédant à sa propre pesanteur, se détache de la masse supérieure et s'avance vers le has d'une quantité plus ou moins grande, selon l'espace qu'elle trouve. Le vide qu'elle laisse derrière elle est une véritable fente qui s'est faite avec un grand bruit. Cette fente ne tardera pas à être fermée par l'approche de la glace supérieure , qui descendra à son tour après qu'une autre fente se sera faite plus haut. On donne encore le nom de crevasse à cette ouverture ; il vaudrait mieux lui laisser le nom de fente. J'ai observé plusieurs de ces fentes qui avaient été faites depuis peu de temps , depuis quelques heures peut-être ; elles n'avaient guère que deux pouces d'ouverture , mais en profondeur elles paraissaient s'étendre jusqu'au fond du

glacier , et en le coupant le perpendiculairement à ses bords; elles se propageaient à travers beaucoup de crevasses qu'elles coupaient obliquement. L'eau qui coule des crevasses dans les fentes ne reparaît pas ; ce qui prouve que les fentes vont au fond des glaciers, tandis que les crevasses ne sont qu'à la superficie. Enfin , il y a sur toute la surface des glaciers d'écoulement , des enfoncements qui , pour l'ordinaire , n'affectent qu'une certaine épaisseur de la coucbe supérieure du glacier sans s'étendre jusqu'au fond ; c'est à ces petites vallées que je conserve le nom de crevasse qu'on leur a toujours donné. C'est ce que l'on appellerait en géologie les vallées d'érosion ; l'action du soleil, la vapeur et l'écoulement des eaux se sont prêté un mutuel secours pour les produire.

Entrons dans les détails : la glace n'est pas partout également fusible ; les parties les plus poreuses, celles qui contiennent de petits nids de substance terreuse se fondent plus rapidement. L'eau de fusion en se dirigeant vers la rive , si elle rencontre une pente , se creuse bientôt un petit canal , et s'il n'y a point de pente, reste sur elle-même et forme un puits, une espèce de petit lac qui devient souvent très-profond , ot peut percer le glacier de part en part pour se vider au-dessous. Mais avant de parler des puits, revenons au petit canal ouvert qui donne l'écoulement aux oaux de fusion. Il reçoit bientôt les eaux de ses deux

rives , et , comme nous avons vu que l'eau a un grand pouvoir pour fondre la glace , le canal se creuse de plus en plus et devient un véritable fossé , puis une petite vallée , et s'il y en a un dans son voisinage qui lui soit parallèle , la glace qui les sépare devient une arête , une véritable colline sur laquelle les parties les plus dures et les moins fusibles forment des aiguilles , des pyramides, etc. Les parois des crevasses lavées et polies par l'eau de fusion sont devenues luisantes et d'un vert d'aigue-marine extrêmement agréable. Ce n'est pas tout: les crevasses ont sur le glacier des Bois une forme qu'aucun naturaliste n'a observée. Si l'on entre sur le glacier , et que l'on s'arrête après un quart de la traversée , en se retournant vers sa source , on voit comme un bataillon de pointes , de remparts escarpés, d'aiguilles, souvent élevées de plus de vingt pieds, s'offrir aux regards; et si l'on se tourne vers le bas du glacier , la surface semble presque unie. J'ai cherché la raison d'une différence aussi extraordinaire , et je l'ai à l'instant trouvée dans la forme des arêtes de glace qui séparent les crevasses. Elles ont toutes un côté escarpé et un côté à pente douce , de sorte que si l'on en voyait un certain nombre en profil, elles auraient à peu près l'aspect de la figure cicontre. En regardant vers le haut, ont voit la partie escarpée de toules les arêtes qui se dessinent les unes sur les autres, et en se retournant vers le bas, on

voit les pentes douces qui se confondent en une seule pente presque uniforme. Ce contraste est si grand, que je suis étonné qu'il n'ait pas frappé les observateurs.

Cette disposition des arêtes de glace est une conséquence de la direction du glacier par rapport au soleil : il va à peu près du sud au nord. Cette direction étant donnée , voyons quel doit être l'effet produit sur une tranche de glace .

Soit l'arête ABC, vue de profil; les rayons solaires suivant la ligne S A frapperont toute la partie A C de l'arête , et les eaux en coulant au fond de la crevasse augmentant la fusion , l'ajouteront à ellemême , de manière que la fusion ira croissant du point A jusqu'au point C , tandis que la partie A B , pré-

servée du soleil, ne fondra point du tout. On pourrait m'accuser de prendre des effets déjà produits pour base de ma démonstration ; mais il est facile de voir que ce raisonnement peut s'appliquer au premier moment de la fusion comme au dernier ; si l'on veut prendre la crevasse pendant qu'elle n'a qu'une ligne de profondeur , c'est alors que l'effet indiqué sera le plus sensible.

Les aspérités du glacier des Bossons ne ressemblent pas à celles de la mer de glace. Au lieu d'arêtes taillées en biseau vers les sommets , ce sont de véritables pyramides, des obélisques de glace. Celle différence de forme est une nouvelle preuve en faveur de ma démonstration , car elle est due à la différence de position. Le glacier des Bossons appuyé au nord de la montagne , ne reçoit presque pas les rayons du soleil; la fusion étant à peu près uniforme , les eaux coulent de tous côtés en égale quantité , et forment des pyramides au lieu de former des arêtes , comme nous l'avons vu au glacier des Bois.

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