DÈS PUITS DANS LES GLACIERS D'ÉCOULEMENT
On rencontre quelquefois des cavités d'une grande profondeur ver(icale , et ces cavités remplies d'eau
jusqu'à la surface , prennent le nom de puits. Ce nom semblerait faire croire qu'elles sont toujours arrondies; mais il n'en est point ainsi. Ces cavités affectent toutes sortes de formes : quelquefois c'est un petit trou qui devient tout -à-coup plus large , et ensuite se rétrécit ; souvent c'est une crevasse allongée, quelquefois un petit étang aux bords sinueux, et enfin un véritable puits. On comprend que son prolongement dans la masse glacée doit avoir des étranglements et des renflements selon que les couches de glace qu'il rencontre sont plus poreuses ou plus compactes. La profondeur de ces cavités est souvent très-grande et peut quelquefois atteindre le fond du glacier, alors l'eau descend et suit le fond de la vallée sous les voûtes de glace qui reçoivent toute l'eau de fusion.
Comment la glace a-t-elîe pu se fondre à une profondeur où l'on ne peut alléguer ni l'action du soleil , ni celle des pluies , ni la chaleur interne , puisque le fond du glacier n'est pas toujours atteint? Un naturaliste Suisse prétend que ce mystère est inexplicable; les autres n'en parlent pas. Avec la connaissance que nous avons des changements de densité que l'eau éprouve en changeant de température , et cette autre connaissance du pouvoir qu'elle possède pour accélérer la fusion , le phénomène que je viens d'indiquer est facile à concevoir. Supposons en effet
qu'il y ait fusion sur une partie du glacier qui n'a aucune pente , et où , par conséquent , l'eau reste sans écoulement : elle se rassemble sur le point le plus bas , et c'est ici que nous allons voir son action pour creuser le fond du réservoir dans lequel elle se réunit.
Les expériences des physiciens ont prouvé que l'eau atteint son maximum de densité à la température de -j- 4° du thermomètre centigrade , et qu'en partant de ce point , son volume augmente , soit dans l'élévation , soit dans l'abaissement du thermomètre ; mais cette augmentation est beaucoup plus rapide en descendant vers zéro qu'en montant vers l'eau bouillante, puisqu'en parcourant 96° pour arriver vers ce dernier terme, elle ne s'accroît que de A, tandis qu'en descendant de trois degrés seulement pour arriver à zéro, elle s'accroît de h> Appliquons maintenant la connaissance de ce fait à l'eau des puits des glaciers d'écoulement. La portion du liquide qui se trouve à la surface réchauffée par le soleil , l'air , la pluie ou la vapeur, peut bien s'élever à trois, quatre, cinq et six degrés au-dessus de zéro : alors elle est autour de son maximum de densité. Au contraire, la portion du liquide qui est en contact avec la glace du fond , arrive à une température très-proche de zéro, et par conséquent elle reçoit la plus grande augmentation de volume dont elle est susceptible,^ mais par cette loi
de l'hydrostatique qui veut que les liquides se placent dans des élévations inverses à leur pesanteur , l'eau du fond devra monter et celle de la surface descendre. Par ce revirement de la colonne d'eau , celle qui contenait du calorique est parvenue au fond du réservoir , et celle qui était froide est venue à la surface, où elle se trouve en contact avec les agents atmosphériques. Que doit -il se passer dans cette nouvelle position? Le voici : le calorique en plus qui arrive en contact avec la glace est ahsorhé pour une fusion nouvelle , et l'eau du fond redescend à zéro , pendant que celle de la surface en acquiert et remonte à trois, quatre , cinq ou six degrés. Dès lors un nouveau changement de position est encore nécessaire et le redevient à chaque moment, de telle sorte qu'il y a dans cette cavité un mouvement de circulation perpétuelle du fond à la surface et de la surface au fond : on dirait un agent mécanique employé par une intelligence pour aller creuser le fond d'un réservoir.
Quand la saison de fusion est longue ou que le puits se trouve dans une partie du glacier peu profonde ou très-poreuse , le fond du puits atteint le fond du glacier , et dans ce cas les eaux de fusion qui viennent de la partie supérieure tombent en cascade jusqu'au sol sur lequel repose le glacier , et coulent ainsi sous des voûtes de glace jusqu'à l'extrémité
Il n'est pas rare que quand ces puits sont sans foncr et sans eau par conséquent , on entende tomber dedans des eaux qui semblent sortir des parois de de glace vive qui entourent le puits. Ceci s'explique facilement. La masse du glacier est, comme nous l'avons vu , formée de diverses couches superposées , et les joints qui les séparent sont souvent de glace huileuse , ou de neige moins compacte. Dès lors quand les eaux qui coulent au fond d'une crevasse viennent à rencontrer ces parties moins résistantes , elles les fondent , et en se propageant latéralement , elles rencontrent le puits et s'y précipitent en cascade bruyante.