DES MORAINES
M. Venetz donne sur la formation des moraines une explication qui me paraît peu conforme à l'observation ; la voici : « Dans leur accroissement , les glace ciers ont la propriété de pousser devant eux les « terres , les pierres et tous les corps étrangers ; par « cette raison, ces matériaux entourent presque tou- « jours le pied de ces énormes masses de glace en « formant un talus d'environ quarante-cinq degrés , « etc....» On dirait, d'après ces idées, que les mo-
raines une fois poussées sur un point par les glaciers , ne sont plus susceptibles d'accroissement ; il y a erreur: ce n'est point en poussant que les glaciers forment les moraines ; c'est en charriant , en portant les matériaux. Tout ceci se comprendra mieux par la seule exposition des phénomènes.
Au fond et sur les bords des glaciers d'écoulement on trouve des amas de rochers ; de cailloux anguleux, de sable et de terre qui ont été déposés là par le glacier. C'est toujours un fleuve qui dépose sur ses rives une partie des substances qu'il charrie , et qui emporte les autres jusqu'à son embouchure. On donne le nom de moraines aux dépôts fait par les glaciers. Quelquesunes de ces moraines présentent l'aspect d'immenses chaussées fondées au bord d'un fleuve pour le fixer dans son lit.
J'ai dit en parlant de la forme des glaciers d'écoulement , qu'ils étaient plus élevés vers le milieu. A mesure qu'ils fondent , les eaux qui se portent sur les rives entraînent avec elles la terre et le sable qui se trouvent dans les glaces ; les rochers qui se trouvent sur les versants doivent eux-mêmes couler peu à peu vers le rivage ; de sorte que chaque jour apporte un accroissement à ces remparts élevés qui devancent les glaciers. Pourtant ce n'est pas sur les rives que se trouve la plus grande quantité de matière, c'est au bout du glacier , là où sa résistance est vaincue par l&
chaleur et où restent à découvert les matériaux qu'il portait dans son intérieur , aussi bien que ceux qu'il charrie à sa surface. Là on voit ces amas de matières entassées en collines , et indiquant par leur position les divers points vers lesquels le glacier s'est arrêté. Dans un discours prononcé dans la Société Helvétique des Sciences naturelles, le président, M. Agassis, a dit que les blocs de rochers qui forment les moraines sont arrondis ; c'est une erreur ; tous les blocs des moraines actuellement en action sont des blocs anguleux, souvent même à arêtes vives, avec des faces planes plus ou moins étendues. Les blocs arrondis sont ceux qui ont été roulés par les eaux. Ces derniers , toujours plus ou moins polis , sont faciles à reconnaître. Les blocs des moraines ont souvent les angles brisés , mais rarement arrondis , ce qui est bien différent. Quant aux surfaces planes et quelquefois polies de ces masses que portent les glaciers , elles indiquent le point de délitement. Les roches ialqueuses micassées , les protogines , et quelquefois aussi les strates calcaires , en se délitant offrent des surfaces assez polies.
M. Godefroi a admis , dans l'ouvrage qu'il vient de publier, le même système que M. Venetz. D'après cet auteur , les petites vallées transversales qui descendent par le flanc des hautes montagnes, sont remplies des débris de ces mêmes montagnes. En
partant des glaciers-réservoirs pour descendre dans la zone de fusion , les glaces ont poussé devant elles et en partie rejeté sur leurs flancs les débris pierreux et terreux qu'ils ont trouvés sur leur passage , à peu près comme le soc de la charrue qui soulève la terre, la porte en avant et la redresse des deux côtés du sillon. Telle est la théorie de M. Godefroi , qui , selon moi, ne diffère de celle de M. Venetz que par les détails. Ce système est entièrement contraire à l'observation. Je ne veux pas relever ce qu'il y a d'invraisemblable dans ces glaces qui s'insinuent à la manière d'un soc dans les débris des roches pour les soulever sur les côtés ; je me contenterai de faire observer au lecteur qu'aussitôt après la formation de la montagne , le glacier - réservoir s'est lui-même formé et a fourni des glaces aux glaciers d'écoulement avant que les vallées transversales ou que les couloirs eussent été remplis par les débris des montagnes. C'est ici une question préjudicielle qui tranche la difficulté; ce n'est pas là qu'il faut chercher la solution de ce problême, qui est d'ailleurs d'une grande simplicité. Tous les éléments dont l'intelligence avait besoin pour y arriver sont là ; il ne faut que les observer. Je le répète , la surface du glacier est chargée de débris venus avec les glaces des sommités de la montagne. Le glacier est en général d'une forme convexe; il est donc tout simple qu'à mesure qu'il des-
cend , partie des blocs de rochers s'avancent lentement vers les bords et finissent par y tomber. On en voit un certain nombre qui sont près de terminer cette évolution.
Quant aux sables , aux parties terreuses qui entrent dans l'ensemble des moraines , il est tout aussi évident qu'elles n'ont pas une autre origine ; en se baissant sur l'un de ces petits ruisseaux qui coulent au fond des crevasses , on voit passer dans cette eau si numide qui coule sur un fond d'émeraude , de petit grains noirs qui sont les sables venus avec les glaces , ^t qui vont s'ajouter aux moraines ; il est vrai que ce n'est qu'un grain de sable ajouté à une petite montagne ; mais le grain qui vient toujours Unit par faire une masse.
J'ajouterai une dernière observation qui est tout aussi concluante contre le système de M. Godefroi. Un grand nombre de glaciers ont plusieurs lignes de moraines latérales ; je citerai pour exemple le glacier de Rosboden près du Simplon ; et pour m'arrêter à un glacier plus connu , je reviendrai au glacier des Bois. Sur le bord de la mer de glace, au-dessous du pavillon du Mont-Envers, j'ai reconnu trois étages de moraines , en y comprenant celle qui est actuellement en état de formation. La plus ancienne est plus de soixante pieds plus élevée que cette dernière. Dira-t-on que le glacier a recommencé trois fois son
sillon? Ce serait absurde. Nous savons que ce glacier a beaucoup diminué , et de même qu'il a laissé d'anciennes moraines au fond de la vallée , il en a aussi laissé sur ses côtés qui correspondent à son ancienne élévation.