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DES BLOCS ERRATIQUES

Les rochers de toutes les grandeurs et de toutes les formes qui sont rassemblés à l'extrémité des glaciers, n'ont pour l'ordinaire aucune analogie avec ceux que fournit cette portion de la vallée. Pour retrouver leurs analogues, il faut remonter vers les sources du glacier. On a donc donné à ces rochers voyageurs le nom d'erratiques. On en trouve de semblables et portant le même nom, répandus dans toutes les vallées des Alpes , sur le flanc des montagnes et dans les plaines. Les naturalistes se sont beaucoup occupés de chercher les causes qui avaient pu transporter ces masses aussi loin du lieu de leur origine , et quand la réflexion leur est venue que les glaciers actuellement en action portaient des rochers du haut des Alpes jusque dans le bas des vallées , ils ont multiplié cette cause et l'ont agrandie jusqu'à ce qu'elle pût s'éten-

dre à tous les effets produits ; mais il fallait des glaciers gigantesques pour conduire des rochers le long delà vallée du Rhône, depuis le Saint-Gothard jusqu'à l'extrémité du Jura , et depuis le sommet de cette dernière montagne jusqu'au sommet des collines inférieures. On ne s'est pas laissé arrêter par cette difficulté , on a donné aux glaciers la taille nécessaire pour produire les effets dont on voulait donner l'origine. C'est à M. Venetz, ingénieur du canton du Valais, que l'on doit le système ingénieux dont je vais donner l'analyse.

Après je ne sais combien de cataclysmes et de révolutions qui étaient tout à fait nécessaires pour rendre intelligibles à notre esprit les faits géologiques observés dans ces contrées , on voit surgir tout à coup à la surface du globe deux vastes masses granitiques , l'une dans le Valais, et l'autre dans la Savoie. Celle de la Savoie comprend tout le massif énorme de roches dont la sommité la plus élevée est le Mont-Blanc. Ce granité , ce porphyre , cette serpentine et toutes ces roches cristallines , qui ont bien certainement une origine plutonienne, et qui, par conséquent, se sont formées dans le sein du foyer central , se sont fait jour à travers les gneiss , les micachisles et les autres roches talqueuses et schisteuses qui étaient immédiament au-dessous du dépôt jurassique. Cet immense effort de la nature interne agissant sur toute cette

partie du globe , lui fit une vaste boursoulilure qui éleva les montagnes déjà existantes , les vallées et les Alpes, bien au-dessus de la baoteur qu'elles ont maintenant. D'après les calculs , le sommet du Mont- Blanc devait être élevé de 18,834 pieds au-dessus du niveau de la mer, c'est-à-dire plus élevé que toutes les montagnes connues , et les vallées inférieures dans cette même proportion.

Alors la température a dû s'abaisser, l'atmosphère se refroidir , la chaleur centrale diminuer ; les Alpes nouvelles ont dû se couvrir de neige et donner lieu à d'immenses glaciers , qui envahirent toutes les vallées et couvrirent la Suisse de moraines et de blocs erratiques. Cependant cette élévation exorbitante ne pouvait durer ; les masses s'affaissèrent peu à peu , et dans ce retour sur elles-mêmes , laissèrent au terrain la conformation qu'il possède maintenant , laquelle se trouve intermédiaire entre le premier état où le sol produisait les palmiers , les chamaerops et d'autres plantes de la zone torride , et le second état où les glaces le couvraient presque tout entier. Voilà comment les blocs erratiques sont si loin des hautes Alpes , d'où ils sont partis. Je suis trop peu disposé à admettre les systèmes aussi péniblement élaborés § pour avoir foi à celui de M. Venetz. Tout ce qui exige une grande complication dans les moyens et dans les causes, est moins propre à découvrir la nature, tou-

jours simple dans son action , parce qu'elle est riche et puissante dans ses ressources , qu'à déceler la faiblesse de l'esprit humain , qui est borné dans ses conceptions. En admettant le tout comme le produit d'une imagination facile , je veux cependant relever l'erreur dans laquelle est tombé l'un des partisans du système de M. Venetz. M. de Charpentier a , dans un Mémoire publié dans la Bibliothèque universelle de Genève (juillet 1836), développé les conséquences du système des glaciers considérés comme vecteurs des blocs erratiques. Pour déterminer la hauteur du Mont-Blanc à cette époque , et de même la hauteur des vallées de la Suisse où se trouvent les blocs erratiques, et par conséquent où se sont nécessairement trouvés les glaciers , M. de Charpentier a raisonné ainsi :

Les glaciers ne sont en permanence que dans un pays où la température moyenne ne dépasse pas -+- 6°, comme on le voit à Chamonix. Donc la température moyenne de la vallée du Rhône était , à l'époque des glaciers , de -+- 6° ; mais pour ramener cette température moyenne à -4- 6° , il faudrait élever le pays tout entier d'autant de toises que la chose serait nécessaire pour l'y réduire , et puisqu'il ne se trouve plus à cette hauteur , il en est donc redescendu. Tout ce calcul , qui paraît juste , tombe avec la première supposition , qui est fausse, ou qui du moins n'est pas

en harmonie avec la nature des glaciers d'écoulement. M. de Charpentier part de la supposition que les glaciers ne peuvent se maintenir qu'à la température moyenne de -H 6°. Ceci n'est pas conforme à l'observation. La température n'est que le moindre des éléments qu'il faut considérer dans l'ahaissement des glaciers. Leur prolongement dans les vallées est dû surtout à la quantité des glaces fournies par le glacierréservoir ; tel glacier qui n'en reçoit que peu ., ne descend que vers une température moyenne de -h- 3°, comme le glacier des Pèlerins ; tel autre qui en a reçu davantage , descend vers une température de -+- 5° ; et si le glacier des Bois avait une double quantité de glace à fondre , nous le verrions peutêtre descendre le long de la vallée de Chamonix jusque vers les Ouches , ou plus bas encore ; et s'il était le seul point d'écoulement ouvert à toutes les glaces qui se forment sur divers plateaux du Mont-Blanc , je ne serais point étonné qu'il descendît jusqu'à la région végétale de la vigne. Cette première base étant détruite , tout l'échafaudage tombe de lui-même.

Ce n'est pas tout ; le moyen inventé pour expliquer l'origine des blocs erratiques est encore insuffisant , car ce phénomène , qui a une immense étendue , doit avoir partout la même cause ; mais je doute beaucoup que la cause inventée par les naturalistes vaudois puisse s'appliquer à tous les pays où son action

serait nécessaire. Les blocs erratiques ne sont pas bornés aux vallées des Alpes ; ils se retrouvent partout où l'on rencontre le dépôt diluvien qui se manifeste sur toutes les parties du globe. On les voit quelquefois isolés , et plus souvent groupés et accumulés sur certains points. On en trouve de grandes traînées dans les plaines du Nord , depuis les côtes du Northumberland jusqu'aux environs de Moscou. Les plaines sablonneuses de la Westphalie , du Hanovre ; du Holstein , de la Seelande , du Mecklembourg , du Brandebourg ; les plaines de la Poméranie et de la Prusse en sont couvertes. L'Islande , qui est toute de substance volcanique , offre sur ses cimes les plus élevées des blocs de granité de plus de dix mètres d'épaisseur. Comment expliquer tous ces faits par des glaciers?

Si pourtant on veut absolument attribuer aux glaciers le transport des blocs erratiques du système alpin , on pourrait, ce me semble, en suivant la cbaîne des dégradations successives que les montagnes ont subies jusqu'à nos jours , arriver à l'époque où le pla- 1eau des Alpes , sans être plus élevé qu'il ne l'est aujourd'hui , était assez étendu pour fournir des glaces et des neiges capables de remplir toutes les vallées qui l'entourent.

En effet , l'observation journalière nous prouve que les sommités s'abaissent, que les flancs des montagnes

se rétrécissent, que leur masse , en un mot, diminue et s'use par l'action des agents atmosphériques ; et en même temps que leurs cimes s'abaissent , leur pied se recouvre de débris ; de sorte que la hauteur diminue par les deux extrémités à la fois. La matière descend des sommités tantôt en avalanches terreuses , tantôt en blocs solides qui roulent dans la vallée , tantôt en petits fragments et en parcelles sablonneuses qui troublent les eaux des torrents et vont se déposer dans les plaines et jusque sur le rivage des mers.

La forme actuelle des montagnes suffit pour démontrer qu'elles ont beaucoup perdu de leur antique grandeur. On trouve sur leurs flancs des vallées transversales , qui ont été évidemment creusées par les eaux ou formées par la chute spontanée de rochers que le temps avait détachés de la masse. Au pied des escarpements sont venus se ranger en talus des débris pierreux qui s'accroissent aux dépens des parties supérieures.

Les cimes isolées , les aiguilles qui dominent la masse des grandes montagnes , sont comme des témoins restés debout pour nous faire connaître l'ancienne élévation des montagnes ; ainsi l'aiguille du Dru et l'aiguille de Charmoz, qui paraissent au-dessus du Mont-Envers, n'ont certainement pas été placées là dans l'état où elles sont actuellement ; mais plus solides et plus dures que la masse à laquelle elles ont appar-

tenu , elles ont résisté à l'action des agents atmosphériques qui ont détruit ou du moins dispersé les matériaux qui remplissaient l'espace qui sépare le sommet de ces aiguilles du sommet du Mont-Blanc. J'en pourrais dire autant de toutes les cimes granitiques des Alpes ; mais je ne veux qu'indiquer cette idée.

Pour reconstruire les Alpes telles qu'elles ont dû être un jour , il faudrait y joindre toutes les collines tertiaires qui couvrent les plaines et s'élèvent dans les vallées longitudinales des deux côtés des Alpes , tout le terrain d'alluvion qui a servi à niveler la Lombardie , le Piémont , le plateau de la Bresse et les rives du Rhône ; tout ce qui est venu écarter les rivages de la mer , soit à l'embouchure du Rhône , soit à celle du Pô ; enfin tous ces blocs erratiques qui se trouvent tantôt isolés , tantôt en lignes continues à travers les vallées et sur le flanc des montagnes.

Alors peut-être on trouverait assez d'élévation et surtout, assez de surface sur le plateau des Alpes pour fournir des glaciers capables de remplir toutes les vallées qui les avoisinent , et par suite d'y transporter les débris des sommités granitiques les plus élevées.

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