‹ Théorie des glaciers de la SavoieChapitre 17 sur 22 · DES ANCIENNES MORAINES · texte numérisé non relu

DES ANCIENNES MORAINES

Je n'ai entendu jusqu'ici parler que du mouvement qui s'exécute dans un petit nombre d'années , de ce mouvement dont les alternatives peuvent s'observer pendant la vie d'un homme ; mais il y a en outre sur le sol , ou du moins à une certaine distance des glaciers , des indices d'un mouvement qui s'est exécuté dans un temps qui est peut-être séparé de nous par une longue suite de siècles. Voici les faits : en examinant les terres qui sont placées à l'extrémité des glaciers , et même à une assez grande distance dans le prolongement des vallées dont la parlie supérieure est parcourue par les glaces , on aperçoit d'anciennes moraines qui ont été bien certainement formées par le glacier , qui maintenant s'en trouve éloigné d'une distance plus ou moins considérable , mais presque toujours assez grande pour faire croire que jamais le glacier ne pourra revenir jusque-là. Dans un Mémoire que M. Venetz , ingénieur , a publié sur les variations de la température dans les vallées de la Suisse , il cite 34 glaciers des Alpes qui se sont retirés de leurs anciennes positions , et qui ont laissé des traces de leur

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séjour à une lieue , et souvent plus , de distance de l'endroit où ils se terminent maintenant. On trouve même des moraines sur des lieux où les glaciers ont entièrement disparu. Comme ce phénomène est d'une grande importance pour l'histoire des révolutions du glohe , je veux en donner une idée en mettant sous les yeux du lecteur les anciennes moraines du glacier de Rossboden , près du village du Simplon ; ce sont les seules que j'aie été dans le cas d'observer par moimême. M. Venetz en a donné un dessin qui m'a paru parfaitement juste , et que je copie dans son Mémoire. En s'élevant au-dessus du petit village à'Anderegen, qui est bâti sur les antiques moraines , on suit de l'œil trois enceintes de moraines qui ont été successivement abandonnées par le glacier, qui s'est éloigné de 7,000 pieds de celle qui en est maintenant le plus écartée. Comme on suppose en général que ces moraines délaissées remontent à une grande antiquité , j'ai voulu essayer de vérifier cette opinion en comparant l'espace abandonné par la retraite du glacier , au temps qu'il semble mettre à son mouvement rétrograde. D'après des informations prises sur les lieux , ce glacier , qui continue à diminuer , semble avoir abandonné 100 pieds de terrain en 10 ans. Comme la totalité de la retraite est de 7,000 pieds , à supposer que sa marche fût régulière , nous aurions 100 : 7000 : : 10 : 700 ans , qui auraient été nécessaires pour opérer le ehan* gement qui s'observe aujourd'hui.

Dans la carte qui accompagne ce Mémoire , les anciennes moraines sont désignées par les traces A,6,G,D,E,F,G. Ces moraines qui formaient une espèce d'enceinte , ont été coupées par le torrent qui occupe le fond de la vallée. Depuis le point K auquel se termine actuellement le glacier, jusqu'au point D où il arrivait autrefois , la distance est de 7,000 pieds.

Tous les naturalistes ont observé que le glacier d'où s'échappe le Rhône dans la vallée de Conches , a occupé jadis un espace bien plus étendu que celui qu'il occupe maintenant. Le terrain qu'il a délaissé est recouvert d'une suite de moraines extrêmement intéressantes pour l'observateur. Je vais donner ici la description qu'en fait M. Venetz dans le Mémoire déjà cité :

« La moraine la plus éloignée du glacier s'adosse « contre un rocher , formant un monticule , sur le- « quel sont construits les chalets de la montagne. « Elle présente une grande largeur , sur une hauteur « d'environ vingt-deux pieds. Du bord intérieur de « cette première enceinte jusqu'au milieu d'une se- « conde , nous avons trouvé une distance de trente « pieds ; de celle-ci k une autre , presque impercep- « tible , quarante - cinq ; de là à une plus grande , « quatre-vingt-dix ; de celte quatrième à une sui- «• vante ; qui a environ dix-huit pieds de hauteur 7

« deux cent quarante-trois pieds. Tout près de celle» « ci on en rencontre une petite, que nous avons « comprise dans la distance de la suivante , qui a « cinq pieds de haut , et se trouve à deux cent quart rante pieds de la grande. Sur la droite de la valet lée , cette moraine se divise en trois ou quatre « jusque vers le milieu. De cette moraine à une au- « tre, de quatre pieds de hauteur, quatre-vingt- « dix-pieds. Celle-ci forme une suite de moraines « entassées irrégulièrement les unes contre les autres, « sur une longueur de trois cent soixante pieds , « s'élevant presque insensiblement à la hauteur de « vingt pieds et plus. Cet assemblage d'une quantité « de moraines décrit un arc et se réunit, sur la « droite, à la dernière, sans atteindre le pied de la « montagne. Ici le Rhône s'échappe du glacier, en « traversant la dernière enceinte que celui-ci a force mée; puis il suit la précédente jusqu'au milieu de « la plaine, où il la coupe comme toutes les autres. « Depuis l'endroit où le Rhône traverse cet amas de « moraines jusqu'à la plus récente , la distance est « de trois cents pieds. Sur la gauche du centre du « glacier, celle-ci laisse entrevoir qu'elle en avait « couvert une plus ancienne , puisqu'on y voit en- « core le gazon. »

De toutes ces observations quelques naturalistes ont conclu que ces mouvemenfs des glaciers remon-

taient à une très - haute antiquité. Peut - être cette idée vient-elle de ce que la nature et l'origine des glaciers d'écoulement n'avaient pas été assez bien examinées. Je Tais réunir ici les différentes considérations auxquelles il faut avoir égard avant de porter un jugement sur l'âge des moraines qui devancent les glaciers.

1° On a vu que la plus petite modification survenue sur les pentes des glaciers - réservoirs pouvait causer des changements notables dans les glaciers d'écoulements , enlever aux uns pour augmenter les autres.

2° S'il est vrai qu'un grand nombre de glaciers se soient retirés , il est vrai aussi que plusieurs ont empiété sur des terres qui en étaient éloignées auparavant. Dans plusieurs endroits des Alpes il y avait des passages fréquentés qui sont maintenant obstrués par des neiges éternelles. îl s'est formé dans les temps récents des glaciers sur des lieux où il n'y en avait jamais eu. Le glacier de Rothelch, qui domine le nouvel hospice du Simplon , n'existait pas en 1732. Ce qui semblerait prouver que ces changements sont dus à des accidents plutôt qu'à des causes générales.

3° Les moraines ont pu se former beaucoup plus rapidement dans les premiers temps où les montagnes étaient moins durcies , et avant qu'elles eussent reçu ces talus formés de leurs propres débris et qui leur servent maintenant de contrefort.

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4° Les dégradations incessantes que subissent les montagnes sont assez considérables pour que, sur certains points , leur abaissement soit observable pendant le court espace de la vie d'un homme. Les rochers qui encombrent le fond des vallées , ceux qui sont arrivés jusques dans les plaines par les avalanches terreuses , les sables , les graviers , les terres que les eaux portent bien loin de leur origine , sont une espèce de mesure de l'abaissement des montagnes. Les aiguilles de roches feuilletées que l'on retrouve si fréquemment sur ces montagnes cristallines , sont comme des témoins restés de l'ancienne élévation des chaînes. Mais n'est il pas bien naturel que l'abaissement des montagnes, l'élévation des vallées, la destruction des cimes contribuent à la diminution des glaciers ?

5° L'exhaussement du sol dans le fond des vallées a pu de môme apporter des changements sensibles dans l'étendue des glaciers ; car la température moyenne augmente à mesure que le sol s'uniformise , alors même qu'il reste à la même élévation absolue.

6° La destruction des forêts a dû avoir une trèsgrande influence sur l'étendue et même sur la direction des glaciers. Ce n'est pas ici le lieu de traiter ce sujet , qui a déjà occupé un grand nombre de naturalistes ; il suffit de rappeler qu'ils sont tous d'accord pour affirmer que la présence des forêts fait baisser la température.

7° Par la même raison , la culture doit aussi contribuer à changer la limite des neiges et l'étendue des glaciers.

8° Enfin , si la vallée qui sert de lit au glacier est obstruée par les matériaux , et que les glaces ne puissent pas s'écouler facilement , elles s'amoncèlent de manière à la remplir ; et comme les causes de fusion seront impuissantes sur une trop grande masse , le glacier gagnera en surface et fera des moraines sur tous ses bords ; mais si une débâcle quelconque , une avalanche vient à ouvrir la vallée , les glaces couleront , se porteront rapidement en avant , y laisseront des moraines , et peu à peu se retireront sous l'influence des causes de fusion.

Je pense qu'avec un examen attentif des localités , on trouverait une application fréquente de cette dernière considération.

M. Godefroi , après avoir énuméré les glaciers nouveaux qui se sont formés sur les Alpes , et qui ont obstrué différents passages qui étaient autrefois trèspraticables , soit entre les différentes vallées de la Suisse , soit entre le Valais , la Savoie et le Piémont , cherche quelle peut être la cause de cet avancement des glaciers dans les cols les plus élevés de la chaîne alpine , tandis que ces mêmes glaciers se retirent évidemment dans la partie inférieure. J'ai de même cherché la solution de ce problême à deux parties qui

semblent si diamétralement opposées ; je la donnerai dans le chapitre suivant.

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