DES CHANGEMENTS SURVENUS DANS LES GLACIERS
Par les connaissances que nous avons acquises sur les glaciers-réservoirs et les glaciers d'écoulement , il est facile à comprendre qu'il peut survenir, dans la forme des rochers supérieurs , des changements qui modifieront les quantités respectives de glace qui s'écoulent par chaque canal. La totalité des glaces qui se forment sur les diverses crêtes du Mont-Blanc, se distribuent pour descendre dans la région de fusion entre tous les canaux , et dans des proportions qui sont déterminées par la nature de la pente , la capacité des couloirs , la nature lisse ou raboteuse de la surface qui porte la glace , et mille autres petites circonstances qui peuvent échapper à notre appréciation. Or, toutes ces circonstances sont de nature à changer. Ainsi un rocher qui rétrécissait la communication entre le glacier-réservoir et le glacier d'écoulement , peut être ébranlé , entraîné par les glaces , et augmenter leur écoulement ; dès lors la quantité fournie au glacier d'écoulement étant plus considérable , il
empiétera sur le terrain qui l'environnait. De même, il se peut qu'un rocher acheminé avec les glaces soit arrêté dans sa course par des obstacles de terrain , et qu'il fasse lui-même obstacle à l'écoulement ; dès lors le glacier , moins abondamment alimenté , se retirera ; mais il faudra que la glace s'ouvre une autre issue, et peut-être forme un nouveau glacier. Eufin , l'on conçoit que la quantité de glace qui se forme sur les glaciers-réservoirs étant toujours à très-peu près la même , il ne peut survenir un changement dans un glacier d'écoulement sans que ce changement ne se reproduise à l'inverse dans un ou plusieurs autres glaciers : si l'un d'eux venait à être entièrement intercepté , d'autres s'accroîtraient pour le remplacer.
En effet , l'observation fait connaître des changements considérables survenus dans l'étendue de quelques glaciers. Celui des Sois , comme l'observe M. de Saussure , s'est retiré d'environ 150 toises ; on peut en juger par un grand dépôt qui fut jadis une moraine et qui est aujourd'hui couvert de chétifs mélèses , mais que le glacier n'atteint plus dans ses plus grands accroissements.
Le glacier a proportionnellement diminué dans toute son étendue. M. Godefroi s'est mépris en disant que la mer de glace avait reçu un accroissement postérieur. C'est une erreur qui est démontrée par les deux moraines qui ont été délaissées précisément sur
les bords de la mer de glace , et à plus de soixante pieds au-dessus des glaces actuelles et de îa moraine en formation»
Encore selon les observations de M. de Saussure , le glacier du Mont-Dolent , dans la vallée de Ferret , remplissait jadis le fond d'une vallée , qu'il laisse aujourd'hui à découvert. Ses glaces ont dû perdre environ deux cents pieds d'épaisseur. Au contraire , le glacier du Triolet , qui est dans la même vallée , paraît s'accroître considérablement depuis un certain nombre d'années. Ces deux glaciers partent de la même partie du réservoir; jusqu'en 1721, le premier paraît avoir été plus abondant; à cette époque la chute d'un rocher qui eut lieu le 14 de septembre , au-dessous du Triolet , facilita l'écoulement de ce dernier , qui s'accroît encore , tandis que l'autre diminue.
Dans les faits que je viens d'indiquer , la nature nous montre elle-même sa manière d'agir ; il ne s'agit que d'étendre son action à tous les effets identiques. L'observation nous prouve assez que les montagnes s'usent, se dégradent; à mesure donc que les rochers qui servaient de remparts aux glaciers -réservoirs , sont emportés par la pression ou parla décomposition, les glaces qui ne sont plus retenues s'épanouissent sur les flancs des glaciers-réservoirs , et dès lors il y a extension des glaciers supérieurs , ou même formation de glaciers nouveaux ; dès lors la fusion est favo-
risée par l' augmentation de la surface , et dès lors la glace fournie aux glaciers d'écoulement inférieurs n'étant plus aussi abondante , ils se retirent et s'éloignent des anciennes moraines. La cause de ce mouvement de retraite étant continue , il doit en être de même de l'effet, et les glaciers inférieurs continueront à diminuer.
En considérant l'accroissement des glaciers supérieurs , M. Godefroi se croit autorisé à conclure que la limite des neiges perpétuelles s'est élevée , sans cependant qu'il y ait eu de changement dans la température moyenne du climat. îl y a sans doute méprise de la part de M. Godefroi. Ce n'est pas d'après les glaciers que l'on peut juger la position de la limite des neiges éternelles ; cette ligne passe précisément où la température est suffisante pour fondre chaque année la neige de l'année ; mais dès l'instant où il s'agit d'un lieu où non-seulement on trouve la neige de l'année , mais encore la glace venue des régions supérieures , on sent qu'il ne faut plus chercher dans ce lieu la limite des neiges perpétuelles. Il peut donc se former des glaciers d'écoulement sans qu'ils aient aucun rapport avec la ligne des neiges perpétuelles , et sans qu'il se soit opéré aucun changement dans la température commune.
Il est reconnu qu'après l'année 1811 , qui avait été sèche et chaude , les glaciers avaient considérable-
ment diminué ; mais après les années pluvieuses de 1815, 1816, 1817, les glaciers -réservoirs ayant reçu une masse d'eau considérable , la ligne des neiges perpétuelles s'est abaissée , et les glaciers d'écoulement ont suivi la même marche. A cette époque , le glacier de Distel , dans la vallée de Saas , en Suisse , descendit de près de 50 pieds dans une seule année. On pourrait multiplier les exemples , mais la thèse me semble assez démontrée par elle-même.