‹ Théorie des glaciers de la SavoieChapitre 19 sur 22 · ESSAIS DE CALCUL SUR LAGE DU GLACIER DES BOIS · texte numérisé non relu

ESSAIS DE CALCUL SUR LAGE DU GLACIER DES BOIS

Depuis M. de Luc , tous les géologistes ont cherché à lire l'âge du monde dans les rapports que doivent avoir entre elles les différentes révolutions qui se sont succédé sur la surface du globe. L'abaissement des cimes , l'élévation progressive des vallées , les alterrissements produits par les fleuves à leur entrée dans les lacs ou daîis la mer , les éboulis tombés des montagnes et s'élevant en talus le long de leurs flancs, ont fourni des arguments à l'auteur de la Palingénésie , pour lui démontrer la jeunesse du monde. Il me semble que les conséquences que l'on a essayé de tirer de ces divers faits sont en général exagérées. Elles de-

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vraienl être restreintes à une époque du monde , au

lieu d'être toujours appliquées à son origine. Ainsi , par l'abaissement progressif des montagnes , on peut tout au pies calculer l'âge des montagnes , mais non pas celui du globe , qui a pu exister long-temps sans montagnes , ou avec d'autres montagnes que les nôtres.

Plusieurs naturalistes , après M. de Saussure , ont pensé que l'on pourrait tirer sur l'antiquité du monde des inductions probables d'après la formation des moraines qui bordent les glaciers. C'est cette idée que je vais essayer de soumettre au calcul , sans cependant pousser trop loin les conséquences. Quand il me sera démontré que le travail du glacier , pour produire les effets connus , a dû durer trois à quatre mille ans , j'en conclurai que le glacier existe depuis trois à quatre mille ans ; mais il y aurait plus que de la témérité à rattacher l'existence de la terre à l'existence d'un ou de quelques glaciers. La face de la terre est un registre où sont inscrites les révolutions nombreuses qui s'y son! succédé ; en connaître une ce n'est pas les connaître toutes.

Les glaciers charrient des sables et des rochers qui s'entassent sur les bords et qui s'y présentent comme des remparts ; c'est à l'extrémité du glacier que ce dépôt est le plus abondant ; c'est celui-là que nous prendrons pour l'une des bases de notre calcul. Si la

quantité totale du dépôt nous était connue , avec la quantité partielle qui lui est fournie chaque année par le fleuve glacé , ces deux termes nous donneraient celui de son âge ; mais on sent que l'on ne peut former sur l'un et sur l'autre que des appréciations approximatives ; et le même calcul fait par vingt personnes , donnerait probablement vingt résultats toutà-fait éloignés les uns des autres. C'est, selon moi , une raison plus que suffisante de ne croire à aucun d'une manière absolue.

Cependant ils fournissent une idée de durée qui , par sa brièveté , est en rapport avec tous les autres signes de la jeunesse du monde humanitaire , du monde tel qu'il a été rangé pour recevoir les hommes.

Au lieu de chercher combien de matériaux le glacier verse chaque année sur sa moraine inférieure , j'ai cherché à connaître approximativement combien il en contient dans toute sa surface , et combien il met de temps à se renouveler tout entier. Avec la connaissance de ces deux termes , et en comparant la quantité contenue sur le glacier total à la masse du dépôt , je saurai combien de fois le glacier aura dû se renouveler , et par conséquent combien il aura duré.

Or , les matériaux accumulés au bas du glacier forment une masse dont les dimensions , ramenées à des movennes , sont environ :

Longueur. ....... 150 pieds.

Largeur. 600 »

Profondeur 100 »

( 150 X 600 X 100 = 9,000,000 de pieds cubes pour îa mesure du dépôt ) .

Les traînées rocheuses que j'ai décrites au Ch. IX t et qui vont se verser dans ce dépôt , peuvent être évaluées comme il suit :

Longueur. . . . . . . 30,000' pieds.

Largeur moyenne . . . 300 »

Profondeur moyenne.. . lfi »

Ce qui donne 30,000 X 300 X lh == 4,500,000 pieds cubes.

Cette quantité étant contenue deux fois dans îa quantité du dépôt , nous pouvons en conclure que le glacier s'est renouvelé deux fois pour le former. Voyons maintenant combien de temps il met à s'écouler tout entier.

D'après les observations que j'ai citées dans le Chap. VIII, il avance de 60 pieds par année , et d'après les cartes de M. de Saussure , sa longueurtotale , en comptant depuis les glaciers supérieurs qu'il reçoit , est de 30,00:0 pieds, qui, divisés par 60 pieds ( longueur parcourue chaque année ) , donnent 500 ans , et comme il n'a dû se verser que deux fois , il n'aurait dû commencer que depuis mille ans.

Je nie hâte d'avertir que rien n'est plus incertain que le résultat de ces calculs. Il n'est pas un des facteurs de l'opération auquel on ne put ajouter ou diminuer sans peut-être s'éloigner de la vérité plus que je ne l'ai fait. La masse du dépôt, supposé même que les dimensions que j'ai indiquées fussent exactes, devrait être bien plus grande si Ton y ajoutait toutes les terres que les eaux entraînent et tous les blocs de rochers qu'elles ont roulés le long de la vallée , et tout ce qui a passé des traînées rocheuses sur les rives du glacier. La masse des traînées rocheuses n'est pas non plus élevée à sa valeur réelle , puisque je n'ai compté que ce qui est à la surface , sans tenir compte des matériaux contenus dans l'intérieur des glaces. Enfin , comme je l'ai dit dans le Chapitre VIII, la vitesse du glacier évaluée à 60 pieds n'est rien moins que sure , parce que mes observations ne sont pas assez multipliées et n'ont été faites que sur un point. En admettant même que ces données fussent complètes , elles ne pourraient prouver qu'une chose, s'avoir, l'époque à laquelle la moraine inférieure a commencé à se former; mais avant le fleuve de glace descendant beaucoup plus bas , versait probablement les matériaux qu'il porte sur d'autres moraines que le temps a effacées.

Cependant, à ne considérer ces résultats que dans leur plus grande généralité, on esl forcé de les rocr-

voir comme une preuve que tout est nouveau dans la production des phénomènes que nous venons d'examiner. La conviction grandit avec le nombre des preuves. Il y a autour des Alpes plus de six cents glaciers ; presque tous ont des moraines dont la masse correspond à la quantité des matériaux que charie le glacier ; mais nulle part l'entassement de ce produit n'est assez grand pour porter les résultats du calcul au-delà des temps historiques. îl y a entre la forme actuelle du monde et les besoins de l'homme des rapports qui tendent à faire croire qu'ils remontent à la même antiquité. L'esprit humain qui voudrait se lancer dans des systèmes imaginaires sur l'antiquité de l'homme , sera toujours atterré par le majestueux accord de la nature , de l'histoire et de la révélation.

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