‹ Théorie des glaciers de la SavoieChapitre 4 sur 22 · CAUSES D'ACCROISSEMENT DES GLACIERS-RÉSERVOIRS · texte numérisé non relu

CAUSES D'ACCROISSEMENT DES GLACIERS-RÉSERVOIRS

Première cause : la neige.

La neige est sans contredit le moyen le plus abondant employé par la nature pour entretenir les réservoirs de glace ; elle y tombe dans toutes les saisons de Tannée ; ce qui , dans la plaine , arrive sous la forme de pluie , tombe le plus ordinairement sur ces hauteurs sous la forme de neige , et si , dans les saisons ordinaires, il n'est pas rare devoir tomber dans les hautes vallées des Alpes jusqu'à 400 pouces de neige dans le cours d'une année , on doit concevoir que cette quantité doit être bien considérable aussi sur les sommités des glaces éternelles (1). Cependant il est bien

(1) D'après l'Annuaire des observations météorologiques faites à*St-Jean-de-Maurienne par M. le docteur Mottard,

probable qu'il en tombe moins sur les crêtes les plus élevées que dans les vallées qui sont autour, pour deux raisons : la première est que vers cette hauteur atmosphérique les vapeurs ne sont pas susceptibles d'acquérir le degré de densité qu'elles ont plus bas ; la seconde est qu'une assez grande partie de la neige qui tombe sur la cime des hautes montagnes est emportée par les vents, et vient s'ajouter à celle qui tombe dans les vallées.

Deuxième cause : la pluie.

C'est un fait qui a été mis au jour par les observations météorologiques , que la pluie est en général plus abondante dans les lieux plus bas que dans les lieux plus élevés. Sans y mettre la précision que la science exige, il est peu de voyageurs habitués à courir les montagnes qui n'aient pas été témoins de ce fait. Souvent du sommet d'une montagne où l'on jouit d'un ciel pur et d'un soleil ardent, on entend

il est tombé en 1856 72 pouces de neige, et 25 pouces d'eau au bas de la vallée.

Les observations de M. Venetz , ingénieur en Valais , portent à 40 pieds iO pouces 4 lignes et demie la neige tombée pendant chacune des années 1818, 1819, 1820 , 1821 et 1822 , dans la vallée de Bagnes.

sous ses pieds les roulements du tonnerre , et l'on voit les nuages s'étendre et se décharger sur les plaines. Cependant plusieurs fois les voyageurs ont été surpris par des pluies dans ces hautes régions. Il est donc aussi constant qu'il y tombe de la pluie , qui s'infiltrant dans la neige , se congèle avec elle et contribue à la convertir en glace.

Troisième cause : condensation des vapeurs.

Il y a certainement entre les nuages et les cimes des montagnes une affinité qu'il est impossible de méconnaître. Alors même que le ciel est serein, on voit les pointes les plus élevées entourées de brouillards plus ou moins épais. Si l'on considère au-dessus des vallées un nuage flotter dans l'air quand l'agitation n'est pas trop grande , en le suivant de l'œil on le voit peu à peu se diriger vers la cime la plus haute , la couvrir, l'envelopper, et, sans passer outre, se dissiper, s'évanouir en cet endroit. Le Mont-Blanc surtout est presque continuellement caché et ne se laisse pour ainsi dire voir que par exception , et tandis que les nuages qui sont dans le milieu des airs voguent au gré des vents , ceux qui l'entourent y semblent enchaînés par une force inconnue.

Il n'est pas rare qu'on voie aussi le nuage naître et grandir autour des crêtes glacées ; alors il paraît

rester là comme un bonnet pour couvrir la cime ; de temps en temps le vent en arrache quelques flocons qui voguent dans les airs ; mais pour l'ordinaire ce brouillard est dévoré sur place. Il est facile, ce me semble , de suivre les phases de son existence : les vapeurs privées d'une grande partie de leur calorique par le voisinage du glacier qui l'absorbe , prennent la forme vésiculaire qui les rend visibles , la transmission continue du calorique les fait passer à î'état de gouttes , et elles tombent sur le glacier. Ce fait est connu de toutes les personnes qui ont beaucoup parcouru les montagnes. Quand tout à coup on se trouve enveloppé d'un de ces brouillards , on se voit assez rapidement couvert d'humidité , les feuilles des plantes , le sol , les rochers sont eux-mêmes mouillés comme après une pluie légère. Si l'on considère que le sommet du Mont-Blanc est presque toujours caché par ce brouillard qui l'entoure de près, on est forcé de donner une très-grande importance à ce moyen d'accroissement.

Tous les physiciens sont d'accord pour reconnaître qu'une partie considérable de l'humidité répandue dans l'air rentre dans la terre sans avoir passé à l'état de pluie ni de neige. Les vapeurs mises en contact avec les rochers , leur cèdent une portion de leur calorique , se condensent , coulent à travers les fissures , et vont dans les réservoirs intérieurs. Cette conden-

sation des vapeurs de l'atmosphère est considérée par beaucoup de savants , comme la cause la plus féconde de l'alimentation de sources. Je montrerai plus tard qu'ils se trompent ; mais ils ne font qu'exagérer la puissance d'un phénomène qui est incontestable.

Si les vapeurs se condensent autour des rochers et sur leurs cimes couvertes de végétation , on comprendra facilement que la puissance condensatrice d'une montagne de glace doit être bien plus considérable. Pour apprécier cet excédant , il faudrait , ce me semble , non-seulement considérer la différence de température , mais encore la différence des hauteurs et des masses attractives agissant pour la condensation. Mais à ne considérer que la généralité du fait, on comprend que la masse glacée du Mont-Blanc isolée au milieu de l'atmosphère , doit y produire l'effet du condensateur des machines à vapeur. On peut établir en principe que tout globule de vapeur qui la touche est immédiatement absorbé , et comme un globule absorbé fait un vide , il est aussitôt remplacé par le globule qui était derrière, et ainsi de suite. Ou, si l'on veut , en faisant abstraction de l'air atmosphérique , on peut considérer la cime de la montagne comme entourée de diverses enveloppes humides infiniment minces , et absorbant successivement ces enveloppes de vapeurs qui se pressent contre la surface du glacier par l'effet de la tension des fluides atmos-

phériques. Celte absorption , qui doit être continuelle, doit pourtant être plus grande quand la température de l'air est plus élevée.

Ces assertions sur la condensation des vapeurs sont parfaitement conformes aux résultats donnés par les expériences d'hygrométrie faites par M. de Saussure au sommet du Mont-Blanc. Ce savant a trouvé qu'à midi l'air au sommet du Mont-Blanc contenait six fois moins d'humidité qu'à Genève au même jour et à la même heure. Cette même proportion à peu de différence près existe entre le Mont-Blanc et Chamonix. Chaque pied cube d'air pris au sommet des glaciers ne contenait qu'un grain sept dixièmes d'eau réduite en vapeur, tandis qu'à Genève il en contenait un peu plus de dix grains. On ne peut , ce me semble , attribuer cette différence qu'à la rapidité de la condensation.

Il y a une foule d'observations qui rendent pour ainsi dire palpable le phénomène de la condensation. Au milieu de l'été , une caraffe d'eau fraîche se couvre en peu de temps d'une couche de rosée dont les gouttes se rassemblent et coulent le long des parois du vase.

Pendant l'hiver, quand la température dépasse six ou sept degrés de froid , les vitres des appartements chauffés et habités se couvrent pendant la nuit d'une couche de glace dont l'épaisseur dépasse quelquefois

une ligne. C'est , en petit, ce qui se produit en grand sur les glaciers.

Les habitants des hautes Alpes de la Suisse ont remarqué que les mouvements des glaciers, comme les avalanches , les chutes , les fentes , sont plus fréquents dans les temps humides , aux approches des pluies ; la raison en est que la condensation étan* alors plus considérable , les glaces reçoivent un accroissement qui les surcharge et rompt l'équilibre qui existait entre leur pesanteur et leur solidité;

Ces considérations pourraient peut - être fournir l'explication d'un phénomène qoi se manifeste dans toutes les hautes vallées des Alpes. Le voici: en parcourant la vallée de Maurienne , que je cite de préférence parce que c'est là que j'ai pour la première fois observé le phénomène dont il s'agit, on voit que tous les arbres du fond de la vallée sont inclinés vers le haut de cette même vallée , ce qui oblige de suite à conclure que les vents soufflent plus ordinairement dans cette direction. En effet, ceux qui habitent ces vallées savent que , depuis les premiers jours d'avril jusque vers la lin de septembre , tous les jours vers les neuf heures du matin on sent s'élever un vent qui remonte , et qui après avoir acquis le maximum de son intensité vers les deux ou trois heures , finit avec le jour. îl ne se fait sentir que dans la vallée , et ceux qui sont au sommet des montagnes n'en voient les

effets que de loin. Cette étonnante périodicité a vivement piqué ma curiosité. J'ai cherché la solution du problême ; je donne ici celle qui m'a paru la plus plausible, sans cependant y ajouter une entière foi. Quand il s'agit de la recherche des causes productrices des phénomènes de la nature , je me défie autant de mes propres systèmes que de ceux des autres. Je donne la pensée qui m'est venue ; si elle est fausse, je verrai avec plaisir qu'on en fasse justice.

C'est au milieu du jour que , favorisée par l'élévation de la température , la vaporisation est plus considérable ; c'est aussi au milieu du jour que la différence de température entre les glaciers et les vapeurs de l'air se trouve plus considérable. Si donc il y a au sommet de la chaîne des Alpes une grande absorption de vapeur autour des neiges , des glaces et des aiguilles granitiques , n'est-il pas naturel que le vide produit dans la partie moyenne de l'atmosphère soit comblé par les vapeurs qui continuent à se former au fond des vallées , et qu'il s'établisse ainsi un courant dont la direction serait vers le haut des vallées ?

D'ailleurs les observations hygrométriques de M. de Saussure ont prouvé que, toutes choses égales, la quantité de vapeur tenue en dissolution dans l'air devient moindre sur ces hauteurs, et les raisons que l'on peut en donner sont que la vaporisation y est

presque nulle, tandis que l'absorption doit y être très-grande ; il n'est donc pas étonnant que la quantité qui reste dans l'atmosphère soit moindre que celle qui est au bas des vallées.

Enfin , c'est encore une chose reconnue que, pendant le jour , la formation des vapeurs donne lieu à un vent vertical ascensionnel, et que, pendant la nuit, les vapeurs envoie de condensation doivent s'abaisser et donner lieu à un mouvement contraire ; excepté pourtant dans les hautes vallées , où les vapeurs n'ont pas de retour , puisqu'elles ont été absorbées sur les cimes froides. Mais ce mouvement d'air, qui est purement vertical dans les plaines , doit suivre la pente des vallées où la condensation s'opère. Je pourrais ' donner à ce sujet d'autres développements , mais je crois en avoir dit assez pour mettre sur la voie. Je terminerai en citant une observation de M. de Saussure , qui tend à confirmer ma théorie :

« Eu approchant la plaine du Mont-Cenis....

« j'observai un phénomène météorologique bien in- « téressant par les inductions que l'on peut en tirer. « La vallée du Mont-Cenis est ouverte au nord-ouest « du côté de la Savoie , et au sud-est du côté du Pié- « mont , tandis qu'au nord-est et au sud-est elle est « bordée de hautes montagnes. Sur le soir, lesval- « lées , tant du côté du Piémont que du côté de la ( Savoie , étaient remplies de nuages , et par un ha~

« sard assez extraordinaire , il soufflait des vente « opposés en Savoie et en Piémont. Ainsi le rendez- « vous de ees vents était dans la vallée du Monl- « Cenis , et l'on voyait des nuages entrer dans cette « vallée par ses deux extrémités opposées. On croi- « rait donc qu'elle aurait dû être bientôt remplie de « nuages , et point du tout ; à mesure qu'ils y en- « traient , soit d'un côté , soit de l'autre , ils se fonte daient dans l'air et disparaissaient entièrement ; en « sorte que malgré la quantité de nuages qui ne ces- « saient d'y entrer , l'air y demeurait toujours clair « et transparent. » (Voijage dans les Alpes , tom. 3.) Pendant la nuit le vent change et descend des hauteurs vers le bas , mais il est faible et n'est guère sensible que sur la fumée qu'il emporte. La quantité d'air qui revient dans la plaine est due , je pense , à la seule condensation de l'air atmosphérique. Cette condensation doit être surtout considérable dans les lieux bas , parce que la différence de température entre le milieu du jour et le milieu de la nuit est plus grande sur ce point que dans les lieux élevés , où elle est à peine sensible. Ainsi, pendant le jour, deux causes contribuent à produire le vent ascensionnel : la vaporisation et la dilatation , ou , si l'on veut, deux quantités de fluides s'élèvent : la vapeur produite et l'air dilaté ; dès lors le vent est fort et rapide. Mais le soir, la vapeur ayant été absorbée , une seule quan-

tité revient , à savoir : l'air condensé ; et dès lors le vent est plus faible.

ïl y avait plus d'une année que j'avais écrit ce passage sur un phénomène météorologique des vallées , qui m'a toujours paru aussi intéressant à étudier que difficile à expliquer , quand a paru le Mémoire de M. Fournet, professeur à la faculté des sciences de Lyon. Le savant professeur a fait une étude complète des brises de jour et de nuit autour des montagnes. Le fait des vents ascendants diurnes est parfaitement établi dans son ouvrage. Peut-être y aurait-il quelque chose de plus à désirer relativement à la brise du soir , qui n'est pas aussi bien connue quant aux heures où elle commence , où elle a acquis sa plus grande force , et où elle cesse d'être sensible ; son intensité relative à celle du vent diurne n'est pas non plus suffisamment appréciée; mais toutes les circonstances de pression atmosphérique , de température et d'hygrométrie qui accompagnent le phénomène , ont été examinées par M. Fournet , avec autant de précision qu'il est possible d'en mettre dans l'examen d'une question qui n'est soumise que depuis peu de temps à l'attention des physiciens.

Dans sa discussion théorique, M. Fournet applique au cas présent les principes énoncés dans la Physique du globe de M. Saigey. Son explication se résume dans l'axiome suivant, qui est encore de l'auteur que nous

venons de citer : « Toutes les fois que l'air se ré- « chauffe , il afflue des lieux Las vers les lieux élevés; « et il ne peut se refroidir , sans couler en partie des « lieux élevés vers les lieux bas. » De sorte que M. Fournet ne fait entrer que la dilatation de l'air atmosphérique par l'élévation de la température, dans la cause qu'il assigne au vent ascensionnel des montagnes. Malgré la considération que je professe pour l'opinion d'un savant aussi distingué, je persiste à croire que la condensation des vapeurs au sommités froides et glacées doit entrer comme élément principal dans la théorie des brises de jour et de nuit des hautes vallées.

Enfin , combinant entre elles les trois causes qui contribuent à l'entretien des glaciers-réservoirs , il serait intéressant d'arriver à la masse qui leur est fournie chaque année ; mais on sent qu'il n'est possible d'avoir sur ce sujet que des conjectures plus ou moins vraisemblables ; c'est surtout ici que nous manquons et que nous manquerons toujours des observations qui doivent être le premier élément pour mener à l'intelligence de là nature. Cependant nous savons que les jours où la neige , la pluie ou les brouillards ne chargent pas le sommet du Mont-Blanc sont très-rares dans l'année ; ceux qui veulent entreprendre de le visiter sont souvent forcés d'attendre long-temps avant de trouver un jour propice , et souvent même ils sont forcés de rebrousser chemin a cause des orages.

Nous savons encore que la formation des glaces est rapide sur ces hauteurs. M. de Saussure ne trouvait plus , en redescendant , le chemin qu'il avait tracé la veille.

A la fin d'août 1837 , il y a eu deux ascensions qui ont parfaitement réussi ; la première caravane , qui était nombreuse , avait tracé sur la neige et sur la glace un chemin que l'on pouvait suivre de l'œil depuis le bourg de Chamonix ; elle avait taillé un escalier de 80 marches dans la glace vive , et pourtant la seconde caravane qui passa dans le même endroit , deux jours après , ne trouva plus aucune trace de chemin ni d'escalier. Il n'y avait eu ni pluie ni neige , tout avait été effacé par le vent et la condensation des vapeurs. Ces mêmes faits ayant été plusieurs fois observés par d'autres voyageurs , on peut en conclure que les effets de la condensation sont considérables.

En prenant pour point de départ ce qui se passe ailleurs , on peut , ce me semble , sans exagération , supposer , 1° que la couche de vapeur condensée chaque jour s'élève à une ligne d'épaisseur , ce qui donnerait par la vapeur un accroissement de 30 pouc. par année ; mais pour rester plutôt en dessous , réduisons cette somme à moitié ; 2° en supposant qu'au sommet du Monl-Bîanc la quantité de neige qui tombe dans une année est moindre que dans les vallées qui l'entourent , je pense qu'il n'y a pas d'exagération à

porter celte quantité à 100 pouces; 3° la moyenne des pluies dans les plaines intertropicales est d'environ vingt pouces ; mais au pied des Alpes , dans les hautes vallées , cette moyenne s'élève considérablement , et peut se porter, je pense , de 23 à 24 pouces. Les observations de M. Mottard , faites à Saint- Jean-de- Maurienne , portent 25 pouc. 2/10 pour 1836 ; celles de M. l'abbé Chamousset la portent à 29 pouces environ pour l'année 1839. Cependant, comme il est à présumer que la pluie est moins abondante sur les grandes hauteurs , nous pouvons réduire cette quantité de plus de moitié , et porter 12 pouces de pluie.

Avant de déduire le total d'accroissement que le Mont-Blanc doit recevoir chaque année , il y a plusieurs observations à faire : la première est que les trois éléments dont nous venons de parler se réduisent en glace , et par conséquent changent de volume ; l'eau et la vapeur condensée augmentent d'un 14e de leur volume en arrivant à la congélation , et la neige en perd beaucoup plus pour arriver à l'état de glace. Cependant la glace qui résulte de cette dernière formation n'est pas une glace compacte et pure comme celle qui se forme à la surface d'un lac ; elle est mélangée de tout ce que les vents apportent sans cesse à la surface ; elle est huileuse , remplie de petits globules d'air. Quand , dans les crevasses où Ton peut apercevoir le profil d'un glacier , on voit différentes couches

distinctes par la couleur , mais surtout par la densité , quelques-unes semblent avoir toute la dureté et la couleur verdâtre de la glace , et d'autres conservent la blancheur et la porosité de la neige. îl y a dans l'ensemble de grandes et de petites assises. Les premières représentent sans doute les années, et les secondes représentent peut-être une saison , un jour de pluie , une chute de neige , un violent coup de soleil. Si l'on compara par le poids deux cubes de glace d'égales dimensions , l'un de glace compacte et l'autre de glace huileuse , le premier pèsera un quart environ plus que le second. Il me paraît donc que les 15 pouces de vapeur et ïes 12 pouces de pluie peuvent donner en glace huileuse environ 33 pouces. Il faut ajouter à cela le résultat de la neige.

J'ai porté à 100 pouces la neige d'une année ; il faudrait savoir de combien ce volume se réduirait en passant à l'état de glace. Pour y parvenir j'ai fait quelques expériences , et j'ai trouvé que la neige tombée depuis huit jours par un temps qui n'avait pas cessé d'être au-dessous de zéro , ne donnait , réduite en eau , qu'un 8e de son volume , et que celte quantité s'élevait à mesure que la neige devenait plus dure en étant soumise à une température plus élevée. J'en ai trouvé qui a donné , réduite en eau , un tiers de son volume ; mais comme au sommet du Mont-Blanc la température est au-dessous de zéro , nous partirons

de la première expérience, et nous aurons 100 pouces de neige fournissant environ 12 pouces d'eau , qui à leur tour nous donneront environ 15 pouces de glace huileuse , et nous aurons pour accroissement total 15 pes X 33 pes = f>8 pouces de glace , qui viendrait chaque année s'ajouter à la masse du glacier-réservoir.

On sent que dans la plupart de ces évaluations j'ai pu, manquant d'ohservations précises, me placer en dessus ou en dessous de la vérité; mais j'ai plutôt cherché à rester en dessous. Si donc les glaciers-réservoirs ne perdaient rien de ce qu'ils reçoivent , on les verrait s'élever dans les airs jusqu'à ce qu'ils eussent dépassé la région accessible aux météores aqueux. Le Mont-Blanc en particulier s'élèverait de plus de 400 pieds par siècle et de 4000 pieds dans mille ans. Or, il est bien évident que rien de semblable n'a lieu dans la nature.

L'économie du monde serait bientôt détruite , s'il pouvait y avoir sur certains points particuliers des accumulations de matière. Le centre de gravité du globe se trouverait insensiblement déplacé , et la perturbation succéderait à l'admirable régularité des mouvements. Si les pôles ne renvoyaient pas auxmers équatoriales les eaux qui, réduites en vapeur, partent chaque jour de ces régions brûlantes pour aller se convertir en glace aux deux extrémités de la terre ,

l'Océan s'épuiserait et la vie cesserait avec l'eau de circuler dans le monde. La volonté conservatrice du Créateur a employé pour la permanence de son ouvrage la vaste et puissante loi de la circulation , qui , examinée de près , se trouve reproduite dans toutes les parties de la nature. L'eau circule de l'Océan dans les airs , des airs sur la terre et de la terre dans les mers; « Les rivières retournent d'où elles sont sorte lies , afin qu'elles coulent de nouveau , » dit l'Esprit saint. Eccles. 9, 1 , 7; l'air circule autour du globe et pour ainsi dire sur lui-même , en passant et repassant successivement par toutes les hauteurs de la colonne atmosphérique. Les élémens de la substance organique circulent en passant de l'état solide à l'état liquide ou aériforme , et de celui-ci à l'état de solidité et d'organisation. Cet agent universel que nous désignons sous les noms de feu , de lumière , d'électricité et de magnétisme . a probablement aussi un cercle de circulation aussi étendu que l'univers. Si quelque jour son mouvement pouvait nous être mieux connu , il est probable qu'il nous donnerait la solution d'une foule de problêmes qui pèsent encore sur l'esprit humain. Ramenée dans chaque partie du tout , la circulation est encore la loi de vie , le mode d'action employé par la providence dans l'administration de l'univers. Dans l'insecte comme dans la plante et comme dans le corps humain , il y a une circulation,

ou plutôt plusieurs circulations de sang , d'humeurs ; d'éléments, de feu et de tout ce qui entre dans la composition de l'individu.

Et nous-mêmes , esprits , intelligences et volontés , n'obéissons-nous pas aussi à la loi universelle de la circulation , en retournant par la voie humanitaire jusque dans le sein de Dieu d'où nous sommes sortis î Si l'on trouvait que je m'écarte de mon sujet , je répondrais qu'il est impossible que l'étude approfondie de la nature ne ramène pas à Dieu.

« Il ne faut donc pas croire , dit M. de Saussure « (1) , comme l'ont supposé quelques personnes , que « l'épaisseur des glaces augmente continuellement. « Ici, comme en tant d'autres occurrences, les causes « d'accroissement trouvent des limites où les causes « de destruction les atteignent, et où la nature s'est « fixée à elle-même des bornes qu'elle ne dépasse « jamais. »

M. de Saussure a cherché à connaître quelle pouvait être l'épaisseur de glace qui recouvre la cime du colosse des Alpes. Dans plusieurs endroits où cette épaisseur est visible sur le flanc des rochers , il l'a mesurée et n'a trouvé que des tranches de 12 à 50 pieds ; son opinion est que nulle part elle ne dépasse deux cents pieds. En effet , on voit dans plusieurs en-

(i) Voyage dans les Alpes, tome 4 , p 204.

droits au-dessous de la cime , les rochers appartenant au noyau de la montagne , dépasser en aiguilles la surface des neiges , ce qui indique assez que leur accroissement n'est pas indéfini et que leur masse est toujours à très-peu près la même.

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