DES CAUSES DE DIMINUTION DES GLACIERS-RÉSERVOIRS
En indiquant les causes de diminution des glaciers supérieurs , M. de Saussure n'en compte que trois , savoir : la fonte soit du fond soit de la surface , l'évaporation et les vents (1). Il est bien étonnant que le savant explorateur des Alpes qui indique dans plusieurs passages de ses Mémoires le véritable système de la formation des glaciers inférieurs , paraisse dans celui-ci et dans quelques autres ne pas avoir une idée bien juste sur cet ensemble qui lie les glaciers-réservoirs aux glacier d'écoulement. Il n'est pas douteux que si cet observateur scrupuleux des phénomènes des montagnes se fût occupé d'une manière spéciale des glaciers comme il l'a fait pour les roches ou la météorologie , il aurait compris que les causes de di-
(4) Voyage dans les Alpes, tome 4, pag. 204.
minution qu'il indique sont trop inférieures aux causes d'accroissement pour rendre raison de l'espèce d'immutabilité des glaciers supérieurs. En effet , la fonte au fond des glaciers est une supposition à très-peu près gratuite , qui n'est pas même démontrée par l'écoulement des eaux , qui ne commence que dans les régions Lien inférieures aux glaciers-réservoirs. En admettant comme un fait la chaleur centrale , qui n'est pas encore un dogme démontré pour tous les physiciens , et dont on commence à revenir comme d'une assertion dont les preuves ne sont pas irrécusables, on comprendra que l'effet de ce feu déjà si peu sensible au niveau de la mer , doit l'être bien moins au sommet d'une pointe granitique qui s'élève à 14 mille pieds au-dessus. Là même où cette chaleur, non pas centrale , mais souterraine, existe d'une manière incontestable et à un haut degré de température , son action est peu sensible sur la fonte des neiges. A la hauteur de 9 mille pieds , le Mont-Etna est entouré d'une ceinture de neige qui ne fond jamais entièrement ; à plus forte raison en serait-il de même d'une montagne de la même élévation et placée sous le même parallèle , et qui serait dépourvue des feux souterrains qui ne cessent jamais dans l'intérieur de l'Etna. Au 24 mai 1834, M. de Tilly , qui pénétra dans le grand cratère de ce volcan , y trouva un banc de neige qui avait jusque-là résisté à la chaleur interne
aussi bien qu'à la fumée volcanique dont il était presque toujours entouré (1). L'action de la chaleur centrale est constante et uniforme dans le même lieu , comme l'ont prouvé les expériences faites dans les caves de l'Observatoire de Paris. Si donc cette action indépendante de la température atmosphérique agissait constamment sur la surface intérieure des glaciers , il y aurait pendant l'hiver une fusion continue que l'on pourrait apprécier par la quantité d'eau qui sortirait de dessous le glacier. Or , cette quantité est à peine suffisante pour représenter l'eau des sources qui doivent naturellement couler dans le fond de la vallée du glacier , et qui doivent répondre à l'étendue considérable du terrain qu'il occupe et à la hauteur des montagnes qui l'entourent.
Enfin , il est un phénomène qui démontre plus que tous les autres la nullité ou au moins l'insuffisance de la chaleur centrale pour opérer la fusion des glaces. Il y a dans différentes régions des glaciers souterrains qui demeurent dans une perpétuelle immobilité , pour lesquels on n'aperçoit aucune trace de fusion. Tels sont ceux qui se trouvent dans les Bauges , aux environs de Chambéry . L'hiver rend à cette glacière naturelle ce qu'on lui enlève pendant l'été ; mais la fusion
(1) Ascension aux cimes de l'Etna et du Mont-Blanc 5 par M. le comte Henri de Tilly, page 27,
est nulle dans les parties inférieures. Ce fait ne prouve pas en faveur de l'action de la chaleur centrale sur la fusion des glaciers. Jusqu'à plus ample informé , je regarde donc cette fusion comme nulle. Reste la fusion à la surface des glaciers , qui me paraît plus nulle encore ; et ici il y a contradiction évidente entre l'assertion de M. de Saussure et toutes ses expériences. Elles ont été faites dans le temps le mieux choisi , le plus chaud de l'année , dans les heures où la température atteint son maximum d'élévation , et le résultat n'a jxas une seule fois été favorable à la fusion , le thermomètre est toujours resté au-dessous de zéro. Pendant un séjour de plus de 15 jours fait dans le mois de juillet au col du Géant , dans une station qui n'est élevée que de 10,578 pieds au-dessus du niveau de la mer , il a tous les soirs trouvé la congélation, ou la neige ou la grêle ; et la température de cette moitié de juillet a été à très-peu près celle du mois de janvier de la ville de Genève , d'où l'on peut , ce me semble , conclure qu'à des hauteurs plus grandes la fusion est non - seulement insensible , mais entièrement nulle. Ce n'est pas assez ; les observations faites dans le même lieu ont prouvé qu'il y avait encore congélation à la surface de la neige même, quand le thermomètre donnait à l'air atmosphérique plus d'un degré de chaleur. Voici comment il s'exprime sur la température des neiges : « Sur les hautes Alpes
« la surface de la neige gèle pendant la nuit , lors- « que le temps est clair , dans toutes les saisons de « Tannée. Cette congélation n'est que superficielle « sur les glaciers élevés seulement de 900 ou de « 1,000 toises au-dessus de la mer; mais à là haïr- « leur de 1,200 toises et au-dessus , la neige se « durcit à la profondeur de plusieurs pouces; il se « forme ainsi à la surface une croûte assez solide « pour porter des hommes. Sous cetle croûte gelée « la neige demeure à zéro ou au terme de la congéce lation (1).
On ne m'objectera pas qu'il peut y avoir fusion dans l'intérieur des glaciers ; car c'est une propriété que je crois inhérente à la glace , du moins quand elle est parfaitement compacte , de conserver une température qui est constamment au-dessous de zéro. La raison en est simple : tout le calorique dirigé sur la glace est employé à la surface pour y opérerune fusion proportionnelle à sa quantité ; quand la fusion est opérée , la molécule d'eau emporte et garde le calorique qui lui est strictement nécessaire pour son état , et jamais un rayon calorifique ne peut dépasser la première surface de la glace pour élever la température de l'intérieur. Ainsi, de même que les nouvelles quantités de calorique fournies à l'eau bouillante sont'
(1) Voyage dans les Alpes, tome k , page 25" !..
employées à la vaporisation , sans pouvoir élever audessus la température de l'eau ; de même les quantités de calorique fournies à la glace sont employées à la fusion , sans jamais pouvoir élever la glace au-dessus de zéro. Il ne peut donc y avoir fusion à l'intérieur des glaciers. On sent que je ne parle pas du cas où il y aurait des courants d'air par des fissures.
Enfin , quand même personne ne serait encore parvenu sur ce sommet glacé , on aurait pu décider , par les notions acquises en météorologie que la fusion ne peut y avoir lieu. On sait que la moyenne température baisse assez rapidement à mesure que l'on s'élève. Les observations les plus générales portent à croire que pour chaque centaine de toises d'élévation , la température moyenne baisse d'un degré de R. en suivant la même latitude. En partant donc du niveau de l'Océan , où la température moyenne est d'environ -+- 12° , et en s'élevant de 2,450 toises pour arriver jusqu'au sommet du Mont-Blanc , on aurait un abaissement de 24° pour arriver à la température moyenne des glaciers supérieurs , ce qui porterait cette moyenne à 12° au-dessous de zéro.
L'expérience prouve encore que plus on s'élève , plus les extrêmes de température sont rapprochés , et d'après ce principe , l'extrême du côté de la chaleur ne pourrait jamais dépasser zéro d'une quantité suffisante pour produire la fusion.
Il y a , relativement à la fusion de la glace , des circonstances qui ne sont pas encore connues. Quelques expériences m'ont prouvé que la neige absorbe une grande quantité de calorique avant d'entrer en fusion.
J'ai rempli de neige pulvérulente tombée par un froid de 5 degrés au-dessous de zéro (1) , un cylindre de verre de deux pouces de diamètre et de cinq de hauteur ; j'ai placé ce cylindre vis-à-vis d'un foyer , sur un pttint où le thermomètre marquait -+- 20° . La fusion ne s'est point d'abord manifestée ; mais pendant plus de cinq minutes le cylindre de neige s'est raccourci d'un tiers sans cesser d'être cylindrique ; son diamètre a diminué à peu près d'autant ; c'est-à-dire qu'il y a eu contraction dans toute la neige vers son centre , et ensuite a commencé la fusion.
Il se passe quelque chose de semblable pour la glace. Quand on veut remplir une glacière , on brise la glace que Ton y porte en très-petits fragments , ensuite on l'arrose avec de l'eau dont la température est d'environ huit degrés au-dessus de zéro , et pourtant le tout se convertit en une masse compacte de glace ; il y a eu dans ce cas un emploi considérable
(1) Toutes mes indications de température sont faites d'après le thermomètre de Réaumur.
de calorique , qui , non-seulement n'a pas été employé à la fusion , mais qui n'a pas même arrêté la congélation dans un endroit où l'atmosphère était audessus de zéro. Ceci nous explique un fait bien reconnu des observateurs : quand la terre a été couverte d'une certaine quantité de neige ; on voit au bout de peu de jours cette couche s'amincir de moitié et même plus , sans qu'il y ait eu ni fusion , ni pluie , ni vent. On explique cette diminution de volume par la vaporisation et par la pression de la neige sur elle-même ; sans nier l'action de ces deux causes , je crois que la principale vient de l'affinité , et dans l'expérience que j'ai citée , celte action , favorisée par le ramollissement de la neige exposée à la chaleur , ne fait que se manifester d'une manière plus instantanée.
Enfin , d'après toutes les descriptions que M. de Saussure donne des glaciers , ils sont composés de diverses couches étendues les unes sur les autres , et leur densité augmente avec la profondeur des couches, de sorte que celles qui touchent la surface des rochers sur lesquels elles reposent, sont de la glace compacte, blanche et assez transparente ; mais comme la glace n'est point perméable à l'eau , il s'ensuit que lors même qu'il y aurait quelquefois fusion à la partie supérieure , l'eau qui en résulterait ne ferait que descendre pour se congeler sur la première couche
imperméable , ce qui ne constituerait point une cause de décroissement pour les glaciers supérieurs. Il me paraît donc démontré que la fusion , nulle pour les glaciers-réservoirs , ne commence que dans la région des glaciers d'écoulement.
La deuxième cause de décroissement est la vaporisation , que l'absence du calorique doit réduire à peu de chose dans les régions des glaces éternelles.
La troisième cause est le vent ; celle-ci est d'une assez grande puissance. Quand , après la chute de la neige sur le sommet du Mont-Blanc , vient à régner un vent froid , il balaie toutes les sommités , et l'on voit se détacher du haut des glaciers des nuages de poussière qui tourbillonnent dans les airs , ou qui partent du point le plus élevé et s'éloignent en divergeant comme la queue d'une comète. On dit alors que le Mont-Blanc fume sa pipe. En été , cette poussière de neige vient se fondre dans les régions inférieures de l'atmosphère , et en hiver elle s'entasse dans le fond des vallées ; subtile et emportée par le vent , elle pénètre dans les chaumières par les moindres ouvertures ; il n'est pas rare d'en trouver plus d'un pied au-dessous du trou de la serrure d'une porte. Cepen^ dant cette cause n'est pas perpétuellement agissante , et quand la neige est contractée ou qu'elle est recouverte d'une surface vitreuse , le vent ne peut la disperser. Il faut donc chercher une autre cause de
décroissenient pour rendre raison de la permanence des glaciers dans une élévation donnée.
Ceux qui habitent autour des glaciers , tous ceux qui les ont visités, et ceux surtout qui ont effectué ou seulement tenté des ascensions au sommet du Mont» Blanc , ont indiqué cette cause sans précisément la regarder comme telle : ce sont les avalanches et le^ écoulements de glace .