DES AVALANCHES ET DES ÉCOULEMENTS
Le sommet du Mont-Blanc est une crête un peu arondie qui a des pentes de tous les côtés. Ce que l'on est convenu d'appeler plateau , n'est qu'une pente moins rapide que les autres. Ce que nous disons ici du Mont-Blanc doit s'entendre aussi de la surface la plus élevée de toutes les montagnes , mais surtout des montagnes primitives , qui se terminent le plus ordinairement par des aiguilles plus ou moins rapprochées. Les montagnes calcaires , qui ont des sommités plus uniformes , ont cependant aussi un versant assez rapide formé par le redressement des couches supérieures. Lorsque la neige s'est accumulée pendant quelques temps sur ces pentes , son propre poids la détermine à tomber le long des flancs de la montagne; c'est ce que l'on appelle avalanches. Lorsque la pente
est plus douce et se rapproche delà ligne horizontale, 1-es couches de neige reposant pendant long-temps les unes sur les autres , donnent lieu à la formation de la glace , et ce n'est que sur les hords du glacier que viennent peu à peu se détacher des hlocs de glace qui descendent au fond des précipices.
Lorsque les glaces couronnent une crête taillée à pic, la glace entraînée par son propre poids déborde le rocher , s'avance sur le précipice en forme d'avanttoit , et quand sa solidité ne fait plus équilibre à la pesanteur de cette masse, elle se rompt, se brise contre les flancs des rochers , et tombe presque en poussière dans les vallées environnantes.
Lorsque la pente est radoucie et uniforme jusqu'au fond des vallées , la glace y coule lentement sans aucune des grandes catastrophes qui accompagnent les avalanches , seulement il y a quelquefois des ruptures entre la glace qui descend et celle qui est encore retenue par des obstacles. Tous les voyageurs qui sont parvenus dans les glaciers supérieurs ont été témoins de ces avalanches , de ces chutes , de ces avancements. Il y a peu de jours dans l'année où ces hautes montagnes ne retentissent pas du craquement des glaces qui se fendent et du fracas de celles qui tombent : voilà quelles sont les véritables causes de décroissement des glaciers supérieurs. Ces neiges et ces glaces qui se détachent des froides sommités des montagnes, sont
comme le trop plein qui sort d'un réservoir , c'est un excédant qui part pour aller se fondre dans une région tempérée , et cet excédant doit toujours être à peu près égal à la chute des pluies , des neiges , et à la condensation des vapeurs : c'est par cette espèce d'équilibre que la hauteur du Mont-Blanc doit être toujours la même , quoique que les neiges n'y fondent pas.
La nature s'est chargée elle-même de donner à cette théorie de l'écoulement des glaciers une démonstration à laquelle l'esprit ne peut se refuser ; la voici : le haut du Mont-Pourri qui borde la vallée de Tignes en Tarantaise , présente un grand plateau et recouvert d'une puissante croûte de glace qui , au lieu de s'écouler par des couloirs le long des flancs de la montagne, descend par cascades du sommet des rochers taillés à pic. Le glacier de Lagurraz est un des plus curieux parmi ceux des Alpes. A dix minutes de distance du village de Lagurraz ; la montagne présente un escarpement de plus de six cents pieds d'élévation, A cette hauteur , la tranche vive du rocher est continuée par la tranche vive des glaces supérieures qui paraissent avoir environ cent cinquante pieds d'épaisseur. A mesure que la glace se forme sur le plateau , l'excédant de ce que peut conteuirle glacier-réservoir s'avance par côté , sur le bord du précipice , et quand le poids de la partie qui déborde vient à dépasser la
force de cohésion qui unit entre elles les parties de la glace , elle se rompt et tombe au pied de la montagne, dans un creux qui en est toujours plein ; là elle se fond sans s'étendre davantage , et donne lieu à un torrent dont la source ne remonte pas plus loin. C'est une source intermittente de glace qui produit une source continue d'eau.
En recherchant les causes de la diminution des glaciers , il m'est venu dans l'esprit qu'il serait possible que la glace , malgré sa dureté et sa rigidité , ne put supporter sans se briser ou s'étendre qu'une pression donnée. Dans cette supposition, toutes les fois que la pression dépasserait cette force il y aurait rupture des glaces , et par là-même écoulements. Prenons au sommet du plateau du Mont-Blanc une colonne de glace reposant sur une base horizontale. La glace qui forme la première assise de cette colonne est comprimée par le poids de toutes les assises supérieures ; mais si la solidité de cette première assise ne pouvait supporter qu'un poids égal à 100 , dès que le poids dépasserait ce terme , il y aurait rupture et écartement dans la glace de la base. Or, il se passe quelque chose d'assez semblable dans l'immense croûte de glace qui recouvre les sommités du Mont-Blanc. Cette croûte paraît s'accroître par la surface supérieure et diminuer par les cotés. Pour s'assurer si l'écoulement est dû à la force de pression , il faudrait faire sur la soli-
dite de la glace une suite d'expériences qui n'ont point encore été tentées.