DES GLACIERS D'ÉCOULEMENT
De tous les mouvements qu'éprouvent les glaciers , h plus intéressant et en même temps le plus difficile à concevoir est le mouvement lent, insensible, et, selon toutes les apparences, permanent, des glaciers d'écoulement , de ces fleuves d'eau solide que Ton voit descendre en ligne droite ou serpenter du bord des glaciers-réservoirs jusque dans les vallées habitées par l'homme. La vue de ces immenses coulées de glace qui s'avancent entre des rives couvertes de fleurs , jette dans l'esprit des pensées de perpétuité , de providence et de mort qui élèvent et attristent l'ame. Je m'arrêtai vers un champ de seigle qui était à côté du glacier des Bossons. Un épi presque mur et balancé par le vent allait à chaque instant toucher la glace et revenait sur lui-même , comme effrayé par cet hôte étranger venu d'un climat qui n'a de puissance que pour la mort.
Revenons à l'origine des glaciers inférieurs , que j'appelle glaciers découlement Les sommités du Mont^
Blanc sont hérissées d'aiguilles granitiques , d'arêtes rocheuses qui retiennent les glaces et les empêchent de couler également sur tous les flancs de la montagne ; mais entre ces aiguilles , entre ces arêtes de rochers , il y a des espèces de vallées , des couloirs qui servent de canaux pour la sortie des glaces du réservoir. Ces canaux , qui sont nombreux à la sortie même des glaciers supérieurs , se réunissent peu à peu en descendant vers les vallées.
S'il était nécessaire de démontrer que les glaciers inférieurs sont alimentés , entretenus par les glaciers supérieurs , il suffirait de remettre sous les yeux du lecteur un ensemble de faits d'où cette vérité découle tout naturellement.
1° Ces glaciers sont placés dans une région où la fusion des glaces étant plus considérable que la formation , il y aurait nécessairement destruction du glacier s'il n'y avait pour eux une source alimentaire. Car même en supposant dans cette localité un amas primitif de glace apportée par des avalanches ou par d'autres causes , il y aurait toujours un temps où arriverait la destruction totale du glacier , puisqu'après avoir fondu la glace de l'année , il y aurait encore un excédant de calorique pour attaquer et diminuer chaque année la glace que j'appelle primitive , parce qu'elle ne proviendrait pas des chutes iinnuelles.
2° Toutes les fois que l'on rencontre un glacier permanent dans la région que j'appellerai céréale , pour indiquer sa température , on peut , sans s'exposer à se tromper , affirmer d'avance que l'autre extrémité de ce glacier aboutit aux glaciers-réservoirs , et qu'entre ces deux extrêmes , il n'existe pas de solution de continuité. Quand il n'y aurait de démontré que cette liaison qui est un fait incontestable , elle suffirait pour démontrer l'origine des glaciers inférieurs.
Voici ce que M. de Saussure dit en parlant du glacier des Bossons : « îl est bien certain qu'il y a une « continuité non interrompue de neige et de glace « depuis la cime du Mont-Blanc jusqu'au bas du gla- « cier des Bossons. » Et ce qu'il dit de celui-là, doit se dire de tous les autres.
3° La masse du glacier est en raison inverse de la pente sur laquelle il coule. Quand le couloir est rapide , la glace est mince et sa surface est rétrécie ; quand la pente diminue et se rapproche de la ligne horizontale , le glacier se renfle , il devient comme une mer , comme un lac entre deux courants. Ces faits sont faciles à vérifier par la seule inspection du glacier des Bois , vu depuis le Mont-Envers.
Rien ne démontre mieux jusqu'à quel point le glacier se plie au local sur lequel il se trouve , que la forme du glacier du Mont-Dolent dans la vallée de
Ferret: « Son plateau le plus élevé est un grand cir- <(. que entouré de hauts feuillets de granité , de forme « pyramidale ; de là, le glacier descend par une -c< gorge , dans laquelle il est resserré ; mais dès qu'il « l'a dépassée , il s'élargit de nouveau et s'ouvre en « éventail : il a donc en tout la forme d'une gerbe « serrée dans le milieu et dilatée à ses deux extré- « mités (1) ».
Il y a une foule de faits qui sembleraient faire croire que la substance des glaciers jouit d'une espèce de ductilité qui lui permet de se modeler sur la localité qu'elle occupe , de s'amincir, de se renfler, de se rétrécir et de s'étendre comme le ferait une pâte molle. Cependant, quand on agit sur un morceau de glace , qu'on le frappe , on lui trouve une rigidité qui est en opposition directe avec les apparences dont nous venons de parler. Peut-être que les expériences faites sur de plus grandes masses donneraient d'autres résultats.
4° Plus le canal de dégorgement est vaste à la sortie du glacier-réservoir , ou , ce qui revient au même , plus un glacier principal reçoit dans son lit de glaciers particuliers , plus il s'avance dans le fond des vallées , parce qu'alors la quantité de glace étant plus grande , l'emploi du calorique pour la fusion doit
(4) Voyage dans les Alpes , tome 2, page 247.
lui être proportionné , et par conséquent la coulée de glace avant d'être fondue a le temps de pénétrer plus avant dans la région céréale. Le glacier des Bois, qui reçoit dans son lit les écoulements de trois grands glaciers , celui du Tacu , celui de Lechaux et celui du Talêfre ', est aussi l'un de ceux qui s'avancent le plus vers le fond de la vallée.
5° Il y a plusieurs indices qui prouvent le mouvement des glaciers dans les couloirs qui leur servent de lit ; je n'en indiquerai que deux. Si l'on remarque un point du glacier reconnaissable par une crevasse ou une pyramide dé glace , ou même par un des blocs de rocher qui se trouvent à la surface , et que l'on fixe sa situation par une ligne qui aboutisse aux deux côtés de la vallée, on sera étonné quelques mois après de ne plus trouver le point indiqué sous la ligne qui établissait sa position ; mais il aura avancé vers le bas de la vallée d'une quantité qui sera en rapport avec la durée de l'expérience , la température , la quantité d'eau tombée sur le glacier-réservoir , et même avec l'inclinaison du couloir. On m'a montré sur le bord du glacier des Bois un gros rocher granitique qui s'était avancé d'environ deux cents quarante-deux pieds dans le cours d'une année.
En 1818, la partie du glacier qui est vers la mer de glace s'est avancée de quatre cents quarante-deux pieds. En 1817, les glaces avançaient à peu près
d'un pied par jour. J'avais fixé en 1838 la position de deux blocs de rochers qui étaient à la surface du glacier des Bois ; une année après je suis allé mesurer le chemin qu'ils avaient parcouru ; l'un avait avancé d'environ quatre cents pieds , et l'autre avait disparu, soit qu'il fût tombé dans une crevasse formée près de lui , soit qu'il fût tombé sur le bord du glacier , comme nous verrons que cela arrive assez fréquemment.
6° A l'endroit où vient finir un glacier , c'est-àdire dans le point de sa course où il a atteint la température qui lui était nécessaire pour subir une fusion totale , on voit toujours un dépôt plus ou moins considérable de toutes les substances qu'il a charriées. Ce sont des sables , des terres et des rochers de toutes les grandeurs. Si l'on examine la nature de ces rochers , on est , pour l'ordinaire , forcé de convenir qu'ils n'ont pas d'analogie avec le terrain sur lequel ils reposent , ni même toujours avec les montagnes qui bordent le courant ; pour retrouver les analogues il faut remonter vers les sources des glaciers , et conclure que les glaciers voyagent à la manière des fleuves.
7° Enfin c'est à l'extrémité inférieure du glacier que l'on voit les signes les plus manifestes de sa destruction. Contentons-nous de décrire l'extrémité inférieure du glacier des Bois , celui que visitent le plus les voyageurs. Quand la saison des chaleurs arïive , il se forme au bout du glacier , à l'endroit même
où les eaux de l'Arveron s'échappent de dessous la glace , une grotte qui d'abord étroite et basse , se grandit rapidement sous l'influence de l'eau , de la vapeur et des autres agents atmosphériques. Quand la hauteur et l'étendue de cette voûte de glace a atteint les proportions que peut comporter la solidité des matériaux qui entrent dans sa construction, elle a un aspect extrêmement imposant. C'est un vaste portique de plus de cent pieds d'élévation creusé dans une immense façade , et surmonté de hautes pyramides de glace. Non, rien n'est plus étonnant que ce travail des élémens dont la nature seule a fourni le plan et achevé la construction. Du fond de la caverne s'échappe en mugissant l'eau écumeuse et jaunâtre de l'Arveron. Quand l'érosion et la chaleur ont miné les fondements de ce fusible édifice , il s'écroule avec un fracas qui , pareil à celui du tonnerre , retentit au loin dans la vallée. Les eaux entraînent les débris ou les fondent sur place , la voûte se reforme et tombe de nouveau ; ces chutes de glace sont pour ainsi dire journalières , et pourtant il est facile de voir que le glacier vient toujours aboutir aux environs d'un même point, et n'éprouve entre son plus grand et son plus petit avancement que des variations dont nous indiquerons la cause plus tard.
Quand on ne compterait que les lames de glace détachées vers ce point du glacier pendant un siècle ,
en supposant qu'il n'y eût pas eu d'écoulement de glace , on serait forcé de chercher le glacier beaucoup plus haut.
La rivière de l'Arc qui parcourt toute la vallée de la Maurienne , prend sa source sous un glacier dans les montagnes de Bonneval. Ce glacier découlement descend par un couloir très-incliné , et là on peut mieux qu'ailleurs observer le phénomène de l'écoulement des glaciers. La masse qui remplit le couloir est divisée par des fentes transversales , et souvent après le glissement d'une tranche inférieure , on voit le fond du couloir dans l'intervalle qui la sépare de la tranche supérieure , qui glissera bientôt elle-même pourfaire place à une autre.
J'ai déjà dit que le glacier des Bois était alimenté par trois glaciers , celui du Talêfre , de Tacu et de Lechaux. Chacun de ceux-ci est lui-même alimenté par plusieurs autres glaciers d'un troisième ordre* Voici comment M. de Saussure décrit le glacier du Talêfre : « Ce glacier s'élève par gradation jusqu'au « pied d'une enceinte exactement demi-circulaire « qui le ferme du côté du nord. Cette enceinte est « formée par des pics de granité extrêmement éle- « vés qui se terminent par des sommités aiguës , de « formes infiniment variées. Les intervalles de ces « pics sont remplis par des glaciers qui viennent se « verser dans celui du Talêfre. »
Le même auteur a vu dans la vallée de Ferret un glacier alimenté par cinq glaciers qui lui apportaient le tribut de leurs glaces; une foule de petits glaciers tombent dans le vaste glacier de Bionnassay ; trois glaciers se versent dans celui du Miage aux environs de Cormayeur , et il en est ainsi de presque tous les autres. C'est donc pour l'observateur une nécessité de conclure que les glaciers inférieurs sont des fleuves solides qui prennent leur source dans les régions glaciales , et qui viennent dans les régions tempérées se changer en fleuves liquides. Si, comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, la formation des glaces est considérable sur toute l'étendue des sommités qui entourent le Mont-Blanc , les canaux par lesquels il se décharge sont aussi très-nombreux. Le seul massif du Mont-Blanc est entouré de 14 glaciers d'écoulement , qui sont eux-mêmes alimentés par un nombre bien plus considérable de glaciers du second ordre. Comme toute la crête des Alpes suisses dépasse ordinairement la ligne de fusion , elle se trouve couverte de neiges perpétuelles , et sur tous les points elle entretient des glaciers; on en compte plus de quatre cents depuis le Mont-Blanc jusque dans le Tyrol.