‹ Théorie des peines et des récompenses; (volume 2)Chapitre 26 sur 110 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Dr CHOIX DEïi KÉCOMPENSES.

Il faut beaucoup d'art pour bien choisir les peines ; il en faut peu , en comparaison, pour bien choisir les récompenses. Non seulement le nombre de celles-ci est beaucoup plus borné, mais les motifs du choix sont plus à découvert; ils se présentent d'eux-mêmes, et il n'y a point , comme dans le cas des peines, de passions qui tendent à égarer le jugement.

Les qualités désirables dans une récompense sont les mêmes que dans les peines : nous nous bornerons à les remettre sous les yeux des lecteurs, et nous ferons voir ensuite à quel point elles se rencontrent dans tel ou tel mode rémunératoire.

Une récompense est d'autant plus propre ;' lemplir son but , qu'elle est ;

1° Divisible, susceptible de plus et de moins en fait de quantité , — pour se proportionner aux différents degrés du service ;

2° Egale en valeur, pour agir , autant que possible , avec le même degré de force sur tous les individus:

DKS RÉCOMPE>JSF.S. 9I

3" Commensuvahle , p;\r rapport à d'autres lois de récompense attachée à des services d'uiic utilité inférieure :

4° Exemplaire. Sa valeur apparente doit être aussi forte que sa valeur réelle. Faire une grande dépense pour une rémunération sans éclat, c'est manquera cette règle. L'objet est de frapper, et, autant qu'il est possible, de faire une impression durable ;

5° Economique. ïl ne faut payer un service que ce qu'il vaut: c'est la règle de tout marché;

6° Caractéristique : c'est-à-dire , autant que possible , analogue au service ; elle devient par là plus exemplaire ;

7° Populaire. Il ne faut pas qu'elle heurte les préjugés établis. Les empereurs romains eurent beau décerner des honneurs aux délateurs qu'ils approchaient de leur personne, et dont ils faisaient leurs favoris, ils avilirent ces honneurs mêmes, et les délateurs n'en furent pas moins infâmes. Mais ce n'est pas assez de ne point choquer, il faut que la récompense obtienne l'approbation publique;

8° Fructifiante : c'est-à-dire propre à exciter la persévérance de Tindividii dans la carrière du service, et à lui donner de nouveaux moyens de les continuer.

Pour choisir entre les récompenses celle tjui

produirait le plus sûrement l'effet désiré , il faudrait avoir égard non seulement à la nature du, service , mais encore à la disposition paiticulière, au caractère de Tindividu \ A cet égard , la police publique ne saurait atteindre à la perfection dont la discipline domestique est susceptible. Car quel souverain peut connaître les inclinations de ses sujets, comme un père connaît celles de ses enfants? Ce désavantage est compensé par le grand nombre de personnes appelées à concourir: toutes les espèces de tempéraments et d'aptitudes se trouvent réunies dans un peuple; et pourvu que la récompense soit suffisante pour le service, n'importe ce qu'elle est. Semblable à l'aimant , (jui , dans un mélange confus, attire et démêle les parcelles de fer les plus cachées, elle saura trouver le caractère soumis à son attraction. D'ailleurs, la récompense pécuniaire , qui convient au plus grand nombre des services, est telle , que chacun la convertit tlans le genre de plaisir auquel il donne la préférence.

Pour juger des mérites et des défauts de la récompense pécuniaire , il ne faut qu'un coup d'œil sur le catalogue des qualités. On voit d'abord celles qu'elle possède et celles qui lui manquent. Elle est

' Voyez Traites de législation, ton». I, chaj). ix. Di-s circonstances qui influent sur la sensibililé.

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di^'isihle y égale en valeur et commensiirable. Il faut ajouter qu'elle est souvent d'une indispensable nécessité ; car il est bien des cas où toute autre récompense , séparée de celle-là , serait onéreuse et même dérisoire, surtout si le service avait constitué l'individu en frais et en perte, audelà de ce qu'il peut aisément supporter.

Voici le côté faible : la récompense pécuniaire (à parler en général, car il y a bien des exceptions) n'est ni exemplaire , ni caractéristique, ni même populaire \ Passe-t-elle un certain point , elle a une tendance à amortir l'activité de l'individu ; au lieu de lui donner le désir de continuer ses services, elle peut lui fournir la tentation de les cesser. L'homme enrichi pensera comme le

' 0 Au défaut de n'être pas digne de la vertu , les récom- » penses pécuni;iires joignent celui de n'être pas assez publi- » qu'es , de ne pas parler sans cesse aux yeux et aux cœurs , "de disparaître aussitôt qu'elles sont accordées, et de ne «laisser aucune trace visible qui excite réunilation en per- «péluant l'honneur (|ui doit les acconipagnei'. » — Rousseau , Gouvernement de Pologne , cliap. xi.

« L'argent, dit-ii ailleurs, est un ressort dans la niéca- « nique morale, mais il repousse toujours la main qui le fait «agir.» Toujours tst une exagération. Ce passage est lire d'une lettre sur l'éducation au duc de AVirtemberg, dans laquelle on voit que Rousseau avait beaucouj) réfléchi sur l'union de riiilérêt avec le di-vnir.

soldat de Lucullus, devenu timide depuis qu'il avait une fortune à conserver,

Ibit cô, quo vis, qui zonam peididit, inquit. HoRAT. , lib. 11, t'pist. 11.

Il est aussi des cas où l'argent, au lieu d'avoir une force attirante, en aurait une répulsive; au lieu d'être une récompense , il serait un affront , au moins pour les individus qui ont quelque délicatesse dans les sentiments d'honneur.

Il faut quelquefois un certain degré d'adresse pour ménager ce moyen : il sera bon que la partie pécuniaire ne paraisse que l'accessoire, et que l'honneur joue le rôle principal '.

Toute récompense en argent peut s'anéantir par sa petitesse relative. Un homme aisé , faisant quelque figure dans le monde, serait censé se dégrader par l'acceptation d'une somme qui n'avilirait pas un artisan. Ce préjugé est établi par l'nsage : il n'y a point de règle pour décider ce qu'à cet égard il permet ou défend. Mais cette difficulté n'est rien moins qu'insurmontable. En associant l'or à l'honneur, on forme de ce mélange un composé qui plaît universellement. Les

' Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne : La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne , etc.

• IjE Menteur , scène I.

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médailles, par exemple, ont ce double avantage. Avec un peu d'art et de précaution, on parvient à établir une paix solide entre Forgucil et la cupidité. L'orgueil dit tout baut : C-e n'est pas la valeur de ce métal qui a des attraits pour un homme comme moi, ce n'est que le petit cercle de gloire dont il est entouré. La cupidité fait tout bas son calcul, et connaît bien le prix de la matière.

La société des arts de Londres fait mieux encore : elle donne assez communément le choix entre une somme d'argent et une médaille. Ainsi elle satisfait tous les goûts et tous les états. Le paysan embourse l'espèce, le duc et pair orne son cabinet.

On relève encore le mérite de la médaille en variant le dessin pour lui donner quelque analogie avec le service. Insérez-y le nom de l'individu, et vous en faites un certificat exclusif en sa faveur.

L'esprit d'invention s'est montré quelquefois très heureusement dans le choix de l'analogie.

Une loi anglaise , entre autres rémunérations, accorde à celui qui arrête un voleur de grand chemin, le ch(;valsur lc(|uel ce voleur était monté au moment diltlélit. On croirait que l'auteur de cette loi avait dans l'esprit le passage de Virgile où le fds d'Enée promet à Nisus , en cas de succès dans

son expédition, le coursier de Turnus et sa brillante armure :

Vidisti quo Tnrmis cqiio. qiiibus ibat in ar/nis Aureits ; ipsuni illum clypeum , cristasnue rubcntes Excipiatii sorti , jam mine tua prœniia , Nise.

lEo. IX, 26g.

Que ce moyen est ingénieux ! D'abord , c'est un encouragement que d'avoir devant les yeux la récompense identique , dans le moment même où il faut combattre pour la mériter; et l'aiguillon de l'honneur ajoute à la force de l'intérêt. L'animal ainsi transféré est un témoignage d'activité, de prouesse, un trophée de victoire. C'est pour le vainqueur une occasion constante de raconter ses exploits.

J'observe ce trait avec d'autant plus de soin , qu'on trouverait peu d'occasions d'en louer de pareils dans la législation britannique : avec un caractère général de justesse et de bon sens, elle porte presque partout une empreinte de médiocrité et de mauvaise honte, comme si elle craignait de prendre l'essor au - dessus des idées communes, de hasarder ces touches fortes, ces coups de maîtres, ces heureuses singularités qui portent au cœur l'impression du gi%nd et du sublime.

Les exemples <le ce génie abondent dans le

système rémunératoire des Romains. Toutes les espèces d'exploits avaient des couronnes symboliques, couronne obsidionale , couronne murale , couronne civique. Celle-ci avait conserve Tancienne simplicité de Rome dans son berceau ; mais la feuille de persil effaçait Téclat des couronnes d'or.

J'allais parler de leurs triomphes, je m'arrête

l'humanité gémit de cet orgueil de la victoire qui foulait aux pieds les nations vaincues. Que la législation encourage l'esprit militaire , il le faut sans doute, mais il ne faut pas qu'elle l'échauffc au point d'en faire la passion dominante, et de tout prosterner devant lui.

Les récompenses en honneur sont éminemment exemplaires: c'est une promulgation continuelle des services qui les ont obtenues; et elles possèdent au plus haut degré l'heureuse propriété d'encourager à de nouveaux efforts. Démentir un honneur reçu, c'est se trahir soi-même. Qui a été déclaré brave une fois, veut l'être toujours.

Ce genre de récompense n'est pas difficile à créer. Le langage symbolique de l'estime est à plusieurs égards , comme le langage écrit, un objet de convention. Tout costume, tout procédé, toute cérémonie, dès qu'on y attache une prééminence , devient honorable. Une branche de laurier, un ruban, une jarretière, tout acquiert la valeur qu'on veut lui donner. Il serait bon tou- 2. 7

tefois que le signe lui-même eût quelque caractère emblématique qui pût rappeler à l'esprit la nature du service. On en trouverait divers exemples ingénieux dans les devises. Le blason, sous ce rapport, paraît une langue insignifiante et brute. Les décorations des ordres de chevalerie ne manquent pas d'éclat, mais elles manquent de caractère; elles frappent les yeux, et ne disent rien à Fesprit. Un ruban semble être une parure de femme plutôt que le signalement d'un héros.

Les titres honorifiques ont souvent reçu de l'analogie une partie de leur splendeur. Le lieu qui a été le théâtre des exploits d'un général fournit une dénomination très propre à fixer le souvenir de ses services et de sa gloire. Les Romains ont donné de bonne heure ce genre de décoration à ceux qui terminaient une conquête. De là les surnoms (X' A fric anus , de Numidicus^ à^AsiaticuSy de Germanie us et tant d'autres. Les Espagnols ont souvent imité cet usage. Catherine II l'a renouvelé en faveur des Orlof et des Romanzof. Mahon a deux fois fourni des titres à ses conquérants dans le cours du dix-huitième siècle. Le château de Blenheim réunit à l'éclat du nom une preuve plus substantielle de la munificence nationale '.

' Quand l'aiiiiral Rcppcl , après une victoire navale ,

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Les Romains ont quelquefois appliqué le même genre de récompense à des services d'une autre espèce. La voie Appienne rappelait sans cesse aux voyageurs la libéralité d'Appius, etc.'

La carrière de la législation peut aussi fournir des honneurs qui ont le caractère de l'analogie. Dans le Digeste des lois sardes , on avait eu le soin louable d apprendre à la nation auquel de ^2. s souverains elle était redevable de telle ou telle loi : ce serait un exemple à imiter. C'est peutêtre par respect, peut-être aussi pour la commodité du discours, que l'habitude a prévalu , en Angleterre, de désigner, par le mot d'Acte de Grenville, la loi admirable que fit passer ce représentant du peuple, pour assurer l'impartialité dans les jugements relatifs aux élections contestées \

reçut la bourgeoisie de la cité de Londres, le diplôme lui fut préseoté dans une boîte de cœur de chêne : c'était une allusion ingénieuse à une chanson populaire, particulièrement chérie des matelots.

Je ne sais où j'ai lu qu'un guerrier ayant défendu un pont contre un grand nombre d'ennemis, on lui accorda, par faveur spéciale, le privilège pour lui et sa postérité de pouvoir y mendier à l'exclusion de tout autre. — Voilà une heureuse et noble analogie.

' Une des plus belles institutions de charité à Londres porte le nom de son fondateur, Guy'shospital.

= Voyez Tactique des assemblées politiques. Règlements

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Qu'on eût placé dans le sein même du parlement la statue du législateur qui en avait banni un désordre scandaleux , c'eût été en même temps un monument de reconnaissance et une belle leçon. Plus les hommes seront éclairés , plus ils sentiront la nécessité de partageraumoins la gloire entre ceux qui font fleurir les états par de bonnes lois , et ceux qui les défendent par les armes.

Les bustes, les statues , les tableaux, les monuments, les obélisques, sont des moyens connus et usités sur lesquels il n'est pas besoin de s'appesantir. Les plus belles inscriptions sont celles qui disent le plus en moins de mots, et qui ne contiennent point de louanges directes. Rien de plus heureux dans ce genre que celles qui ont été placées sous les statues de Louis XIV et de Voltaire,' l'une décernée par la ville de Montpellier, l'autre par une société d'hommes de lettres, à la tète desquels figurait Frédéric II: — A Louis XIV, après sa mort. — A Voltaire, pendant sa vie \

La plupart des récompenses dont nous venons de parler sont occasionelles ^ c'est-à-dire appliquées à une circonstance particulière. Il en est d'autres établies ipdivjbndation , telles que les ho-

obscrvôs dans la chambre des communes, tom. I, pag. 5a 5, seconde édition.

I Un Anglais fit mettre sur sa tombe, Ci i^ît l'ami de Philippe Sydney.

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j)ilau\ (lo (..liclsca cL de Greenwich à Londres, et rilôlel des invalides à Paris , imitation du Pvftaiice d'Athènes.

On a souvent douté de l'utilité de ces fondations. La somme totale de leurs dépenses, distribuée en petites pensions de retraite, pourrait étendre la rémunération à un plus grand nombre d'individus , et ils n'en seraient que plus heureux, parceque des hommes qui ont fini leur carrière d'activité , réunis dans un séjour où ils n'ont plus aucun des soins et des travaux de la vie , sont sujets à l'ennui. Je ne conteste pas la justesse de ces observations, mais il s'agit aussi d'examiner l'effet de ces établissements sur l'esprit des soldats et des matelots. Leur imagination a été flattée par la magnificence de ces retraites : c'est une grande espérance qui leur est ouverte à tous; c'est un asile pour des hommes qui, ayant quitté dès leur jeunesse patrie et famille, n'en ont souvent aucun dans le monde. Ceux qui ont été mutilés ou défigurés par des blessures sont consolés par la gloire dans un hospice où tout parle de leurs exploits; et il (st peut-être plus prudent, pour le bien du service, de les réunir que de les disperser. C'est un luxe , mais il est national , il est exemplaire , il a un caractère de justice et de grandeur.

Ces établissements, nécessairement limités pour

le nombre, ne doivent être considérés que sur le pied de récompenses extraordinaires, pour des services distingués : c'est pour le matelot et le soldat une sorte de noblesse. Je voudrais en relever l'éclat, en y déposant les tropbées guerriers, mieux placés dans Fenceinte de ces asiles militaires que dans les temples de paix. Les décorations de la chapelle des Ijwalides sont admirables. Les drapeaux suspendus dans l'église de Saint- Paul , à Londres, ne font que réveiller des idées étrangères au culte religieux : transportés à Greenwich ou à Chelsea , ils y trouveraient des associations naturelles, et fourniraient un texte aux commentaires de ceux qui les ont conquis par leur valeur.

Il n'est pas nécessaire , pour une seule et même récompense , que toutes les qualités y soient réunies; ou, pour mieux dire, cett. réunion se fait souvent d'elle-même et d'une manière imperceptible.

C'est là ce qu'on voit, par exemple , dans une récompense dont j'ai déjà parlé, et qui est la seule peut-être où toutes les qualités désirables se trouvent dans !a plus juste mesure : ce sont Xqs privilèges accordes aune inventeurs.

Cette récompense se j)roportionne d'elle-même à la valeur du service. Elle ne coûte rien'. Elle

' Elle ne coûte rien: cola n'est jm^ exactetnent vnii : une

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iloiino naissance à une branche d'industrie qui n'aurait point existé. Tout ce qu'on ôte par la prohibition, c'est le droit de faire une chose qu'on n'aurait pas été en état de faire, sans le service rendu par l'inventeur. Enfin cette récompense est exemplaire, caractéristique , fructifiante; elle est même très populaire, par son accord avec les notions établies de propriété et de justice.

nouvelle inveolion dans les nrts, à proportion de la préférence qu'elle obtient, nuit à ceux qui travaillaient dans la même branche: les lampes d'Argand, par exemple, remplaçant les anciennes lampes, nuisaient aux manufactures établies. Ce qu'on peut dire à cet égard, c'est que le progrès de toute invention nouvelle est assez lent pour ne pas produire un changement soudain et sensible.

io/l procédure

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