‹ Théorie des peines et des récompenses; (volume 2)Chapitre 70 sur 110 · DIVISION DES ARTS · texte numérisé non relu

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S'il excelle en quelque chose, c'est à embellir, à mettre en œuvre , à enflammer les passions dominantes , les préjugés populaires. La vérité , l'exactitude en tout genre est mortelle à la poésie. L'intérêt de son art oblige le poëte à tout revêtir de couleurs mensongères. Je sais qu'il y a eu des esprits supérieurs auxquels la poésie et la phik'sophie ont eu des obligations à peu près égales; mais ces exceptions ne détruisent pas ce que j'ai dit des dangers de cet art magique. Cependant la poésie conservera toujours la prééminence sur des amusements moins susceptibles d'abus, parcequ'elle amuse des personnes plus difficiles à amuser.

Les arts et les sciences d'agrément , comme emplois innocents du loisir , ont une utilité morale qui , pour être un peu cachée , n'en est pas moins réelle ni moins importante. Ils rivalisent avec des goûts dangereux. A mesure qu'ils prévalent , ils remplacent les inclinations malfaisantes , les passions nuisibles qui naissent du désœuvrement et de l'ennui. C'est un heureux antidote contre l'intempérance des liqueurs fortes , la médisance et les jeux de hasard '.

Voyez dans Tacite les effets de l'oisiveté chez les Germains. Ses observations s'appliquent à

• Traites de Lcgislalion ^ toiii. 111 , thap. iv. Moyens indirects de prévenir les délits.

toutes les p(ni[)ladcs sauvages. Les hommes se faisaient la i^uerre , à défaut d'autre occupation. C'était un divertissement plusanTmé <jue lâchasse. Un chef qui projetait une expédition guerrière, au premier son de la trompette, rangeait sous ses drapeaux une foule d'oisifs pour qui la paix était un état forcé de langueur et d'ennui. La gloire n'avait qu'un objet ; l'opulence ne connaissait que le luxe guerrier ; il fallait avoir des combats à livrer ou à raconter. Les femmes mêmes , dans l'ignorance desarts agréables qui multiplient les moyens de plaire , et prolongent le charme de la beauté, devenaient les rivales des hommes pour le courage , et s'endurcissaient avec eux dans le tumulte farouche d'une vie toute belliqueuse.

Ce parti d'opposition qui existe de nos jours contre la guerre , c'est aux beaux-arts qu'on le doit : ils l'ont créé en fournissant des occupations et des plaisirs qui font aimer la paix. Les arts agréables ont , pour ainsi dire , enrôlé sous leurs paisibles enseignes une armée d'oisifs qui, sans cela, n'auraient eu d'autre amusement que les jeux sanglants de la guerre.

Voilà le genre d'utilité qui appartient en commun à tous les arts agréables : raison unique , mais raison suffisante pour souhaiter de les voir indistinctement fleurir et se répandre.

Si ces principes sont vrais, on saura ce qu'il

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faut penser de ces critiques plus ingénieux qu'utiles , qui , sous prétexte d'épurer le goût , s'efforcent d'enlever successivement aux hommes une partie plus ou moins considérable des objets qui les amusent. Ces modestes arbitres de l'élégance et du goût se regardent de bonne foi comme des espèces de bienfaiteurs du genre humain , quoiqu'ils ne soient réellement que les perturbateurs du plaisir , des hôtes importuns qui se mettent à table pour diminuer par leur prétendue délicatesse l'appétit des autres convives. Ce n'est que par préjugé qu'en matière de goût on parle de faux et de vrai ; et ce préjugé ne fait que du mal. Il n'y a point de bon goût qui mérite cette épithète d'approbation, à moins que ce ne soit le goût pour ces emplois du temps qui, au plaisir actuel, ajoutent quelque utilité contingente ou future ; point de mauvais goût qui mérite cette épithète de blâme , à moins que ce ne soit le goût pour quelque occupation d'une tendance nuisible.

Le célèbre et ingénieux Addisson s'est distingué dans cet art de ridiculiser les plaisirs en leur attachant l'idée fantastique de mauvais goût. No^e?. dans le Spectateur quelle guerre impitoyable il déclare à toute la famille du faux bel - esprit. Acrostiches, calembourgs, pantomimes, jeu de marionnettes, bouts -rimes, stances en forme

^rdMils, stancos en Idiinc crailes, poésie burlesque toul (Milière , enfin mille autres pelites muscs égalcmcnl iimoccnlcs, tombent écrasées sous le poids de sa massue. Et tout fier d'avoir établi sa domination sur les ruines de ces troupes légères de la littérature , il se regarde comme le législateur du Parn:\sse ! (Cependant (juel était FelTet de ces lois nouvelles? Le premier était d'ôter autant de sources de plaisir à ceux qui se laissaient entraîner par ce despotisme ; le second, de livrer au mépris de leurs voisins tous ceux qui ne s'y soumettaient pas.

Hume lui-même , avec sa fiére et indépendante philosophie, a fléchi sous ce préjugé de littérature. « Par une seule pièce , dit-il, le duc de » Buckingham rendit à son siècle un grand ser- » vice , et fut le réformateur du goût. » Qu'était-ce donc f[ue ce service si important ? Il avait fait une comédie ( the Reheai'sal ) dont l'objet était de dégoûter le public des pièces de théâtre les plus courues. Cette critique eut le succès le plus complet; mais quel en était le fruit? Les amateurs avaient autant de plaisir de moins, et une foule d'auteurs, couverts de ridicule et de mépris, pleuraient à la fois la perle de leur réputation et de leur fortune '.

' Je ne saurais ndopler la proposition de l'anteiir, qu't-n

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Je pourrais citer tel pays oii , parmi les amusements, est un jeu de cartes solitaire. Dans le nombre des amateurs de ce jeu singulier à plus d'un titre , on comptait un des ministres d'état les plus accrédités et les plus actifs. Je vois un sourire de mépris sur les lèvres de bien des lecteurs, qui ne seraient point étonnés qu'on jouât du matin au soir, pourvu que ce fût en compagnie. J'avoue qu'on pourrait imaginer des délassements plus convenables à un homme chargé des intérêts d'une nation. Cependant, quelle comparaison entre ce jeu solitaire et les jeux de société, si souvent antisociaux dans leurs suites ! Le premier est le jeu pur et simple , dépouillé de tout

matière de goût littéraire il n'y a ni vrai ni faux, même avec la restriction qu'il lui donne, quoiqu'elle pût mener fort loin. Mais, sans entrer ici dans une discussion métaphysique , étrangère au sujet, j'avoue qu'en fait de bonheur, je ne vois pas trop en quoi la perfection du goût y contribue. Les mauvaises pièces de Hardi et de Garnier n'ontelles pas donné autant de plaisir dans leur temps que celles de Corneille et de Racine? Chapelain, en martelant la poésie française dans sa Pucelle, a été plus heureux que Virgile en composant l'Enéide. C'était l'opinion de Boileau lui-même.

Un sot, en écrivant, fait tout avec plaisir. Il n'a point en ses vers l'embarras de choisir; Et toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire. Ravi d'étonnemcnt , en soi-même il s'admire.

ET DIS SCIENCRS. 24 1

ce qui peut nuire , exempt de passion, de cupi- <liU' , de perle el de regrets; c'est le jeu ramené par (juelipies individus heureux au point où le léi^islaleur doit souhaiter, sans Fespérer, qu'il soit ramené par tout le monde. Qu'il était mieux occupé , ce ministre ' , que si, l'Iliade à la main , il eut fomenté dans son C(x^ur les semences de cette passion féroce qui ne se nourrit que de sang et de larmes !

Les hommes, en vieillissant, perdent le goût des amusements simples de l'enfance. Est-ce une raison de s'enorgueillir? Oui, si c'est un avantage d'être plus difficile à amuser, de faire dépendre son bonheur de moyens plus dispendieux et plus compliqués. L'enfant qui élève des châteaux de cartes est plus heureux que ne l'était Louis XIV en bâtissant Versailles. Architecte et maçon tout ensemble , maître de son terrain et de ses matériaux, il change, il renverse à son gré,

Diruil , œdijicat, mutât quadrata rotundis,

et tout cela ne coûte ni gémissements ni dépen ses ; il ne faut point fouler de province , ni dessécher des marais, ni détourner des rivières, ni faire périr des milliers d'iiommes, pour avoir

* Polcinkiii.

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ensuite Thonneur d'être înamusahle et de sécher d'ennui dans la triste enceinte d'un palais immense. L'expression proverbiale àtsjeux de prmce^ renferme une grande raison pour aimer et regretter les jeux d'enfants.

Un empereur fît annoncer une récompense pour qui enrichirait d'un nouvel article le fonds des plaisirs ; et parceque cet empereur s'appelait Néron ou CaligiUa ., on lui en a fait un crime : comme si tout souverain , tout particulier même qui encourage les beaux-arts, ne se rendait pas complice de ce crime. L'emploi des critiques dont j'ai parlé est de diminuer le fonds subsistant de nos plaisirs. L'effet naturel de l'âge est de nous rendre plus ou moins insensibles à tous. Ceux qui blâment en ce point l'empereur romain doivent remercier ces critiques, et regarder la vieillesse comme la perfection de la vie.

A ces critiques on peut joindre les satiristes, ces hommes généreux qui , sans autre récompense que le plaisir d'humilier et de déchirer tout ce qui ne leur plaît pas, s'établissent réformateurs du genre humain. La seule satire que je pusse lire sans dégoût et sans aversion serait une satire contre ces libellistes eux-mêmes. Toute leur occupation est de fomenter la médisance, d'exhaler ses poisons dans le monde , en lui fournissant des prétextes pour verser le mépris sur

tout ce qui pmit occuper ou intéresser les hommes. A l'orce de tout noircir et de tout exagérer ( car ils ne subsistent que par l'exagération ) , ils faussent Tesprit et le jugement des lecteurs : occupations innocentes, faiblesses ridicules, fautes légères , crimes , caprices , forfaits , ils confondent tout; ils répandent sur tout le même venin. Leur emploi est précisément d'oblitérer toutes ces lignes démarcatives, toutes ces distinctions essentielles que tracent avec tant de peine le philosophe et le législateur. Pour un trait de vérité dans leurs ouvrages, on trouve cent hyperboles odieuses. Ils ne cessent d'exciter la malveillance et Tantipathie. Sous leurs auspices, ou du moins sous Tinfluence de la passion qui les anime, les langues mêmes deviennent des satires. On ne trouve presque plus de mots neutres pour exprimer les motifs qui déterminent les actions humaines; ces mots, tels quai^M'ice, cupidité, anibitioTi , orgueil, gjunnandise , paresse, et tant d'autres , ajoutent constamment, à ridée du motif même, une idée importune et étrangère de désapprobation : en sorte que la simple mention de ces motifs implique une censure dans les cas mêmes où les actions qui en résultent sont toutà-fait innocentes; et la nomenclature morale, teinte de ces préjugés , ne se prête qu'avec la plus grande difficulté et de longues circonlocu-

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