‹ Théorie des peines et des récompenses; (volume 3)Chapitre 62 sur 111 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Voici le plan de cet examen. Nous considérons d'abord les propriétés avantageuses de la peine capitale : nous passons ensuite à celles qui paraissent avoir une tendance désavantageuse, c'est-àdire contraire aux fins de la justice.

Nous présenterons en dernier lieu des effets collatéraux résullant de la peine de mort, effets plus éloignés, moins manifestes, mais peut-être plus graves que les plus immédiats et les plus sensibles.

Cependant ne perdons pas de vue que , pour l'objet pratique , l'examen d'une peine serait un travail stérile, si on ne la considérait pas par rapport à une autre peine avec laquelle on peut la comparer pour établir une préférence. Il en est d'une peine comme d'un impôt : montrer r|u'un certain impôt est un mal , c'est semer un germe de mécontentement, et rien de plus. Pour être vraiment utile , il faut accompagner cette révélation nuisible de l'indication d'un autre

moyen qui, avec moins d'inconvénients, donne un produit égal.

§ I. Qualités ovantagcjses de la peine de mort.

1° La première qualité de la peine capitale , qualité qu'elle possède pleinement, c'est d'ôter le pouvoir de nuire. Tout ce qu'on peut appréhender d'un criminel, soit par la violence de ses dispositions, soit par l'artifice de sa conduite, s'évanouit au même instant. La société obtient une délivrance prompte et complète d'un sujet d'alarme.

2° Elle est analogue au délit dans le cas du meurtre ; mais son analogie se borne là.

3" Dans ce même cas elle est populaire.

4° Elle est exemplaire ; elle l'est même plus que toute autre; et, dans les lieux où elle est rarement administrée, elle laisse une longue impression de terreur.

Beccaria pense que la durée de la peine fait plus d'impression sur les hommes que son intensité: «Notre sensibilité, dit-il , est plus facilement et plus durablement affectée par des impressions faibles mais répétées, que par un mouvement violent mais passager. — La mort d'un scélérat sera, par cette raison , un frein moins puissant du

crime, que le long et durable exemple iVun homme privé de sa liberté et devenu un animal de service , pour réparer, par les travaux de toute sa vie , le dommage qu'il a fait à la société '. »

Quelque respectable que soit l'autorité de c? philosophe , je suis disposé à croire qu'il se trompe, et je me fonde sur deux observations: 1° relativement à la mort en général, il paraît que les hommes la regardent comme le plus grand des maux , et qu'on se soumet à tout pour y échapper; 2° relativement à la mort pénale, la disposition universelle est de l'accuser d'un excès de sévérité. Aussi voit-on fréquemment , en Angleterre , les jurés solliciter, comme acte de merci, la substitution de toute autre peine, quelque sévère qu'elle soit en durée. Il paraît donc qu'il y a dans l'esprit humain une idée confuse et exagérée de l'intensité des douleurs d'une mort violente , tellement que ce supplice , quoique si prompt dans son effet, produit une impression plus vive sur la multitude que les peines les plus durables. Je me rangerai bien à l'opinion de Beccaria , quand il sera question de comparer la peine de mort à celle des travaux forcés, par rapport aux malfaiteurs; mais, pour •

• Des délits et des peines, chap. xvi.

la généralité des hommes , pour la classe où Ton trouve tous les motifs d'attachement à la vie , rhonncur, les affections, les jouissances, les espérances, je crois la peine capitale plus exemplaire que toute -autre.

5° Quoique la peine apparcTite soit la plus grande qu'il y ait, la souffrance réelle est moindre que dans la plupart des peines afflictives. Celles-ci, outre leur intensité et leur durée , entraînent souvent des suites qui altèrent la constitution , et font du reste de la vie un tissu de douleurs. Dans la peine capitale, la souffrance est momentanée, le mal se réduit à une privation absolue.

A ne considérer que le dernier période, la mort pénale, plus douce que la mort naturelle, loin d'être un mal, offrirait une balance en bien. Pour voir ce qui constitue la peine , il faut remonter à une période antérieure. Cette peine est toute en appréhension : l'appréhension commence à l'heure même oii le délinquant a commis le crime ; elle ne lui laisse aucun repos pendant la poursuite: elle redouble quand il est arrêté : elle s'accroît par degrés à mesure que l'instruction du procès rend sa condamnation plus certaine ; elle est à son comble dans l'intervalle de la sentence à l'exécution.

Pour justifier 'a peine de mort, l'argument le

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plus solide est celui qui résulte de ces deux tonsidémtions réunies: d'une part, c'est la pcinr la plus grande en apparence, la plus frappante, la plus exemplaire pour la société en général ; — d'une autre part, cVst une peine réellement moins rigoureuse qu'elle ne paraît Tèlre pour la classe abjecte qui fournit les grands scélérats; elle ne fait que donner une prompte issue à une existence inquiète, malheureuse, déshonorée, dénuée de toute véritable valeur. Ilea !• heu ! quam maie est extra legem viventibus ' /

'II. Qua'iïé* pénaics qui manrjuiMit (hins la peine de mort.

1° La peine capitale n'est pas convertible e i profit; elle ne donne point de dédommagement à la partie lésée: elle en détruit même la source ; le délinquant , par son travail , pourrait réparer une partie du mal qu'il a fait : sa mort ne répare rien.

i" Loin d'être convertible en profit, cette peine est une perte j, une dépense dans ce qui fait la force et la richesse d'une nation, le nombre des hommes.

Il est vrai qu'on ne peut pas estimer la valeur

* Pelron. Salir.

d'un malfaiteur comme égale à la valeur moyenne de tout autre individu pris au hasard. Un homme ne vaut que par son industrie et par son travail ; or, le défaut d'une industrie honnête et Faversion pour le travail sont les causes des délits les plus fréquents. Les voleurs de profession sont les frelons de la ruche; aussi leur mort n'est une perte que par comparaison avec une peine , telle que l'emprisonnement laborieux, qui peut les réformer et les rendre utiles '.

3" Un chef plus important sous lequel cette peine est éminemment défectueuse , c'est V égalité. Elle est très inégale , par conséquent très incer-. tainc dans son opération préventive.

Prenez la généralité des hommes, la mort est une peine très forte , quoiqu'il y ait bien des degrés dans ses terreurs. Prenez la classe des grands criminels : pour les uns , la mort sera une peine excessive; pour d'autres, elle sera presque nulle ; pour d'autres encore , elle sera un objet de désir.

La mort est Tabsencc de tous les biens ; mais elle estaussi l'absence de tous les maux. Un homme

' Cette perte pour l'élat peut être fort grande quand on applique la peine de mort à ces délits qui peuvent être très fréquents; par exemple, la désertion. \ oye?. V E ncyclopédie , article Désertion.

éprouvc-l-il la tentation de commettre un crime punissable de mort, sa détermination est le résultat du calcul suivant: — il considère d'une part tout le bonheur dont il peut jouir en s'abstenant du crime; de l'autre , tout l'avantage qu'il se promet en le commettant, y compris la chance de la peine qui peut en abréger la jouissance.

Mais, par rapport à la première branche du calcul , si , au lieu d'avoir du bonheur à perdre , il est dans un état de malheur positif, la force qui le retient est nulle, la tentation qui le pousse n'est combattue par rien. La chance d'une mort violente, qui lui ôtera tout le profit du délit, est une soustraction à faire; mais, quand elle est faite, la balance penche encore en faveur de ce délit.

Or, telle est la situation du plus grand nombre des malfaiteurs ; leur existence n'est qu'un composé déplorable de plusieurs espèces de misères ; ils sont dans une fièvre continuelle entre la crainte des lois et des besoins toujours renaissants; leur vie, ainsi dépouillée de tout ce qui pourrait lui donner du prix, ne vaudrait pas la peine d'être conservée , si ce n'était pour la jouissance de quelques plaisirs furîifs auxquels ils ne peuvent plus arriver que par des crimes.

Le calcul pour et contre se fait-il par les malfaiteurs avec la méthode et la précision que je lui >• 17

ai donnée? Non; mais il se fait toujours, et il faut bien qu'il se fasse , puisqu'un malfaiteur , ainsi que tout autre homme , n'agit que d'après un motif.

Dans tous les cas où le crime est commis , la peine de mort a été inefficace. Pourquoi l'a-t-elle été? c'est qu'elle porte sur la supposition d'un grand attachement à la vie, et que cet attachement n'existe pas , ou du moins n'est pas en proportion avec la force des motifs séducteurs.

Mais, dira-t-on , toute autre peine serait également inutile; car, pour atteindre le but, il faudrait que cette autre peine fût de nature à ôter au criminel l'inclination ou le pouvoir de commettre des crimes. Or, qu'on le réduise à un état qui lui rende la mort désirable, la mort est une ressource qui ne saurait lui manquer.

Cette conclusion serait juste , si un homme se déterminait à se donner la mort -aussi aisément qu'il peut se soumettre à la recevoir.

D'abord , celui qui brave la mort juridique peut avoir des espérances d'impunité ; il n'ignore pas les chances qui le favorisent : la passion même les lui exagère : c'est d'ailleurs un événement éloigné, la distance en afflaiblit l'impression, et, quand il envisagerait son état comme un métier périlleux , ne voit-on pas les métiers les plus pé-

rillcux embrasses par des hommes qui onl tous les motifs possibles d'attachement à la vie? Manque-t-on d'ouvriers dans les manufactures de poudre à canon , dont les explosions sont si fréquentes ? Il y a donc bien de la différence entre s'exposer à la mort, ou se la donner volontairement.

De plus, il ne faut, pour la recevoir, qu'un seul acte de résignation ; dans tout le reste , l'individu est simplement passif: le bandeau sur les yeux, l'esprit distrait par diverses pensées, par la multitude des spectateurs , par la voix d'un consolateur religieux, il arrive insensiblement au moment fatal, et la catastrophe se consomme presque à son insu. Celui qui veut mourir de sa propre main est dans un cas bien différent. II faut une première volonté , il en faut une seconde, une troisième, une suite d'actes réitérés et soutenus, pour amener l'événement à sa conclusion. Aux premières atteintes de la douleur, il faut que l'àme , déjà ébranlée , redouble ses efforts pour l'augmenter encore et la rendre fatale. Aussi combien de suicides commencés et non consommés ! La première tentative a épuisé le courage. On a souvent vu des hommes réduits aux dernières extrémités, bien déterminés à mourir, et des guerriers même, invoquer, quand ils l'ont pu, le secours d'une main amie. Saiil se lit donner la mort par son écuyer ; Tiberius Grac-

chus, par son affranchi ; Néron, par un de ses satellites.

Il y a encore Için d'un suicide résolu à un suicide exécuté. On a même observé que ceux qui avaient pris leur résolution devenaient plus calmes, et différaient son accomplissement d'un temps à un autre. C'est qu'il y a une disposition naturelle dans tous les hommes à rester satisfaits, quand ils ont obtenu un certain pouvoir, sans procéder immédiatement à s'en servir. L'avarice en est bien la preuve.

Cette disposition sera celle du malfaiteur condamné à d'autres peines que la mort. « Souffrir plutôt que mourir ,» sera sa devise. Forme-t-il un projet de désespoir , il ne l'accomplira pas sur l'heure; un jour les moyens lui manqueront ; un autre jour, le courage sera en défaut : d'autres incidents amèneront d'autres pensées. On observe dans l'esprit humain, de même que dans l'organisation physique, une étonnante aptitude à se prêter aux situations les phis fâcheuses. Qu'une grande artère soit coupée ou obstruée, les petits vaisseaux environnants se dilatent; ils prennent sur eux les fonctions de celui qui n'agit pkis, et , peu à peu, ils parviennent à le remplacer. La perte de la vue perfectionne le sens du toucher. La main gauche apprend en peu de temps à suppléer à la droite: on a vu une partie inférieure

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du canal alimentaire acquérir la texture et remplir les ionctions de rcstomac.

L'esprit n'a pas moins de souplesse et de docilité pour se conformer à des circonstances qui, au premier aspect, semblaient intolérables. Toutes les peines ont leurs moments de relâche , et, par le seul ciTet du contraste , ces adoucissements passagers de\àcnncnt des plaisirs très vifs. Combien d'hommes, tombés du faîte des grandeurs dans un abîme de misères, ont sevré leur âme par degrés de ces jouissances d'habitude, et se sont créé de nouvelles ressources! L'araignée du comte de Lauzun, les ouvrages de paille de Bicctre, les petits chefs-d'œuvre d'industrie et de patience des prisonniers de guerre français, et tant d'autres exemples connus de tout le monde , suffisent pour justifier cette observation.

Je résume. La peine de mort est défectueuse au plus haut degré par son inégalité; son opération est particulièrement incertaine et faible sur la classe la plus dépravée et la plus redoutable des malfaiteurs, celle des voleurs et des brigands de profession ■.

' « Ne savais-lu pas que nous étions sujets à une maladie de plus que les autres hommes ? » disait un assassin sur la roue à son compagnon de supplice qui poussait des cris. Tableau de Paris , par Mercier.

Quand on observe à Newgate le courage ou la brutale indifférence de la plupart des malfaiteurs à Tarticle de la mort, on ne saurait douter qu'ils n'aient pris l'habitude d'envisager cette manière de finir leurs jours comme étant pour eux la mort naturelle , comme un accident qui ne doit pas plus les effrayer dans leurs entreprises que les naufrages et les boulets n'effraient les matelots et les soldats.

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