PLAN GÉNÉRAL D EMPRISONNEMENT
trouvé entre ses mains , il sera en dépôt chez son complice, chez sa femme ou sa maîtresse , qui en disposeront à sa volonté , pour le prodiguer en débauches , ou payer les procureurs qui l'aident à entraver le cours de la justice.
Quand ce bien mal acquis ne pourra plus servir au vice, le détenu sera plus porté à le restituer. La gêne imposée aux inclinations déréglées sera favorable aux inspirations de la conscience.
Tout ce qui s'est trouvé sur la personne d'un détenu, ou dans sa possession, doit être aussitôt consigné entre les mains du gouverneur de la prison, et inventorié. Mais , pour prévenir des abus trop communs, tous les effets de quelque valeur doivent être placés dans un dépôt , sous le sceau du magistrat ; et une copie de l'inventaire doit être remise à la personne détenue.
Un traitement égal en fait de nourriture sera , j'en conviens , une peine disproportionnée pour des hommes dont les uns sont accoutumés au bienêtre , et les autres à un état constant de privation. ])'un autre côté , permettre à des détenus pour délits de rapacité de consommer en bonne chère le produit de leur délit , c'est donner une récompense au crime; c'est leur accorder des réjouissances aux dépens de ceux qu'ils ont lésés. De là doit naître une distinction dans le traitement. Les détenus pour crimes de rapacité ne doivent avoir aucune indulgence de cette nature avant la pleine restitution; les détenus pour autres délits seront libres
loO PLAN GÉNÉRAL d'eMPRISONNEMENT.
de proportionner leurs dépenses à leurs moyens.
La restitution exige une précaution de plus. Une personne arrêtée pour un délit est souvent coupable de plusieurs autres. Avant d'accorder au malfaiteur le droit de jouir de sa fortune, il faut non-seulement qu'il ait restitué à celui qui l'a fait arrêter , mais encore qu'on se soit assuré qu'il n'y a pas d'autres réclamations à satisfaire.
Revenons aux différentes prisons. Il faut que la diversité de leur caractère soit prononcée très-fortement , — dans leur apparence externe , — dans le costume , — dans la dénomination.
Les murs de la première seront de couleur blanche , ceux de la seconde , de couleur grise ; la troisième sera peinte en noir.
A celle-ci on ajoutera divers emblèmes du crime : un tigre , un serpent , une fouine , représentant les instincts malfaisants , seraient certainement une décoration plus convenable à l'entrée de la prison noire , que les deux statues de la folie et de la mélancolie à celle de l'hôpital de Bediam. Je voudrais au vestibule une apparence lugubre : on pourrait y placer deux grands tableaux .-.dans l'un, on verrait un juge assis sur un tribunal, tenant le livre de la loi, prononçant la sentence d'un criminel; dans l'autre, l'ange qui sonne la trompette du jugement dernier; dans l'intérieur, deux squelettes suspendus à côté de la porte de fer frapperaient vivement l'imagination. On croirait voir le séjour effrayant de la mort. Celui qui aurait une fois . dans sa jeunesse , visité
cette prison , ne l'oublierait jamais. Je sais que les beaux esprits rient de toutes ces idées emblématiques : ils les admirent dans la poésie , ils les méprisent dans la réalité. Mais il est plus aisé de les attaquer par des railleries que par des raisons *.
La diversité des dénominations n'est rien moins qu'une précaution vaine. C'est un égard de justice et d'humanité pour des débiteurs et des détenus innocents , auxquels il faut épargner jusqu'à l'appréhension d'être confondus avec des criminels par la circonstance du nom commun de prison. Si ce sentiment d'honneur n'existait pas, il faudrait chercher à le faire naître ; mais il existe , et les hommes les plus estimables sont ceux qui souffrent le plus de cette dénomination injurieuse.
La diversité de lieu et de nom est encore un moyen d'aggraver la partie de la peine qui se rapporte à l'objet le plus important, l'exemple.
La première prison s'appellera maison de sûreté.
La seconde , viaisoîi de pénitence.
La troisième, prison noire.
La première de ces dénominations n'implique pas même l'idée d'une faute. — La seconde l'implique, mais elle tourne l'esprit vers l'idée favorable d'amendement. — La troisième inspire l'effroi.
* Sur rimportance des ^/^/z^^ pour frapper l'imagination, et sur Pusage qu'en fait le clergé romain à rexemple d<; Pancienne Rome, voyez Emile , lom. IV.
Dans la maison de pénitence on aura deux objets, celui d'attacher l'infamie au crime , et de l'épargner au criminel. Puisqu'il est destiné à rentrer dans la société , il ne faut pas le livrer à une ignominie qui le signale, et le rend incapable de s'y représenter. Ces deux objets s'accompliront par le même moyen. Le délinquant peut être soumis à porter un masque ou une portion de masque, qui, en dérobant ses traits à ceux qui viennent visiter les prisons , augmente en même temps l'impression qu'il est important de produire. Ce masque mystérieux est un soulagement pour celui qui le porte , et une aggravation de la peine aux yeux des spectateurs.