CHAPITRE XI
Entre les avantages que l'indépendance a procurés aux Anglo-Américains , il en est un qui a dû frapper tous ceux qui étaient sensibles à l'honneur national : elle les a affranchis de l'humiliante obligation de recevoir chaque année le rebut de la population britannique , de servir d'égout aux prisons de la mère patrie, et de laisser infecter la pureté des mœurs d'un peuple naissant par le mélange de toutes les dépravations possibles *. L'Amérique septentrionale a été délivrée de ce fléau qui
* Franklin, en sa qualité d'agent des colonies, avait sollicité l'abolition de cet usage. Le ministre lui alléguait la nécessité de purger le sol britannique de »es malfaiteurs. « Que direz-vous, lui répondit Franklin, si par la même raison nous vous envoyons nos serpents à sonnettes? »
avait duré plus d'un siècle; mais peut-on dire jusqu'où s'étendront les conséquences morales de celte imprégnation de tous les vices ?
Je reviendrai sur cette considération importante, lorsqu'en parlant des progrès de la Nouvelle Zélande et de la population qui s'y forme, j'aurai à montrer les inconvénients d'y envoyer des essaims périodiques de malfaiteurs. Mon objet , à présent , est de faire voir que la déportation , telle qu'elle est aujourd'hui , n'est plus ce qu'elle était autrefois , et que le changement de lieu a changé à plusieurs égards la nature de la peine : en bien , sous certains rapports ; en mal, sous plusieurs autres.
Par la déportation en Amérique, les convicts ^ sortaient des mains du gouvernement ; ils étaient livrés à des capitaines de vaisseaux, qui les transportaient à leurs frais, et les vendaient, à leur profit, aux colons américains. Cette vente n'avait lieu que pour ceux qui n'avaient pas eu de quoi payer leur passage. Ceux qui payaient se trouvaient libres en arrivant au premier port. La peine se bornait pour eux au simple bannissement. Ils échappaient à sa partie la plus rigoureuse , la servitude jointe au travail. Ainsi , les plus coupables , ceux qui avaient su se ménager les profits du crime , étaient les moins punis. Les petits voleurs.
1 Convicls est le mot anglais pour désigner les malfaiteurs, après la conviction du délit, pendant la durée de leur emprisonnement ou bannissement.
les malfaiteurs novices ou maladroits , qui n'avaient rien gagné , portaient la double chaîne du bannissement et de l'esclavage.
Dans la déportation à Botany-Bay , le gouvernement fait tous les frais : le gouverneur de la colonie conserve sur tous les convicts l'autorité de maître ; il est chargé de pourvoir à leur logement, à leur nourriture, à leurs occupations; il a toute la surveillance de leur conduite : il peut à son choix les appliquer aux travaux publics ou particuliers. L'obligation du travail forcé est pour tous : aucun d'eux ne peut s'en racheter à prix d'argent. Sous ce rapport, la peine est plus certaine et par conséquent plus efficace.
L'Amérique avait un autre inconvénient. Elle offrait trop de facilités pour le retour des convicts. Un grand nombre d'entre eux, profitant des communications toujours ouvertes, ne tardaient guère à rapporter dans la métropole leur fatale industrie, aiguisée par l'expérience. La distance de Botany- Bay, colonie aux antipodes de l'Angleterre, et la rareté du commerce, surtout du commerce avec les autres stations , diminue le danger des retours illégaux. Cette circonstance, comme la précédente, rendant la peine plus certaine, la rend aussi plus efficace.
Considérée dans son État actuel, la déportation est une peine complexe ; elle est composée , 1° du bannissement , et 2° de la servitude laborieuse : — le bannissement; peine éminemment défectueuse,