CAUSES DE L'INÉGALITÉ DES HICUESSES. U
distribution du domaine d’un seul des vaincus entre plusieurs. vainqueurs. En thèse. générale, l’usurpation u’entçaîne qu’un déplacement de propriété; elle donne nu spoliateur ce que possédait le spolié; elle n’augmente en rien la valeur usurpée. A l’égard des esclaves, ils étaient ^Jaien moins nombreux que ceux qui se disent aujourd’hui prolétaires. Leur affranchissement a souvent été accompagné de donations; beaucoup ont dû é.tre remplacés par des propriétaires fonciers. Enfin, la révolution a fait disparaître les derniers vestiges politiques du servage, de la conquête et de la féodalité. Depuis ce. temps, la population s’est accrue d’environ dix millions d’hommes, qui, suivant toutes les probabilités, n’ont pas grossi la classe des riches. Il y a donc une cause d’inégalité qui a survécu à celles-là, et qui agit avec plus de persistance.
Cette cause, c’est la multiplication aveugle de l’espèce.
325. 11 est un certain minimum de valeur nécessaire à la subsistance de chaque individu. La population ne peut évidemment dépasser un nombre d’hommes égal à la somme des revenus du pays, divisée par le minimum dont je viens de parler. Si l’on suppose ce minimum égal à cent , et le revenu national égal à dix milliards, le maximum de la population sera de cent millions ; mais le chiffre réel sera , en général, inférieur de beaucoup, parce qu’il faut tenir compte des habitudes de chaque homme, du milieu dans lequel il vit, et d’uije masse considérable de capitaux qui ne produisent pas de revenu effectif (1).
326. Pour accroître le bien-être d’un peuple, et surtout des classes pauvres, il n’y a que deux moyens : augmenter la masse des produits, diminuer le nombre des hommes.
Le premier est insuffisant : la force génératrice de l’espèce est incroyablement plus grande que la force productrice des richesses. Admettons que chaque mariage donne seulement naissance à quatre enfants, en trente-trois ans, chaque
(1) La toi de la population a été surtout développée et démontrée par Mallhus. Mais la découverte de la vérité ne procure pas toujours à son auteur une gloire sans mélange. Beaucoup de personnes ont accusé Malthusda favoriser l’homicide et la destruction de l’espèce. Il me semble voir des malades imputer leur maladie au médecin qui en fait la description.
couple sernit remplacé, au bout de dix siècles, par plus do deux milliards d’individus, si le défaut de subsistances n’opposait une barrière insurmontable.
327. Reste le second moyen. La règle que dicte la prudence est fort simple. Un homme qui ne veut pas rendre sa famille malheureuse, aussi bien que lui-mème, ne doit donner le jour qu’au nombre d’enfants qu’il peut entretenir et élever dans su condition. Supposons tous les individus devenus prévoyants, on ne verra plus un superflu de population complètement dénué de ressources ou exposé a périr si quelque crise commerciale vjcnt à éclater. L’inégalité ne sera pas immédiatement détruite; mais elle sera restreinte, et son eflet le plus terrible sera paralysé.
328. Plusieurs obstacles empêchent l’homme de resserrer sa paternité dans des limites telles qu’il puisse en accomplir la principale obligation. D’abord l’ignorance, puis l’application judaïque d’un précepte religieux (1). En disant : « croissez et multipliez , » on a peut-être voulu exprimer que l’homme est doué de la faculté de se reproduire indéfiniment. Si la nature des choses en avait fait un devoir, elle aurait pris soin de multiplier les objets nécessaires à la satisfaction des besoins irrésistibles qu’ elle nous a imposés; autrement elle n’aurait créé que pour anéantir aussitôt. Un troisième obstacle est la difficulté de formuler un conseil dans une matière où l’on touche au ridicule. Sous Louis- Philippe , un préfet s’avisa d’adresser des exhortations aux classes pauvres de son département; l’opposition l’accabla de sottes plaisanteries. Quant à moi, je ne vois rien de ridicule à dire aux misérables : En vous multipliant, vous multipliez votre misère.
329. Heureusement, les lois de la prudence, bien que désavouées de ceux-là mêmes qui les connaissent (2), se transmettent de proche en proche par l’exemple. Dès longtemps, les nobles et les riches ont cherché à maintenir leurs entants au niveau de fortune et d’élévation qu’jls avaient
(1) « Crescite et niultiplieamiiii; et replete terrant, et subjiejtc eam, et » dominamini... universis animantibiis... » Genèse, verset 28.
(2) Plusieurs publicistes parlent à ce sujet de «crime contre nature » (V. entre autres M. Tliiers, Propriété). Il serait curieux de vérifier s’ils prêchent d’exemple.