Mais allons plus loin. Pour que le partage universel
-ne soit point illusoire, il est nécessaire de fixer définitivement toutes les fortunes individuelles au trente-six millionième de la fortune nationale. Si l’une d’elles s’élève audessus du taux légal, l’excédant doit être rapporté à la masse; si quelqu’une descend au-dessous, le déficit doit être comblé aux dépens de toutes les autres. On aperçoit déjà combien serait difficile à dresser, ne fût-ce qu’une fois par an , l’inventaire de la masse des richesses nationales, combiné avec l’inventaire de trente-six millions de patrimoines particuliers. Ce n’est là qu’un embarras d’exécution. Un inconvénient bien plus grave, c’est l’anéantissement du mobile principal de la production des richesses, et, par suite, la substitution progressive de la barbarie à l’état de civilisation. Les propriétaires dont l’avoir égalerait le taux légitime, n’auraient aucun intérêt à exercer plus longtemps une acli-
LE NIVELLEMENT DÉTRUIRAIT LA RICHESSE. <53 vité productrice dont le fruit serait absorbé par d’autres , à moins qu’ils ne fussent mus par l’espoir de dissimuler leurs profits en trompant les agents chargés de l’inventaire et de la répartition. Les propriétaires dont le patrimoine serait moindre d’un trente-six millionième n’auraient aucun intérêt à compléter cette fraction par leur travail , sûrs qu’ils seraient de combler leur déficit aux dépens de leurs collaborateurs. Ainsi le régime de l’égalité des fortunes, d’une part, décourage et punit le zèle, le talent, la loyauté, l’économie ; de l’autre , il excite et récompense l’incurie, J’in- - capacité, la fraude et la dissipation. Si quelque germe d’activité peut subsister encore , c’est uniquement chez les hommes qui, au moment du partage, se trouvaient dans la condition aisée et chez qui les lumières auront, à un haut degré, maintenu le sentiment de l’intérêt général. Et, en effet, le partage déplace les richesses sans en accroître la somme ; si chacun des copartageants néglige , comme cela est probable, de conserver et d’améliorer son lot, le total de la fortune générale doit aller en diminuant sans cesse , jusqu'à ce que, la fraction de chacun devenant insuffisante pour le faire subsister , la force décide quels sont ceux qui mourront de faim , ou iront chercher, auprès d’une nation arriérée, la liberté d’accumuler indéfiniment les produits de leur travail. •
• 334. Jusqu’ici j’ai admis que la valeur des choses n’est
pas susceptible d’être altérée par le partage égal des fortunes, et c’est évidemment ce que s’imaginent les hommes qui espèrent y trouver leur profit. Supposons un instant , et par une pure fiction, car les économistes les plus savants ne croient pas possible l’évaluation rigoureuse de la fortune d’un Etat considérable (J); supposons, dis-je , que le capital de la France soit de 180 milliards : il semble en résulter pour chaque individu un lot de 5,000 francs, produisant environ 250 francs de revenu : chiffre assez satisfaisant pour les personnes aujourd’hui dénuées de ressources; mais c’est là une illusion incroyable. La valeur échangeable des choses est essentiellement subordonnée à la possibilité de les troquer contre d’autres. Si personne ne consent à un sacrifice pour
(I) V. J. -B. Say, Cours d' (conom. polit., I" partie, ch. xi.
les acquérir, elles n’ont plus d’autre prix que celui qui résulte de leur utilité intrinsèque. Les diamants, les étoffes somptueuses et tous les objets de luxé , les tableaux, les statues et tous les objets d’art , les livres rares et toutes les curio*sités scientifiques, conviennent uniquement aux hommes qui, outre leur subsistance assurée, disposent d’un certain supernu. Un revenu de 250 francs sullit à peine pour ne pas mourir de faim. La prudence défend d’en distraire la moindre parcelle pour satisfaire des désirs étrangers à la conservation de l’individu. Quel homme serait assez fou pour accepter en payement de son -lot un diamant de 5, OÛÜ francs., duquel . • .
il ne pourrait tirer aucun service pour se nourrir, s'habiller ou se procurer tin abri? Irait-on rechercher des mets délicats, des vins exquis, un habit élégant, une maison magnitiquer ment décorée , avec un revenu qui n’équivaut pas au salaire de la plupart de nos ouvriers? Je ne parle pas des valeurs de crédit qui s’évanouiraient, faute de gage.
Donc , par le seul effet de la loi qui ordonnerait le partage • égal de toutes les fortunes, une énorme quantité de richesse disparaîtrait immédiatement; les choses n’auraient probablement plus de valeur échangeable qu’en raison de la possibilité de les appliquer à la satisfaction des besoins les plus impérieux.
335. Si les nations étrangères laissaient subsister chez elles l’inégalité des richesses, on verrait tous les Françaispropriétaires d’une valeur supérieure au maximum légitime , s’expatrier avec leurs meubles précieux ; il faudrait les retenir par la force et vendre aux étrangers tous les objets de luxe.
Cet aperçu suffit , je crois , pour montrer que le prétendu partage de la richesse générale se convertirait, dans l’exécution, en un partage de misère. Avec la richesse, disparaîtraient les sciences, les arts et la civilisation elle-même, fdle de la production unie à l’accumulation des capitaux.
330. La démonstration que je viens de donner me dispense d’examiner en détail les innombrables utopies, plus ou moins neuves, comprises vulgairement sous la dénomination générale de « socialisme >> ou de « communisme , » et qui tendent , soit à restreindre dans de certaines limites le développement de la propriété , soit à la déplacer pour la