CH. II, ART. 7. — LA MORALE EST
aucun moyen rationnel de convaincre les hommes qu’ils doivent résister aux penchants vicieux et s’abstenir de commettre des délits?
494. La véritable méthode pour rechercher les règles de la morale est la même que pour vérifier l’existence des lois naturelles. J’ai déjà dit qu’elle consiste à comparer les biens et les maux que produisent les diverses actions. Si la somme des biens 1 emporte, l’action est bonne; elle est mauvaise si elle occasionne plus de mol que de bien. Plus la différence est grande , plus l’action mérite de blâme ou d’éloge. Si la différence varie avec les circonstances, le caractère de l’action est variable, et les distinctions deviennent nécessaires, malgré le préjugé inspiré par la méthode qui substitue l’autorité au raisonnement. Si l’on s’en tient au précepte absolu du décaloguo « vous ne mentirez point » , on mettra sur la même ligne le mensonge qui sauve la vie d’un proscrit, le mensonge par lequel un homme laborieux se débarrasse poliment d’un importun, et le mensonge par lequel un fripon s’approprie le bien d’autrui. Si l’on prend à la lettre l’adage qui fait de la gourmandise un péché capital, on en conclura qu’un tmmme dont la fortune et la constitution sont également solides doit vivre de cresson, et qu’un malade doit s’abstenir de mets succulents propres à lui rendre la santé (1).
La méthode expérimentale ne favorise point l’égoïsme ; elle démontre, au contraire, combien l’état social est nécessaire au bonheur de l’homme ; elle oblige à envisager avant tout les biens et les maux du point de vue de la société.
Elle n’autorise point l’homme dont les habitudes sont vicieuses à se justifier par le commode prétexte : * Mes habitudes ne nuisent qu’à moi-même ». Elle prouve au coirtraire que les maux d’un individu rejaillissent sur tous les autres, avec d’autant plus de force qu’ils dépendent davantage de lui. Les excès d’un père de famille nuisent à sa femme et à ses enfants; les vices d’un magistrat l’empêchent de remplir ses devoirs; l’intempérance d’un philosophe ou
(1) Les essuie tes ont abusé des distinctions. Néanmoins, il me parai presque impossible de trouver des vérités absolues en inorale.
INDÉPENDANTE DES IDÉES RELIGIEUSES. 23b
d’un savant paralyse les services qu’ils auraient pu rendre à l’humanité (I).
495. On a reconnu depuis longtemps l’excellence de la méthode expérimentale appliquée aux sciences naturelles, entre autres à la physique et à la chimie. Leurs progrès datent de l’époque où l’on a renoncé aux hypothèses et à la fureur de deviner ce qu’on ne peut connaître, pour se borner à constater les faits et à raisonner sur les faits dûment constatés. Cependant, les phénomènes physiques sont, comme les phénomènes moraux , subordonnés à la puissance qui régit toutes choses. Si la théologie est la base de la morale, elle doit être, par une raison pareille, le fondement de la physique et de la chimie.
496. L’histoire et la géographie combinées nous enseignent qu’une foule de peuples suivent des religions fausses de l’aveu de tous les chrétiens. Osera-t-on dire qu’il n’existe aucune espèce d’honnêteté chez ces peuples? Ils ne pourraient subsister. Toute société serait impossible là où le meurtre et le vol seraient pratiqués d’une manière constante et générale ; aucun commerce ne se ferait dans un pays où les engagements seraient toujours violés.
497. Quelques théologiens, s’ils ne nient pas qu’il y ait d’honnêtes gens chez les peuples idolâtres, aiment mieux en faire l’honneur à l’idolâtrie elle-même qu’à un développement intellectuel résultant de l’expérience. J’avoue, pour mon compte, qu’il m’est impossible d’admettre qu’une proposition reconnue fausse puisse renfermer des conséquences vraies (2). Les transformations des divinités orientales en des substances putrescibles ne sont pas des faits dont la logique puisse tirer des inductions certaines.
498. Les livres fondamentaux des diverses religions ne contiennent guère que des préceptes de morale extrêmement généraux et susceptibles d’une foule d’exceptions que
(1) On trouve l’application développée de la méthode expérimentale, dans le livre II du Traité de législation de Ch. Comte, et dana la Déontologie de Bentham.
(2) M. de Tocqueville, après bien d’autres, déclare qu’une religion, même fausse, est indispensable (II, p. 215). La liberté, dit-il, ne peut se passer de foi (i b. p. 222).
236 CH. II, A HT. 7. - INFLUENCE DES RELIGIONS la simple interprétation littérale ne saurait suggérer. L’expression en est souvent poétique ; elle manque, par suite, de précision et de rigueur doctrinale. Un dieu dicte ses volontés ; il ne .descend pas jusqu’à des exposés de motifs, comme un philosophe obligé de recourir aux ressources de la logique pour pénétrer dans les convictions. D’ailleurs, le caractère divin des fondateurs de religions a fait souvent accueillir comme vérités des propositions où la science humaine ne voit que des erreurs.
499. Comme exemple d’hérésies législatives produites par l’influence religieuse, je citerai la prohibition du prêt à intérêt. Les théologiens, par une illusion bien étrange, ont cru que l’exploitation de l’argent ne peut engendrer une valeur supérieure à la valeur de l’argent consommé; ils en ont conclu que, s’il est licite de louer sa maison ou sou cheval , il est inique de tirer un intérêt de son argent. La révolution de 1789, en dépit du droit canonique, a rendu aux capitalistes la faculté de prêter à intérêt. La réaction impériale n’a pas osé la leur retirer complètement; on s’est borné'à fixer un maximum au delà duquel le prix de l’argent ne doit pas s’élever, comme s’il dépendait du gouvernement d’assigner a jtiim'i la valeur des choses! comme si cette valeur n’était pas essentiellement variable (1) !
La recrudescence des opinions religieuses, à l’époque de la restauration, a fait déroger aux principes généraux du droit, consacrés par le Code civil, et interdire le divorce. En cela , les nouveaux législateurs ont été plus loin que Jésus-Christ, qui permettait le divorce pour cause d’adultôré (2).
Tous les fondateurs de religions ont voulu réglementer le mariage; ils en ont lié la validité à l’accomplissement des cérémonies de leur culte. Les hétérodoxes sont mis ainsi dans Impuissance de se créer une famille légitime, et
(1) V. mon livre sur le Code civil, n° 7577. Le Code civil, promulgué . sous le consulat, ne limitait pas le taux de l’intérêt. — Plus récemment, des socialistes ont nié la légitimité du prêt à intérêt; mais cela tient à lenr désir de supprimer la propriété : il est tout simple, quand on nie la propriété du capital ou.de la chose frugifère, de nier la propriété des intérêts ou des fruits.
(2) V. Maltli. v, 32 ; xiv, y. — v. mon livre sur le Code civil, n° 1061.