SUR LES LOIS ET LA CIVILISATION
leur conduite se trouve, quoi qu'ils fassent, entachée d’immoralité. Telle fut, en France, la situation des protestants, * après la révocation de l’édit de Nantes. Ceux qui refusaient de renier leur croyance étaient privés de tout moyen légal de prouver leur union et de légitimer leurs enfants. Heureusement la tolérance des parlements vint à leur secours : elle leur permit d’invoquer la possession d’état ; subterfuge ingénieux, sans lequel des millions de protestants eussent été dépouillés , comme bâtards , du patrimoine de leurs familles (1).
II est permis d’imputer à l’influence religieuse l’introduction du principe de la multiplication aveugle, source du funeste antagonisme établi entre le développement de la population et celui des richesses.
500. Les hommes qui refusent de fonder les sciences morales et physiques sur une base purement rationnelle, affirment que le maintien de la civilisation et des lumières n’est possible que par le secours des opinions religieuses (2). L’histoire dément leur théorie. L’établissement du christianisme date de l’époque où la puissance de l’empire romain était parvenue à son apogée : notre ère a commencé sous Auguste. La même suite de temps amena le triomphe de la religion nouvelle et la décadence totale de l’empire. Jamais la grandeur des papes ne s’éleva plus haut que dans ces siècles où l’Europe entière était plongée dans l’ignorance et livrée à la barbarie de la féodalité. Enfin l’imprimerie est découverte, les sciences et les arts renaissent; aussitôt le protestantisme envahit une portion de l’Europe; plus tard, la philosophie du dix-huitième siècle est adoptée- par la plupart des hommes instruits; l’indifférentisme succède aux guerres de religion. En revanche, toutes les sciences font des progrès incalculables ; les arts se perfectionnent et portent la civilisation au plus haut degré; les mœurs s’adoucissent, les supplices atroces disparaissent des lois criminelles, et cependant les crimes diminuent; la politesse elle-même se vulgarise et cesse d’être l’apanage exclusif de l’aristocratie.
(1) V. Élie de Beaumont, dans Merlin, mot légitimité, sect. I, $ 3.
(2) V. entre autres M. Valette (constituant), Notes sur Proudhon, I, p. 485. — V. aussi les discours de M. Donoso Cortès (1850).