UN DROIT POUR TOUS UES CITOYENS
tuelles, doivent-ils être admis à élire les représentants du peuple ?
L’affirmative est la conséquence nécessaire du principe de l’égalité. Les hommes ont tous des besoins : donc ils ont tous dès intérêts à défendre. L’attribution exclusive du droit de suffrage à une classe de personnes est un privilège exceptionnel : pour le faire admettre , il faudrait prouver que la prospérité de la masse y est subordonnée ; il faudrait montrer combien est avantageux, pour les citoyens privés du droit d’élire, que ce droit soit exercé par d’autres. Or, tout ce que l’on peut faire, c’est de prouver que les élec teurs privilégiés tireront un profit de leur privilège.
705. On peut proposer de conférer le monopole électoral aux nobles, aux riches, aux gens instruits. — La noblesse ne donne aucun droit à une part plus forte dans la prospérité générale. Une origine illustre est une qualité fortuite, fondée sur un fait indestructible ; que celui qui la possède en jouisse, sans vouloir s’en faire un titre àl’oblention d’autres avantages.
766. Il en est de même de la richesse. Elle est un des moyens les plus puissants d’arriver au bien-être. S’en suitil que tes riches doivent être seuls appelés à faire les lois et A décider du sort des pauvres? Est-on bien sûr qu’ils ne négligeront jamais des intérêts différents des leurs ? Les contribuables ont droit, dira-t-on, de régler l’emploi de leur argent. Je commence par faire ‘observer que le nombre des citoyens grevés d’impôts directs ou indirects est extrêmement considérable : il ne s’agit plus ici des riches seulement. Mais ceux-là mêmes qui vivent des libéralités d’autrui et ne f>ayentrien à l’État, sont intéressés au maintien de la sûreté et de la liberté individuelle, à la défense du territoire, à l’entretien de la salubrité , à la bonne administration des choses communes et du domaine public. Ils ont un intérêt évident à la rédaction des lois sur l’assistance. On voit d’ailleurs, du premier coup d’œil, combien est arbitraire la distinction entre la pauvreté et la richesse. A quel chiffre s’arrêter? Quelle démarcation établir qui ne laisse à personne ua juste sujet de plainte ?
767. Les mêmes raisonnements s’appliquent à l’instruction. L’homme qui la possède s’en félicite à juste titre : il aurait tort d’en conclure que les lois doivent être faites à
368 CH. IV. LES ÉLECTEURS DEVRAIENT SAVOIR ÉCRIRE, son profit. Et puis, comment fixer le degré de lumières indispensable pour élire un député ? On objecte que T intérêt général prescrit de laisser la direction aux plus capables. En poussant l’objection jusqu’au bout, on arriverait à investir • quelques hommes, MM. Thiers et Guizot, par exemple, du pouvoir d’élire l’Assemblée entière, ou plutôt de l’exercice même de la souveraineté. Un électeur n’est ni législateur, • ni administrateur, ni juge. C’est un membre de la société qu’on appelle le peuple; il est intéressé, au moins pour un trente-six millionième , dans les affaires communes. C’est un droit pour lui de désigner un homme qui a sa confiance, à tort ou à raison, pour faire valoir sa quote-part d’intérêt, quelque faible quelle soit. On ne songerait point à lui contester son droit, s’il s’agissait de ses intérêts individuels. On n’a jamais proposé d’enlever aux plaideurs et aux accusés, sous prétexte de leur ignorance , la faculté de se choisir un avocat ou un procureur? Or, qu’est-ce que l’intérêt national , si ce n’est le faisceau des intérêts individuels?
7G8. Cette idée générale souffre toutefois une restriction. Il est difficile qu’un citoyen ait, par lui-même, connaissance des principes politiques des candidats ou de la conduite des représentants , s’il ne peut lire ni leurs professions de foi, ni leurs comptes-rendus, ni les journaux qui exposent la situation des affaires. Tant que l’on votera au scrutin secret, il est impossible qu’un électeur jouisse d’une liberté complète de suffrage, s’il est obligé d’emprunter la main d’autrui pour écrire son vote. J’exigerais, pour mon compte, qu’un électeur sût lire et écrire (I). On ne porte ainsi aucune atteinte aux droits des citoyens, dans un temps où l’instruction primaire est gratuite; et, à vrai dire, le jour n’est pas loin où la condition que je propose n’exclura personne.
Je crois donc pouvoir, malgré cette réserve, poser comme un principe constant que le droit d’élire appartient à tout citoyen. Les objections les plus solides ne portent que sur l’application.