FONDEMENT DU DROIT NATUREL
de morale et de droit naturel ou philosophique, consiste, on le voit, à étudier les faits, à observer comment les biens et les maux se produisent , à chercher enfin la meilleure voie pour éviter le mal et arriver au bien. On ne suit pas d’autre méthode dans l’étude des sciences physiques et naturelles et des arts industriels, dont elles sont le fondement. Il est probable que leurs progrès auraient été moins rapides, si les physiciens et les producteurs s’étaient bornés à étudier la Bible et le Koran , ou à consulter leur sentiment interne , comme l’ont fait la plupart des moralistes et des auteurs de droit naturel. — Il ne faut pas , du reste , objecter à la méthode expérimentale qu’elle laisse la morale dépourvue de sanction; car, précisément, elle n’admet une règle comme démontrée que lorsqu’elle en a découvert la sanction, c’està-dire le mal que cette règle sert à éviter ou le bien qu’elle sert à obtenir.
246. Bentham , tout en écrivant l’un des meilleurs trai- *■ tés de législation générale qui aient été publiés , a nié l’existence du droit naturel. Examinons rapidement ses objections.
Il commence par uue observation pleine de justesse. L’application du mot « loi » à autre chose qu’aux ordres d’un > gouvernement ou aux volontés d’un législateur, constitue une véritable figure de rhétorique (1). Cela est incontestable. Il faut reconnaître que, dans les sciences physiques et mathématiques, et dans les sciences morales autres que le droit positif, on étend la signification primordiale et spécifique du mot « loi n en donnant ce nom à toute proposition qui exprime que tel phénomène s’accomplit constamment, comme si une volonté supérieure l’avait ainsi ordonné (2).
Mais si la proposition est vraie , qu’importe le nom qu’on lui donne ? Si certaines causes produisent les biens et les maux avec une constance invariable, en dépit de tous les efforts humains , il faut bien que les peuples et les individus dirigent leur conduite en conséquence , sous peine de souffrir ou même d’être anéantis.
(1) Principes de législation, ch. xiu, n» 10.
(2) V. Destutt de Tracy, Comment, sur l’Esprit des lois, liv. I. — Selon GU. Comte (ch. v), le mot loi, dans son sens le plus général, est synonyme de puissance.
248. Bentham signale, avec raison, les contradictions multipliées des auteurs de droit naturel. Mais d’abord , des contradictions analogues se retrouvent daus toutes les sciences; ensuite, la plupart des divergences dont il s’agit tiennent à la méthode vicieuse qui a longtemps régné dans l’étude des sciences morales. Les anciens physiciens ont commis des erreurs non jnoins étranges. Les progrès des sciences naturelles datent de l’époque où l’on s’est résigné à obser-5 ver, au lieu de prétendre deviner à tout prix.
S'il y avait des lois naturelles, ajoute encore Bentham , les lois positives seraient inutiles : « ce serait allumer un flam- » beau pour ajouter à la lumière du soleil. » On pourrait suivre la métaphore jusqu’au bout : le soleil n’éclaire point l’intérieur de la terre , et n’en éclaire pas constamment la surface ; l’homme a donc besoin d’une lumière artificielle. Malgré la force qui pousse les peuples et les individus vers leur bien-être, ils marchent souvent dans uue voie différente, parce qu’ils sont rarement assez éclairés pour bien connaître toutes les causes de prospérité et de décadence , ou assez courageux pour acheter un avantage éloigné au prix d’une privation présente.
249. Je laisse de côté quelques objections moins sérieuses (1). Je craindrais d’ailleurs de donner à penser que je repousse le fonds de la doctrine de Bentham. Ce savant s’est trop préoccupé des vices des méthodes suivies par ses devanciers ; il en a conclu mal à propos la suppression d’un art qu’il a mieux enseigné que personne ; les codes qu’il a rédigés ne sont point le fruit d’une imagination capricieuse ; ils sont bien plutôt le résultat d’une savante combinaison d’avantages et d’inconvénients, appréciés d’après la nature des choses.
250. La deuxième question tranchée par notre texte est celle-ci : le droit naturel est-il antérieur au droit positif?
L’organisation humaine est aussi ancienne que l’homme. Par cela seul qu’un homme existe , il éprouve la faim au bout d’un certain temps; d’où la nécessité de chercher des aliments. Par cela seul que plusieurs hommes sont réunis,
(1) Yoyex-en U réfutation dans Ch. Comte, liv. I, ch. v.