Commençons par la liberté
On a beaucoup disputé sur ce sujet. La plupart de ceux qui l’ont traité se sont préoccupés, suivant l’usage, du résultat auquel ils voulaient arriver, et ont perdu de vue le sens naturel des mots. Chacun sent que la liberté de faire le mal doit être réprimée ;• mais s’ensuit-il que ce ne soit pas une liberté? D’autres, fixant exclusivement leur attention sur l’espèce de liberté qui leur paraissait la plus précieuse , ont refusé de reconnaître toutes les autres espèces , comme si la liberté de faire une chose indifférente n’était pas une liberté !
Évitons les écueils de la matière, et recherchons la signification ordinaire et naturelle du mot à définir. On appelle « esclaves » les hommes forcés d’exécuter les ordres d’un maître, d’obéir à la volonté d’autrui. Par opposition, l’homme « libre » est celui qui est affranchi de la domination des autres hommes , celui qui se conduit selon sa volonté personnelle. Donc, le mot « liberté » signifie la faculté de faire ce qu’on veut.
267. Cette faculté est-elle confirmée par la morale et le droit naturel : en un mot , est-elle un droit ?
Oui, en thèse générale, et sauf à déterminer plus tard dans quels cas elle cesse d’étre un droit.
La démonstration est facile pour ceux qui admettent que le bonheur de l’homme est le but rationnel de la morale et de la législation. En effet, si l’on suppose un homme placé dans l’impuissance absolue de satisfaire ses désirs , cet homme sera le plus malheureux possible; il sera même anéanti, car si la volonté étrangère qui le domine pourvoyait à ses besoins, elle se conformerait sous ce rapport à sa pro-
124 PRÉAMBULE. ART. IV. - PRINCIPES DE LA RÉPUBLIQUE, pre volonté : l’homme, excepté dans quelques cas extraordinaires où le désespoir l’aveugle, veut toujours et avant tout se conserver. En sens inverse, supposez un homme doué d’une puissance suffisante pour satisfaire constamment ses désirs dans toute leur étendue, -cet homme jouira d’une félicité parfaite. Placez-le dans une situation intermédiaire, telle que la satisfaction de ses désirs soit intermittente et incomplète , il aura des alternatives de bonheur et de mal- » . heur. Concluons, avec Destutt-Tracy (1), que la liberté et le bonheur sont une seule et même chose, et que les degrés de bonheur sont constamment proportionnels aux degrés de liberté.
Cela explique, comme le dit le même auteur, pourquoi tous les hommes aiment la liberté, même sans qu’ils s’en doutent , car tous forment des désirs ; et pourquoi ils se sont fait des idées différentes de la liberté , car ils forment des désirs plus ou moins différents , et ne font pas consister leur bonheur dans la même chose.
Si la liberté est le bonheur , ou, ce qui est plus rigoureusement exact, la condition essentielle du bonheur (2), il s’ensuit que le législateur doit la conserver ou la procurer aux individus ; que chaque individu est tenu de la respecter chez les autres. Donc, la liberté est le droit qu’un homme a de faire ce qu’il veut (dans la sphère du possible); ce droit a pour corrélatif le devoir imposé à tous les autres hommes de le laisser faire ce qu’il veut.
268. Tel est le principe ; mais qu’il est loin d’être absolu !
Il est aussi impossible que tous les hommes jouissent d’une liberté sans limites, qu’il est impossible que les corps se pénètrent les uns les autres. On peut se représenter la liberté de chaque individu comme une sorte d’atmosphère qui s’étendrait indéfiniment autour de lui, si elle ne rencontrait celle de son voisin. Chaque homme , par cela seul qu’il est membre d’une société , doit réprimer ses désirs , en tant que leur accomplissement serait préjudiciable aux autres
(1) Comment, sur V Esprit des lois, liv. XI, ch. i.
(2) En effet le ponvoir d’accomplir je désir est distinct de l'accomplissement dn désir. . ... * •