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CHAPITRE III

Des Genres et de leurs sections.

§. 178. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que i’idée de l’espèce découle nécessairement de la comparaison des individus enlr’eux. Si l’on applique aux espèces comparées entr’elles des raisonnemens analogues, on obtient facilement l’idée générale du genre. On désigne sous le nom de genre ( genus ) , la collection des espèces qui ont en tr elles une ressemblance frappante dans V ensemble de leurs organes. L’idée de ce premier degré d’association entre les espèces, a dû naître naturellement de l’examen de certains genres extrêmement tranchés; il n’y a pas eu besoin de la moindre étude, de la moindre réflexion, pour reconnaître que les espèces de Rosiers, de Chênes, de Trèfles, se ressemblent infiniment plus entr’elles, qu’elles ne ressemblent à aucune autre plante: aussi, dès l’enfance de l’histoire naturelle, dans le langage même des paysans et de quelques peuples sauvages , on trouve des indices de ces associations d’espèces voisines ; les botanistes n’ont fait que généraliser et précisercette notion vague de genre. Tournefort doit être considéré comme le promoteur de ce perfectionnement important, sur lequel repose tout l’édifice de la classification.

§. 17g. Nous avons vu, en parlant de l’espèce , que sa fixation offre encore quelqu’ambiguilé ; il en existe bien davantage sur la fixation des genres, où tout doit être déterminé sur de simples ressemblances, et où aucune expérience positive ne peut guider le naturaliste. Tous les genres ne sont pas tranchés comme ceux que j’ai indiqués plus haut: il en est, au contraire, un grand

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Nombre qui se nuancent tellement les uns dans le3 autres , qu’on ne peut trouver entr’eux que des lignes de démarcation peu prononcées et souvent équivoques. De là s’est nécessairement introduit un peu d’arbitraire et quelque vacillation dans la distinction des genres; les uns, par exemple , les ont établis sur l’ensemble des parties des plantes; d’autres , guidés par telle ou telle idée systématique, ont établi les genres sur tel ou tel organe en particulier, et ont négligé tous les autres. Les progrès de la ihéorie des classifications et le perfectionnement apporté dans la description des espèces, ont fait successivement corriger les genres équivoques, et tendent à soumettre ces sortes d’associations à des lois rigoureuses.

§. 180. Dans les classifications artificielles, et dans celles des familles naturelles dont nous ne connaissons encore qu’un petit nombre de plantes, les genres ne peuvent être considérés que comme des aggrégations d’espèces analogues réunies par un caractère commun , et c’est sous ce point vue qu’on a établi jusqu’ici presque tous les genres existans; mais dans les familles naturelles bien connues, on doit encore considérer les genres sous un autre rapport, c’est-à-dire comme des divisions méthodiques des familles ; tant que les genres d’une famille n’ont pas été examinés sous ces deux rapports, on ne peut les considérer que comme des groupes provisoires et incertains. Ce travail important de la fixation des genres , considérés comme divisions des familles , sera le dernier résultat de la méthode naturelle , et ne peut aujourd’hui être tenté que partiellement et avec défiance.

§ 181. Toutes les espèces se rapprochent plus ou moins les unes des autres de manière à former des groupes distincts ; ces groupes considérés les uns relativement aux autres, peuvent encore se grouper en association d’un ordre supérieur, et il est impossible de dire combien de

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degrés d’associalion peuvent se trouver entre l’espèce et la famille: ainsi, par exemple, les Potentilles à fleur blanche forment un petit groupe intermédiaire entre les Potentilles à fleur jaune et les Fraisiers : les Potentilles font un groupe plus étendu qui fait partie de la tribu des Driadées , et les Driadées elles-mêmes font un groupe appartenant à la famille des Rosacées, etc. Quelle marche devons-nous suivre pour démêler, dans ces divers degrés d’association , quels méritent d’etre considérés comme genres, quels comme sections de genre, quels comme tribus ou comme familles ? Celte question est peut-être la plus difficile de toute l’histoire naturelle, et quoique je ne croie pas possible d’en donner une solution rigoureuse, je vais tenter du-moins d’y répandre quelque clarté.

§. 182. Deux excès sont à éviter dans la formation des genres; les uns, tels que Necker et Mœnch , saisissent les moindres différences que les espèces présentent entr’elles, quant aux organes de la fructification; subdivisent sans cesse les genres connus , et finiraient par faire autant de genres. que nous connaissons d’espèces; d’autres, au contraire, rejetant à cet égard toute innovation, logent, tant bien que mal, les plantes nouvellement decouvertes dans les genres anciens comme dans des cadres dressés d’avance, et finissent par agglomérer ensemble des êtres très-disparates. Voici les règles générales qui me paraissent propres à guider le naturaliste entre ces deux excès.

§. 1 83. La première règle qu’on puisse donner à cet égard, c’est qu’il faut être conséquent avec soi-même, et qu’ainsi les genres doivent être établis sur des caractères qui , comparés entr eux , soient sensiblement d’ égale valeur ; par conséquent, lorsque dans une famille, un caractère quelconque aura servi à séparer un

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certain nombre de genres, il devra conserver la même importance dans tous les cas analogues, c’est-à-dire, qu’il faudra, selon les circonstances, ou reunir les genres sépares par un seul caractère , ou séparer les espèces des genres auxquelles on les aurait réunies malgré ce caractère: ainsi, par exemple, le caractère de l’aigrette à poils simples ou à poils plumeux , est admis par tous les botanistes pour distinguer les genres des Composées ; donc c’est avec raison que plusieurs modernes ont divisé certains genres de Composées dans lesquelles on avait aggloméré des espèces à aigrette simple et plumeuse. Au contraire, le caractère d’avoir les fleurs blanches ou jaunes n’ayant été considéré comme générique dans aucune Rosacée, on a dû laisser les Polentilles à fleur blanche dans le même genre que celles à fleur jaune, malgré leur ressemblance avec les Fraisiers. Mais il faut observer, i.° que cette lègle n’est pas applicable d’une famille à une autre , au-moins avec rigueur, car, comme je l’ai observé plus haut, tel caractère peut hausser ou baisser de valeur dans tel système donné d’organisation; 2.0 cette règle ne peut être employée que lorsqu’il est question de caractères dont la valeur est bien fixée; dans les cas très-nombreux où il exisie de l’ambiguité à cet égard , 011 doit donner une grande attention à la règle suivante.

§. 184. Cette seconde règle est celle que Linné a énoncée dans son style laconique en ces mots : caracter non facit genus , c’est-à-dire qu’il ne suffit pas , pour faire un genre, que tel caractère isole, tire de la fructification, puisse séparer une ou plusieurs plantes de celles qui leur ressemblent, mais qu’il faut encore que ces plantes se distinguent des autres et se rapprochent en* tr’elles par leur port ou l’ensemble de leur végétation. Ce principe sage est la véritable pierre de touche des

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genres, et doit perpétuellement être sous les yeux du naturaliste. C est par lui principalement qu’on peut démêler quels sont dans chaque famille les caractères vraiment essentiels ; ainsi, par exemple, les calices des grandes espèces de gentianes offrent des différences trèsmarquées, et qui pourraient suffire pour en former plusieurs genres faciles; mais l’extrême ressemblance de ces plantes entr’elles oblige à les laisser réunies, et prouve que la forme du calice a peu d’importance dans cette famille.

§. i85. Il est, dans la formation des genres, une troisième règle essentielle qui n’a pu être établie que depuis que la classification naturelle commence à prévaloir sur les méthodes artificielles , et qui est une conséquence immédiate de la méthode de considérer les genres comme des divisions de famille. Lorsqu’il existe dans une famille un genre extrêmement prononcé par le port et les caractères, ce genre doit être conservé intact lors même qu’il serait possible d’en séparer quelques groupes prononcés ; mais si par un examen plus attentif on vient à remarquer que ce genre n’appartient pas à la famille où il était placé et forme à lui seul une famille distincte, alors les mêmes divisions qui étaient de simples sections deviennent de véritables genres ; ainsi , par exemple, tant que le genre Lichen a été réuni à la famille des Algues, ou la Valériane à celle des Dipsacées, on faisait bien de les considérer comme genres uniques ; mais dès qu’on a admis la famille des Lichens et celle des Valérianées, on a dû aussi admettre les divisions de ces groupes au rang de véritables genres. « Tant que le genre Diosma fera partie de la famille des Rutacées , les subdivisions de ce genre , faites par Wendland, devront être considérées comme des sections; elles deviendront des genres, si jamais lesDiosma sont considérés comme une famille.

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§. 1 86. Les trois règles fondamentales que je viens d’exposer suffisent, en général, pour guider les naturalistes dans la formation ou l’adoption des genres; on peut y joindre deux autres observations, qui , quoique beaucoup moins importantes ne doivent pas èire absolument négligées : je veux parler ici du nombre et de l’usage.

Dans la rigueur de la taxonomie, les genres doivent être toujours fondés sur la valeur des caractères, et non sur le nombre des espèces qui les composent; et il existe, en effet, une multitude de genres où l’on ne compte qu’une ou deux espèces : cependant il faut convenir que, dans les cas où les trois règles précédentes laissent quelqu’ambiguité , on devra plus facilement établir, ou admettre un genre nouveau, composé de plusieurs espèces, plutôt que s’il n’en comptait qu’une seule. En effet, cette concordance de plusieurs espèces tend à prouver cpie le caractère qui les réunit , a une certaine valeur, qu’il est lié à un certain ensemble d’organisation, tandis que, lorsqu’une espèce est isolée par un certain caractère, on n’a aucune induction que ce caractère soit lié avec le port de la plante. On peut donc, dans les cas ambigus, donner quelqu’irnportance au nombre des espèces pour la formation ou l’adoption des genres.

§. 187. L’usage même peut être pris en considération, mais seulement dans les cas absolument douteux, et où la valeur des caractères se balance de part et d’autre. Dans ce cas, pour éviter des changemens inutiles de nomenclature , on doit laisser les genres tels qu’on a coutume de les admettre, et indiquer leurs divisions comme de simples sections. Mais si le classificateur sage doit, dans ces cas, sacrifier à l’habitude, il doit se garder aussi de cette espèce de respect exa-

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géré, que quelques naturalistes affectent pour toute classification reçue : s’il ne doit rien changer sans nécessité, il ne doit non plus rien rejeter de ce qui est appuyé sur de bonnes raisons. Le nombre des plantes connues va toujours croissant, et il n’est par conséquent point extraordinaire que le nombre des genres tende à s’augmenter (*).

§. ib8. D’après ce que je viens de dire sur la formation des genres , on voit que ceux-ci sont essentiellement des groupes d’espèces qui se ressemblent et qui sont liées par un caractère commun. Dans certains genres, les espèces ont entr’elles des rapports multipliés, et tellement croisés, si je puis m’exprimer ainsi, qu’on ne peuty distinguer réellement qu’un seul groupe: tels sont, par exemple, les genres Rosa , Salix , etc. Cependant, pour reconnaître les plantes entr’elles , nous avons besoin de diviser ces espèces d’après certains caractères ; mais , pour indiquer que ces divisions sont de peu d’importance et essentiellement destinées à la commodité, on ne leur donne point de nom propre, et on les désigne par le mol de division , ou par les signes §, t, *,etc. Il est, au contraire, des genres dont les espèces elles - mêmes se groupent enlr’elles en trois ou

(*) Ceux qui accusent sans cesse les modernes d’augmenter outre mesure le nombre des genres, n’ont peut-être pas fait le calcul suivant : Linné, dans la seconde édition du Species , a décrit 7540 espèces en 1260 genres, ce qui donne une moyenne de 6 espèces par genre. Persoon a , dans le dernier recensement complet qui ait été publié, décrit 22000 espèces ( sans compter les cryptogames, en 2280 genres; ce qui donne une moyenne d’environ 10 espèces par genre .• d’où résulte qu'il y a aujourd’hui, proportionnellement au nombre des plantes connues, moins de genres que du temps de Linné.

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quatre associations bien distinctes, et dont chacune d’elles pourrait ou a pu être considérée comme genre: tels sont, par exemple, les groupes dont se composent les genres Polygonuin , Ru ni ex , etc. Ces groupes imporlans ont reçu le nom de section ou de sous-genre , et se désignent par un nom propre , sans que les espèces cessent de porter le nom générique : ainsi , les sections du genre Polygonum , s'appellent Bistorta , Persica ria , Polygonum et Fagopyrum ; chacune de ses sections peut être elle-même partagée en divisions. Au moyen de cette méthode fort simple, on indique assez clairement le degré d’importance qu’on doit attribuer à chacune des divisions des genres; on corrige, jusqu’à un certain point, l’arbitraire qui existe dans leur formation ;,et on tend à faire mieux connaître le véritable enchaînement des êtres naturels, sur lequel j’insisterai davantage dans l’un des chapitres suivans.

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