ÉOOLE HISTORIQUE. — ThÉORIE DE l'ÉtAT ORGANIQUE
L'école historique a le rare mérite d'avoir remis en honneur le caractère organique de TÉtat. Quelques grands hommes en avaient bien conservé l'idée, et Frédéric le Grand de Prusse l'exprimait formellement dans son Ânti-Machiavel (c. 9.) : <c De même que les hommes naissent, vivent pendant un certain temps, puis meurent de maladie ou de vieillesse ; de même, les Etats se forment, fleurissent pendant quelques siècles, et périssent. » Mais la science l'avait tellement négligée, que l'école historique sembla faire une découverte en la rappelant. La
* Cieéron^ De Leg. III c. 3, parlant des consuls : « Ollis Salus Populi Soprema Lez Esto. »
science marcha aussitôt dans une voie différente et plus fécoB Cependant l'école historique, trop portée à ne voir que Vi national, oublia et même contesta le caractère humain et p élevé de l'État. C'est ainsi que Savigny définit l'État « la for corporelle de la communauté spirituelle de la nation, » « la manifestation organique de la nation K » Mais le gn Burke^ combattant l'école révolutionnaire, replaça l'État his rique dans le cercle lumineux de l'ordre divin du monde, pai passage célèbre de ses « Réflexions sur la Révolution française « C'est avec un autre sentiment de respect que l'on doit en sager l'État; ce genre d'association n'a pas pour objet des choi qui ne servent qu'à l'existence animale et grossière d'une nati périssable et fugitive. C'est une association pour toute scien< pour tout art, pour toute vertu, et pour toute perfection. Comi cette association élevée ne peut atteindre son but dans Tespa de quelques générations, elle devient une société qui lie n seulement les vivants, mais les générations passées et les gén rations futures. Tout contrat particulier de l'État n'est qu'u) clause dans le grand contrat originel de l'ordre éternel c monde, qui lie les êtres inférieurs aux êtres plus élevés, q unit le monde visible et le monde invisible dans des rappoi fixes de droit, sanctifiés par le serment inviolable qui maintie: à leur place tous les êtres, physiques ou moraux. Une loi si si blime ne peut pas être soumise à la volonté de ceux qui son par une obligation qui est au-dessus d'eux, forcés eux-mêm<
d'v soumettre leur volonté ^. »
< Savigny, Syst. des rôm. Rechts, I, p. 22.
2 Edm. Burke, Reflect. on the revol. in France. [Ce qui précède ces lign les fait mieux comprendre : « Oui, sans doute, la société est un conirs mais un contrat d'un ordre supérieur. Tous ceux que Ton passe dans le cou de la vie, pour des intérêts pariculiers ou pour des objets momentané on peut les dissoudre à plaisir. Mais faudra-t-il considérer TÉtat se les mêmes rapports qu'un traité de société pour un commerce de poiv ou de café, pour de la mousseline, du tabac ou pour tout aulre objet d*i intérêt vulgaire, qui n'a que la durée d'une spéculation momentanée que les parties peuvent dissoudre à leur fantaisie? » — Traduction de? . p. 202 et suiv. ] Comp. Léo, Weltgeschischte, VI, p. 759, qui développe l'id de Burke.
Shakespeare a des pensées non moins élevées dans Troylus et Cressid — Scène ix.— Ulysse : « Il y a dans Tâme d'un État une force mystérieu
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Combien cette conception élevée n'est- elle pas éloignée de celledu moyen âge, qui ne voit dans TÉtat en présence de l'Église que le corps en présence de Fesprit !
Mais récole historique ne songea qu'à l'État du passé. Absorbée par l'histoire, elle s'attacha si fortement aux temps anciens, que plusieurs de ses disciples perdirent le sens des temps présents et le désir du progrès. Si, chez une grande partie de l'école du droit naturel, l'État n'était plus un jeu de l'arbitraire individuel, dans l'école historique, on le liait trop étroitement aux autorités traditionnelles et aux préjugés héréditaires ^
* 6. Nouvelle école philosophique d'Allemagne. Hegel. Stahl. — Quoique ne portant guère que sur le droit et la politique de quelques États, les travaux de l'école historique furent utiles à récole spéculative.
Hegel lui-même eut plus d'égard aux formations historiques que les anciens théoriciens du droit naturel. Il ne sait pas voir dans l'histoire le progrès logique de l'activité de la raison ; « tout ce qui existe (dos Destehende) » lui parait raisonnable. Il célèbre surtout l'État prussien, alors encore absolu quoique gouverné avec le sentiment du devoir public; il défend la toute-puissance du prince, et la liberté constitutionnelle ne lui doit rien. Toutefois, il comprend la haute valeur morale de l'État, et à rencontre des misérables conceptions qui en font un mal nécessaire, Hegel admire en lui la réalisation la plus haute et la plus noble de l'idée du droit.
Mais l'État de Hegel n'est ni un organisme vivant, ni une personne; c'est une abstraction logique, une pure conception ^. Il
«kiBtrhUtoire — n'a jamais osé s'occuper, et dont l!opératLon surhumaine •~«it inexprimable à la parole ou à la plume. » — Comparez le même, to Henri V : Scène ii. — Exeter : « Pendant que le bras armé combat aa dehors, — la tête prudente se défend au dedans ; — car tous les membres ^ État, petits et grands, — chacun dans sa partie, doivent agir d'accord *"eCeoDeourir à l'harmonie générale — comme en un concert. > — Cantbr- BDIT : c C'est pourquoi le ciel partage — la constitution de l'homme en ^'erses fonctions — dont les efforts convergent par un mouvement continu —▼ers un résiïltat et un but unique, — la subordination. » [Traduct. de f-y. Bugo.]
* La manière historique a dans de Maistre et de Haller une tendance "■^onnaire, amie du retour au moyen âge.
'%f<, PhU. du droit, §257 : « L'Etat, c'est la rcalilé OVirklichkeit) de
fonde rÉtat, de même que le droit, uniquement sur la volo oubliant que ce n*est pas seulement la volonté humaine de Y^ semble, mais toutes les forces humaines de Tâme et de Tesp qui agissent dans TÉtat.
Fr.'J. Stahl^ alors après Hegel le plus important représenta de Técole philosophique à Berlin, combattit avec chaleur et h bileté la théorie du droit naturel et celle de Hegel lui-méin( puis il essaya d*unir la méthode historique auK spéculations d la grande imagination de Schelling*.
L'habile dialectique de Stahl, sa critique, ses aperçus noU' veaux, la lumière qu'il porte dans maintes obscurités, ont fiû avancer la science. Mais Stahl manque d*une éducation histO' rique suffisante, et sa sophistique officieuse a mis des formules modernes à la disposition des fantaisies romantiques des grands et des petits despotes. Pour Stahl, TËtat est un « empire moral- « intellectuel, Tunion de la foule en une existence commiuM t ordonnée, rétablissement d*une autorité et d'une puissance « morale grande et majestueuse ayant le dévouement des sujets. > L'idée de Stahl est plus vivante que celle de Hegel. Il reconnaî que la puissance de TÉtat c s'arrête à la sphère des intérêt! communs, 3> et il évite ainsi les exagérations de TÉtat antique Mais la théocratie de TÂncien testament se montre comme ui fil blanc dans le tissu de sa doctrine, et la rend sans profit pou le monde moderne. La majesté divine ou surhumaine de 1 puissance de TËtat ne peut s'accorder avec la liberté humain et civile*
* 7. Union db la méthode philosophique et de la méthode hi TORIQUE. — La théorie de l'État national. — La lutte entre l deux écoles a pris fin; la paix date déjà de 4840. Il est reconi par tous aujourd'hui qu'une exposition historique doit s'éclair à la lumière des idées, et que la spéculation divague lorsqu*el oublie les conditions réelles de la vie des peuples. Au rest Wen n'empêche que, tout en unissant les deux méthodes^ i
ridée morale, l'esprit moral comme volonté visible (offenbare) consciei d'elle-même et substantielle, qui se pense et se sait elle-même, qui accomf ce qu'elle sait, et dans la mesure de ce qu'elle sait. » Comp. Œuvres compl. I
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auteur, suivant la nature de son esprit, penche plutôt vers Tune que vers Fautre.
Ud autre trait de la science actuelle, c'est la sévérité de sa critique soit dans Texamen des faits, soit dans les conclusions et les définitions abstraites qui en découlent; elle envisage TÉtat sous les points de vue les plus divers. Citons quelques-uns des noms les plus autorisés.
Le caractère bibliographique domine dans Robert von Mohl, mais il se joint à un examen calme et réfléchi des moyens pratiques. Alexis de Tocqmville a toujours devant les yeux le mouvement d'une grande politiqus, soit qu'il peigne la démocratie en Amérique, l'Ancien régime et la Révolution française, ou la haute situation de la noblesse anglaise. Le baron Eôlvôs se méfie des idées modernes. John Sluart Mill critique les institutions actuelles en partant d'une abstraction logique radicale, tempérée cependant par son naturel anglais. Thomas fiwcA/c applique à la théorie de TËtat la méthode des sciences naturelles, et essaie d'expliquer la vie de l'État en supputant les forces agissantes de la nature.
Chez d'autres, la manière est surtout historique: ainsi, chez Oneist, le plus grand maître de l'histoire de la constitution anglaise; chez Edouard Laboulaye, l'amateur des institutions américaines; chez Heinrich von Treischke, qui le premier a mis brillamment en lumière toute l'importance de la monarchie prussienne. Lorenz von Stein s'occupe davantage des détails de Tadministration, avec tendance pragmatique^
La critique de la nouvelle école de Gerber s'inspire surtout de l'esprit du légiste; mais les écrits de plusieurs de ses élèves montrent le danger de cette manière, qui^ loin de favoriser le progrès, l'étouflFe dans les formules.
L'école psychologique^ au contraire, cherche à expliquer plus profondément la vie de l'État par les formes et les forces de l'esprit humain; un danger opposé s'y rattache, celui d'une action politique qui respecte trop peu le ferme terrain du droit, l'enlame et l'ébranlé.
La méthode comparative étudie et compare les États les plus
importants. Elle répond très bien aux tendances nouvelles, la plupart des écrivains que nous venons de nommer l'ont ei ployée avec succès. Elle est indispensable dans une théorie § nérale de TÉtat.
Enfin, à une époque de formations nationales comme la nôti la science devait plus que jamais appuyer sur le caractère n tional de l'État. Welker à Fribourg, Franz Lieber à New-Yor Fr. Laurent à Gand, Bluntschli à Zurich et à Munich, avaie précédé dans cette voie les tentatives d'unification des Italie et des Allemands. La fondation de l'unité de l'Italie fut célébré non sans quelque passion, par la jeune école italienne, q compte parmi ses représentants les plus distingués Mancini Padeletti à Rome, Pierantoni à Naples. Les Italiens, de raêii que les Allemands, unissent aujourd'hui les méthodes historiqi et philosophique.
Observation, — La nature organique, ou mieux psychologique'h\ maine de TÉtat n'est guère comprise encore. Certains savants d meurent perpétuellement étrangers aux idées organiques ou ps; chologiques, de même qu'il est des hommes incapables de sentir musique ou de goûter la peinture. Il ne faut pas leur en vouloi on ne change pas ses dispositions naturelles. Mais Ton devrait alor sous peine de montrer aussitôt son défaut, s'abstenir de juger < que Ton n'entend pa^.
Fr. Schmitihenner entra Tun des premiers dans la voie des cens dérations organiques. Pour lui, l'État est un organisme éthiqu destiné à représenter les manifestations publiques de la vie extern du droit, du bien-être et de la culture.
Yollgraff essaie de fonder la théorie de l'État sur la psycholog des peuples [Erster Yersuch einer wissenchaftlichen Begrundun^ sowohl der allgemeinen Ethnologie»,,^ etc. a) ; III Parties, 1851-1853 L'œuvre se donne pour une première tentative, et à ce titre méri1 des éloges ; mais elle n'est pas faite pour mettre la méthode psychc logique en honneur. L'exposition des forces de l'âme, l'appréciatio des divers tempéraments n'y sont nullement satisfaisantes. L'espr critique manque, et des peintures de fantaisie vous enlèvent le sce
a) « Premier essai pour fonder scientifiquement rethnologie générale p£ ranthropologie, et la philosophie du droit et de l'État par l'ethnologie et 1 nationalité des peuples. »
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timent de la réalité, malgré le nombre et la variété des matériaux rassemblés, histoire, observations, impressions de voyage.
Ahrens, disciple du philosophe Krauss, a essayé d'écrire une Théorie organique de VÉtat, — Mais il entend moins parler de l'organisme d'un être collectif personnel et vivant, que d'une institution organique restreinte à la communauté du droit, (if. Ahrens^ Die organische Statslehre, 1 vol. Wienne 1850.)
Enfin, suivant Waitjg {Politik, 1862, I. I.) : « l'État n'est point une
< création arbitraire née de la convention ou de la violence ; il croît
< comme un organisme, mais non d'après les lois et pour les fins de
< la vie naturelle ; il a son fondement dans les dispositions morales
< supérieures des hommes, dans leurs idées morales ; l'organisme
< n'est pas naturel, mais éthique. L'État, c'est l'organisation de la
< nation. » — Mais l'État n'est pas principalement la réalisation de la vie morale. Les dispositions et les idées morales de l'homme déterminent aussi la vie privée, l'Église et l'État, la famille et la société. Pour trouver une base qui éclaire et caractérise la notion de l'État, il faut concevoir psychologiquement Vensemble de la nature humaine (die menschliche Gesammt-Natur) des nations et de l'humanité. Mes « Études psychologiques sur l'Église et l'État, » Zurich 1844, sont un premier essai pour expliquer l'État par la psychologie de Fr, Rohmer. Je les croyais quelque peu connues lorsque je publiais ma «Théorie des partis. » Je me trompais; toute idée psychologique de l'État paraissait étrangère ou bizarre dans les écoles modernes. Mes « Études psychologiques » furent môme appelées par quelques contemporains « une incompréhensible folie {^axrheit) d'un homme d'ailleurs intelligent. » Et cependant leurs fruits, mûris dans l'ouvrage actuel, sont généralement acceptés avec faveur. Aujourd'hui la voie ouverte ne paraît plus si aventureuse et bientôt on la suivra volontiers ; on jugera mieux alors si ces Études n'ont pas quelque valeur. En attendant, je trouve une compensation à bien des critiques et des malentendus dans le fait que les deux plus grands hommes d'État de l'Allemagne, Frédéric fe (hund et le prince Bismark, ont montré par des paroles et des actes leur intelligence de la vie psychologique des nations et des États.