II. — Nation et peuple. — Définitions
* Le langage ordinaire confond ces deux expressions ; la science doit les distinguer soigneusement. Mais la langue technique est elle-même quelquefois troublée, le même mot ayant pris un sens différent chez les diflférents peuples civilisés. En allemand, de même que dans le latin de Tancienne Rome, le mot Nation {nationalità des Italiens) indique un rapport d'esprit, de culturej qui est plutôt rendu chez les Français et chez les Anglais par les expressions peuple ou people. Au contraire, comme notion d'État, les Allemands se servent du mot Volk (poptilus), les pays occidentaux plutôt du mot nation, L'étymologie donne raison à 1* usage allemand ; nation (de nasci) se réfère en effet à la naissance et à la race, et peuple ou populus (de ttoXk;, res publica), plutôt à l'existence collective publique a),
a] Les expressions peuple et nation ne sont peut-être pas, dans la langue française, aussi nettement distinguées que le pense Fauteur. Voici les définitions de Littré : V° Peuple : « 1« Multitude d'hommes d*un même pays et vivant sous les mêmes lois...\ 3o multitude d*hommes qui, bien que n'habitant pas le même pays, ont une même religion ou une même origine ; exemple :
*wn à un même gouvernement, ayant depuis longtemps des intérêts assez communs pour qu'on les regarde comme appartenant à la même race, » Puis Littré ajoute : « Dans le sens étymologique, nation marque un rapport commun de naissance d'origine, et peuple un rapport de nombre et d'en^
. Ainsi, au moyen âge, les Allemands étaient à la fois un peuph et une nation ; dans les siècles derniers, ils formaient bien encon un peuple (Nation) divisé en un grand nombre d'États et de territoires; mais il n'y avait plus de nation (Yolk) allemande. Aujourd'hui la nation allemande s'est reconstituée, tout en laissani hors de son sein quelques fractions du peuple (A^aîion) allemand, Quoique le sentiment national soit plus fort actuellement qu'à aucune autre époque, les deux mots, peuple et nation, ne sont encore nulle part absolument synonymes.
Les nations et les peuples sont des formations de l'histoire. Un peuple se forme lentement, par une sorte de développement psychologique, qui amène petit à petit dans une masse d'hommes un caractère propre et une communauté de vie s'aifermissant par l'hérédité. Une foule arbitrairement rassemblée ne forme point un peuple ; la convention des parties ou l'association ne le font pas davantage. Pour créer un peuple, il faut le lent travail des générations ; le peuple n'existe déQnitivement que lorsque son caractère propre est devenu héréditaire par la perpétuation des familles et la transmission de sa culture de père en fils.
semble. De là résulte que l'usage considère surtout nation comme représentant le corps des habitants d'un même pays, et peuple comme représentant ce mêm& corps dans ses rapports politiques. Mais Vusage confond souvent ces deux mots, et sous la constitution de 1791 on avait adopté la formule : La nation, la. loi, le roi.» — La formule de distinction donnée par Littré n'est pas très nette; on comprend assez difficilement que « le corps des habitants d'un même pays < ne soit pas lié dans < ses rapports politiques. » On voit d^ailleurs que Littré donne plutôt aux deux termes le même sens que la langue allemande, et par suite les mots : national, nationalité^ droits nationaux, se référeraient plutôt à l'origine, à la race, à la culture. M. Block, « Dictionnaire général de la politique, » est aussi dans ce sens. M. Bluntschli s'est inspiré sans doute ici de V Encyclopédie du xwiiie siècle. Au reste, le sens de tous ces mots est malheureusement peu fixe. Le mot national, entre autres, pris substantivement, s'oppose à l'étranger et se réfère au lien politique. — Pour nous conformer à l'idée de l'auteur, nous avons généralement traduit Volk par nation, Nation par peuple. Mais, d'autre part, lorsque nous parlons des droits nationaux, des formations nationales, des nationalités (chap. III et IV, liv. II), nous visons surtout les rapports d'origine ou de culture. Nous ne pouvons nous servir en ce sens des mots droits publics, qui se réfèrent manifestement à l'Etat. Enfin, le national par opposition à 1 étranger (ch. xxi, liv. III), c'est le membre de l'État; ]& nationalité est aussi quelquefois le lien qui rattache à l'Etat; et le peuple^ opposé aux classes élevées, c'est la foule, la plèbe.
CONDITIONS FONDAMENTALES DE l'ÉTAT. 73
Une nation nouvelle suppose un développement politique, une formation d'État; elle peut par conséquent se produire rapidement, par une organisation subite, qui cependant ne sera jamais mieux assurée que lorsqu'elle reposera sur un peuple.
Les peuples se forment par l'action concurrente de plusieurs forces, de plusieurs facteurs, propres à pénétrer les masses d'un espritcommun, d'intérêts semblables, d'habitudes analogues, et à les séparer des autres hommes.
Les plus importantes de ces forces sont :
a) La religion. Dans l'ancienne Asie, et aussi pendant le moyen âge, l'action de la foi religieuse était parfois si puissante sur la manière de vivre et de penser, que les dissidents étaient rejetés parmi les étrangers. C'est probablement la foi religieuse qui sépara les Perses ariens des Indiens également ariens, et c'est elle incontestablement qui fît que les Brahmanes et les Bouddhistes, malgré la communauté de la langue, des demeures et de Torigine, se combattirent comme des peuples ennemis. C'est la religion qui fit des Juifs un peuple à part, non seulement dans la Palestine, leur patrie, mais dans la captivité de Babylone, à Rome, à Alexandrie, et jusque dans leur dispersion générale.
La religion n'a plus aujourd'hui une influence aussi grande ; notre époque estime plus la liberté religieuse que l'unité de la foi; la force des autres éléments nationaux l'emporte. Les Allemands ont conscience de Tunité de leur peuple, bien qu'il comprenne des protestants, des catholiques, des juifs, des panthéistes, et se séparent des peuples étrangers, même coreligionnaires.
b) L'influence de la langue est encore plus puissante. Les masses, établies en divers pays, continuent à développer leur langue, lentement et d'une manière indépendante ; puis vient un moment où elles ne comprennent plus leurs voisins^ qui cependant parlaient d'abord comme elles. Dès lors, le peuple considère comme siens ceux qui parlent son idiome^ et les autres, comme des étrangers.
Expression de l'esprit commun, instrument du commerce intellectuel, la langue se perpétue dans la famille; on l'hérite, et
elle conserve toujours vivante la conscience de la nationalité {langue maternelle). Un peuple étranger qui accepte héréditairement une langue nouvelle se transforme petit à petit intellectuellement, et prend la nationalité du peuple dont il parle ia langue. C'est ainsi que les Ostrogoths et les Lombards germains sont devenus des Italiens ; les Celtes, les Francs et les Burgon* des, des Français ; les Slaves et les Vandales prussiens, des Alle^ mands.
Si la conscience de la nationalité est aujourd'hui plus forte et plus active que jamais, c'est aux œuvres de la langue, à la lillè' rature j et surtout à \2l presse périodique, qu'on le doit. Le mouvement national a reçu son impulsion de la littérature nationale, qui a créé la communauté de la pensée et du sentiment, et agrandi le domaine inteilectuel commun.
Et cependant les idées de peuple et de communauté héréditaire de la langue ne se confondent pas complètement. Les Bretons et les Basques se considèrent comme des Français, et ne parlent ni ne comprennent le français ; leur caractère français s'est formé par l'union politique, les intérêts et les destinées communes, la même civilisation. Les Anglais et les Américains du nord, quoique parlant la même langue, se regardent comme des peuples distincts ; la distance des pays, la mer qui les sépare, le genre de vie différent, les oppositions historiques, sociales et politiques, ont fait deux peuples d'un seul.
Ainsi, la communauté l**)'des demeures et du pays, 2**) de la manière de vivre, des occupations, des mœurs, 3°) de Ywiion politique, ont également de l'influence sur la formation nouvelle des peuples. Ajoutons-y le mélange, qui peut engendrer un type et un caractère nouveau, par suite un nouveau peuple ; l'histoire en contient maints exemples.
Le peuple est un être de culture ; son union interne et sa séparation d'avec les autres peuples viennent essentiellement du développement de sa culture et se montrent danscelle-ci. L'esprit, le caractère commun qui l'anime, forme son essence ; il faut donc le comprendre psychologiquement. On peut l'appeler un organisme, car il a sa manière d'être dans les ressemblances physi-
CONDITIONS FONDAMENTALES DE l'ÉTAT. 75
ques de ses membres et dans les manifestations externes de la langue et des mœurs. Mais il n'est pas un être organique au sens éleyé du mot ; il n'est pas une personne comme la nation. Il y a en lui communion vivante, disposition pour Tunité, mais non unité de la volonté et de l'action. Le peuple n'a donc pas deper^ sonnalUé juridiqne, tant qu'il n'est pas devenu nation dans l'État.
La volonté et l'activité humaines ont sans doute leur part dans la formation des peuples ; cependant celle-ci s*accomplit presque toujours inconsciemment, comme par une nécessité naturelle. Ces formations engendrent l'émulation, la variété des œuvres humaines, et permettent à l'homme de manifester les ressources si diverses de sa nature, d'accomplir plus largement ses fins. La croissance et le développement des peuples est le plus puissant leyier de l'histoire universelle, et appartient sûrement aux grandes lignes du plan divin du monde.
On peut définir le peuple : la communauté de l'esprit, du sentiiMfUt de la race, devenue héréditaire dans une masse d'hommes de professions et de classes différentes; communauté qui, abstraction faite d'un lien politique, se sent unie par la culture et twigine^ spécialement par la langue et les mœurs, et étrangère ^^i autres communautés de ce genre.
La grandeur d'un peuple est mobile et changeante. Il peut croître indéfiniment en étendant sa langue, ses mœurs, sa civilisation, à d'autres masses qu'il s'assimile. Il peut descendre et k se réduire à rien lorsqu'il est envahi par une culture étrangère ^i s'enrichit à ses dépens. La civilisation plus avancée d'un pand peuple dévore souvent ainsi maintes petites nationalités encore grossières, dont elle affine les mœurs.
Ia nation (Volk) est une communauté d'hommes unis et organi- ^ en État. Elle existe dès que l'État se forme, et s'élève au-dessus du peuple par la conscience de l'appartenance et de l'unité politiques communes. Une nation qui abandonne son pays peut ne pas cesser aussitôt d'être; mais son existence n'est que précaire tanlqu'elle ne s'est pas acquis de nouvelles demeures. Il se peut roême que la nation précède l'État; la nation juive, sous Moïse,
7(J THÉORIE GÉNÉRALE DE l'ÉTAT.
précéda TÉtat juif. Mais alors la nation se sent fortement poussée vers TÉtat, et possède une organisation préalable qui va le fonder. Donc ridée de nation se réfère toujours à l'État : sansÉtat^ point de nation.
Nous ne donnons pas le nom de nation à la foule assujettie, purement passive et sans droits ; on ne saurait donc dire inversement : point d'État sans nation, La despotie ne connaît que des esclaves.
La nation implique naturellement la communauté de Fesprit, du caractère, de la langue, des mœurs, lorsqu'elle repose, dans son ensemble, sur un peuple. Là, au contraire, où elle est la résultante de plusieurs peuples ou de débris de peuples, la communauté y est moins parfaite que dans le peuple lui-même.
Ce qui distingue surtout la nation, c'est la communauté plus complète du droit, la participation au gouvernement, la faculté d'exprimer la volonté de Vensemble et de l'affirmer en actes, les organes constitutionnels qu'elle possède, en un mot, la personnalité publique et juridique.
L'esprit et la volonté de la nation ne se confondent nullement avec la somme des volontés individuelles ; ils sont, par leur objet et par leurs organes, Y esprit et la volonté une de l'ensemble de VÈtat \
Les nations, êtres organiques, sont soumises comme telles aux lois naturelles de la vie. Leur histoire offre les mêmes âges que la vie des individus. Les forces naturelles, les facultés, l'imagination, les besoins d'une nation sont autres dans son enfance, autres dans sa vieillesse. Pour elle, comme pour l'individu, le milieu de la vie est généralement le plus haut période de l'esprit et de la puissance. L'immortalité semble bien ne pas lui appartenir non plus.
Observations^ — 1 . * Samgny a eu le mérite de relever de nouveau cette idée, et de montrer l'influence de Tâge de la nation sur la formation du droit en Allemagne*.
2. Les liens de familley à eux seuls, ne peuvent engendrer ni peuple ni nation, et Schleiermacher est doublement contredit par l'histoire quand il affirme qu'il y a « unité de la nation dès qu'un certain
CONDITIONS FONDAMENTALES DE l'ÉTAT. 77
nombre de familles sont unies entre elles par le connubium, à l'exclusion des autres. » Les patriciens romains étaient unis entre eux par le connubium^ les plébéiens de môme ; dans rorigine, celui-ci n'existait point entre les deux ordres, qui cependant formaient la nation romaine. Chez les nations germaniques, le mariage n'était permis qu'entre personnes appartenant au même ordre. Enfin, dans rÉtat moderne, le droit au mariage entre nationaux et étrangers est reconnu partout, et ne crée point un nouveau peuple.
* 3. Mancini {Délia nazionalità corne fondamento del diritto délie gentil
Napoli 1873, p. 37) dit également que «le peuple (na^jona/iVà) est
une communauté naturelle d'hommes unis dans une vie commune
par les demeures (le pays), l'origine, les mœurs, la langue, et
ayant conscience de cette communauté. » Mais, s'il voit avec raison
dans le peuple la condition naturelle de la formation de l'État, il ne
distingue pas assez nettement entre le peuple et la nation, et il est
tenté de considérer le peuple comme une personne juridique, ce
qu'il n'est pas, ce qu'il peut seulement devenir en s'organisant en
Étaf.