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III. — La Société

* Depuis Rousseau, la théorie française est assez portée à considérer l'État comme une société, et à confondre les trois expressions peuple, nation, société. Cette confusion a été nuisible et dans la science et dans la pratique.

La théorie allemande distingue plus soigneusement, éclaire ainsi les différences, prévient des erreurs, assure mieux la base et Taction de l'État, et en même temps la liberté de la société contre la tyrannie du pouvoir.

La nation est un tout nécessairement uni ; la société, une union accidentelle d'individus. La première est organisée de pied en cap dans l'État ; la seconde n'a pas d'organisation à elle. L'une est une personne juridique ; l'autre n'a point de personnalité d'ensemble. Celle-là a l'unité de la volonté et le pouvoir public de la réaliser; celle-ci n'a ni volonté une ni pouvoir public propre ; elle ne peut ni légiférer, ni gouverner, ni rendre la justice ; elle ne crée que l'opinion publique, et n*a ainsi, dans l'État, qu'une influence indirecte, variant avec les vues, les intérêts, les désirs des individus. La nation est une conception de droit public; la société n'est qu'une liaison chan* géante de personnes privées dans les limites de l'État.

La nation et la société, étant composées des mêmes hommes,

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ont sans doute des relations étroites et nombreuses. C*est aussi pour la société que l'État fixe le droit ; il la protège, en favorise les intérêts. La société à son tour appuie TÉtat soit économiquement, soit moralement. Une société souffrante ou malade est pour VÉtat une souffrance et un danger ; une société saine et cultivée, une force et une condition de bien-être.

Mais il n*y a pas toujours harmonie parfaite entre TÉtat et la société; celle-ci, aveuglée par l'intérêt privé ou par les courants mobiles de Topinion, demande quelquefois des choses injustes ou dangereuses ; ou bien c'est TÉtat qui exige de la société des sacrifices qu'elle supporte impatiemment. Les intérêts permanents de l'État peuvent se trouver en conflit avec certains intérêts sociaux passagers. Tantôt la société souffre d'un mal qui ne peut être guéri que parle secours de l'État; tantôt la constitution ou l'administration ont des vices que la société s'efforce d'arracher. Il appartient au droit public et à la politique de trancher justement ou d'aplanir utilement la difficulté.

Les mots peuple et société se rapprochent davantage, mais ne se confondent pas non plus. La société, en présence du peuple héréditaire, peut être regardée comme une réunion changeante d'individus. Le peuple s'est créé dans sa langue une expression organique de sa communauté spirituelle ; la société se sert de cette langue et n'a pas de langue à elle. Le peuple peut être divisé entre un ou plusieurs États ; la société se restreint à un État déterminé, ou si nous parlons de la société européenne, c^est pour comprendre les habitants de l'Europe civilisée, bien qu'ils forment différents peuples. La société d'un État déterminé embrasse de même l'ensemble de ses peuples, sans égard à leurs différences nationales. On peut reconnaître dans le peuple un organisme naturel, au moins sous le rapport physique; la société n'est qu'une somme d'individus.

Gneist fait ressortir nettement ces différences. Mais l'expression a sociéU d'acquisition » (Erwerbsgessellscfiaft) qu'il emploie volontiers pour désigner la société moderne, est évidemment trop étroite. L'acquisition des biens est sans doute l'un des intérêts les pi us considérables et les plus générauxdela société; mais ellen'est

pas le seul, ni peut-être le plus important. La société aime aus^i bien jouir qu'acquérir ; elle aime la vie de famille, abstraction faite de toute question de fortune ; elle estime la civilifé, la culture de Tesprit, la littérature, Tart. L'expression de Gneist fait la société plus égoïste et plus matérielle qu'elle n'est. Il suffit, pour le prouver, de rappeler ces nombreux établissements qu'elle fonde librement pour les pauvres, les malades, les sciences, les lettres.

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