A. — LES CASTES
Les peuples et les tribus sont presque toujours groupés dans des pays ou des territoires distincts. Mais nous rencontrons d'autre part dans la nation, réu7iis ou mêlés quant aux lieux, certains étages fixes de Tédifice social, ou certaines directions variées de la vie commune, ou enfin des degrés divers d'importance et d'éducation politiques : ce sont les castes, les états ou les ordres, et les classes.
Les castes fleurirent en Egypte et en Perse, mais elles n'eurent nulle part autant d'importance que dans les Indes. Leur système appartient surtout à l'ancien élément asiatique-arien et ne put jamais s'acclimater en Europe ; la différence des races lui fournit une application nouvelle en Amérique. Les ordres se rencontrent chez un grand nombre de nations anciennes ou nouvelles, et atteignent leur plus riche épanouissement chez les peuples germaniques du moyen âge. Les classes supposent un État raisonné, comme la Chine dans l'Asie, Athènes, Rome, ou mainte nation moderne.
Les castes sont considérées comme l'œuvre de la nature, la
création immuable de Dieu; les ordres sont un produit natur de Vhisioire et des professions ; les classes sont une institution < VÉtat, L'autorité de la foi se montre dans les castes ; la pui sance de la vie sociale, de la culture et des mœurs, dans h ordres ; la politique organisatrice de l'État, dans les classes. L( castes sont nécessairement héréditaires et immuables, semblable aux couches superposées des rochers de la montagne. Les ordre croissent comme les plantes et se développent organique ment comme les peuples et les États ; le principe héréditair y est tempéré ou repoussé par le libre choix de la profession les ordres les plus anciens se rapprochent des castes par Théré dite, ceux d*une civilisation plus avancée se rapprochent dei classes par la liberté des professions. Les classes, créations d( Vart, changent avec le but que se propose l'État.
L'organisation des castes indiennes peut être regardée comme le type du genre. Les lois de Manou les présentent comme une création de BrahmOy et cette croyance, que Platon désirait implanter artificiellement dans sa république idéale, a donné dans les Indes tous les effets dont elle est susceptible.
D'après le mythe indien, c'est de la bouche même de Dieu que sortit la caste supérieure des Brahmanes, dans laquelle le sang arien, bien qu'un peu mêlé, s'est conservé le plus pur. Aussi sont-ils comme le Verbe vivant de Dieu, l'expression la plus pure et la plus complète de l'Être divin. La culture de la science, de la religion et du droit sont leurs attributs. Lé plus infime des Brahmanes a une valeur plus haute que le roi lui-même. Leur nature est divine, et s'il ne leur est pas interdit de s'occuper des fonctions terrestres et de se mêler des affaires du monde, du moins leur abstention ne fait- elle qu'élever leur perfection *• Frapper un Brahmane, fût-ce avec un roseau, c'est mériter les peines de la damnation.
La seconde caste est celle des Kshatriijas. Le roi en fait partie ; elle est sortie du bras de Dieu. La force et la puissance externes
* Lois de Manou, II, 162 (publiées par Loiseleur de Lonchamps, Paris, 1863) : « Un brahmane évitera les honneurs du monde comme un poison, et rechercjiera le mépris des hommes comme Tambroisie. »
sout incarnées en elle. C'est la caste héréditaire des guerriers et de la noblesse. Le commerce ne leur est pas interdit, mais il est peu digne d'eux.
La troisième, la caste des Visas ou Visaysas, est sortie de la cuisse de Dieu. Les professions civiles les plus nobles sont leur partage. Ils sont appelés à Tagriculture, à Télève du bétail, au coffloieree.
Enfin, la quatrième classe et la plus obscure, les Sudras, sont nés des pieds de Dieu. C'est la population servile ; consacrée aux besoins ds la vie matérielle, elle n'est pas digne de lire les livres saints.
Le mariage parfait suppose l'égalité de caste entre les conjoints ; cependant l'homme peut épouser une femme d'une caste inféneure. Mais dans le cours des siècles, les mésalliances ont engendré des situations bâtardes dangereuses, origine de castes béréditaires réprouvées. Le passage d'une caste à une autre plus ^ée ftst extrêmement rare ; la séparation absolue est la règle permanente^ et l'ordre des castes conserve son influence jusque par delà la tombe. Il domine la vie à venir et la vie présente, et c'est à peine si, après des efforts de plusieurs mille ans, un Ksbatriyas lui-même peut, par une exception extraordinaire, s'élever dans la sphère divine des Brahmanes. Au contraire, tout loaoqu^nent précipite facilement dans l'abîme, qu'il est presque impossible de remonter.
La croyance des Indiens repose sur une erreur évidente, et
lums savons aujourd'hui que la formation de leurs castes est en
majeure partie l'œuvre de Thistoire. On conserve encore dans les
Védas le souvenir d'une période ancienne où il n'existait point
^core de eastes, mais des ordres ariens. La- différence entre les
Sudras et les castes supérieures, toutes trois nommées ariennes,
>6 rattache sans doute à une opposition originaire de race. Les
^riew de race blanche, vainqueurs, se seront emparés du pays
^ Sudras de couleur ; ils s'y seront établis en maîtres, de même
S^e plus tard les colonies européennes au milieu des peuples
'ouges de l'Amérique.
l-'ancien nom des castes : « Varna^ » signifie couleur et indique
Topposilion primitive. Plus la caste est élevée, plus la race blanol est pure; plus on descend, plus la race est mêlée du sang de race originaire noire*. Les deux premières castes s'élèvent ai8 dessus de la troisième, comme Taristocratie sur le démos cb presque tous les peuples ariens. Enfin, Télévation des BrahmaiM au-dessus de la caste de la noblesse et des chevaliers, et rnèn au-dessus du roi, ne s'explipue, à mon avis, que par TintrodiB tion de la nouvelle religion panthéiste de Brahma, plus intelll gente que Tancienne religion des nombreux dieux de la natun par le sentiment plus élevé de la Divinité chez les prêtres, k sages et les saints brahmanes ; par leur énergie et leur dévoue ment à leur mission divine, et par leur abandon volontaire de I souveraineté temporelle 2.
Ces castes prirent donc naissance dans les événements et U combats de Thistoire. Leur organisation fut dès lors réputée ni cessaire, immuable et sainte. Cette idée fut inspirée avec tant d soin dans Téducation de la jeunesse, dans la déterminatio rigoureuse des devoirs religieux, et par toutes les institu tions de la vie publique et de la vie privée, que personn désormais ne put croire à la possibilité d'un changement ; ( cet ordre rigide passa à travers les siècles, de génération ei génération.
L'organisation des castes n'est pas une institution de l'Étal une partie de la constitution. L'État est plutôt enfermé dans U castes ; il leur est subordonné, elles forment Vorganisation général du monde, dominant tous les rapports et pour toujours. Cet assi jettissement empêche toute forme élevée d'État, tout développe ment libre. Comment l'idée politique pourrait-elle briser ce masses rigides, immuables, séparées et enchaînées par une U , supérieure? Que signifie l'autorité de l'État, et que vaudront se moyens de coercition contre des gouvernés profondément con
* Comp. sur les castes indiennes : Lassen, Indische Alterthumskunde, '. p. 801 et suiv.; Gobineau, De l'inégalité des races humaines, II, p. 135 Benfey, dans le Dictionnaire de Guttrie et Gray, art. Indes; Dunckei Geschichte des Alterthums, H, p. 12 et suiv.
2 J'ai motivé plus complètement cette opinion dans mes « AUasiatisch goUes und Weltideen^ » p. 29 et suiv.
CONDITIONS FONDAMENTALES DE l'ÉTAT. 101
vaincus que leur obéissance attirerait sur eux des millions d'années de malheur et de souffrance ?
Sans doute, c est à juste titre que le principe de rhéréditc occupe une grande place dans TÉtat ; il maintient une liaison intime entre le passé et Tavenir ; il affermit le corps de l'État, qui doit survivre à l'individu. Mais s'il domine exclusivement, il enchaîne et paralyse les meilleures forces ; il fait de l'Ëtat une momie qui cherche artificiellement à conserver les traits d'une vie disparue, et ne peut cacher l'empreinte de la mort.
Les castes augmentent et renforcent les oppositions naturelles des couches sociales. Les unes, richement dotées de privilèges héréditaires, peuvent y trouver satisfaction, mais les couches inférieures sont d'autant plus durement opprimées. Leur abaissement est marqué du fer rouge du mépris, et l'individu n'a aucun espoir de briser ces chaînes. L'autorité excessive des castes supérieures tue la liberté des autres. Ce système peut permettre une perfection relative dans les diverses carrières, et même une remarquable activité d'esprit des classses élevées ; mais, en plaçant son principe suprême dans la transmission du sang et les traditions de race, il aboutit à la négation de la liberté individuelle. Il a produit de religieux anachorètes, de grands philosophes, des poètes remarquables, des héros vaillants et magnanimes, des pères et des fils excellents, des ouvriers habiles, mais jamais de grands hommes d'État ni des peuples libres.
Tout y est calculé pour le maintien de l'ordre, rien pour 4e ffogrès de la vie. Le repos en est l'idéal ; le mouvement, la crainte et le danger. La vie n'y est qu'une répétition ; jamais rien de nouveau : une roue tournant toujours également, à la môme pkce, autour du même axe. Quelle valeur peut avoir une semblable existence? Aussi cette insipide uniformité a-t-elle poussé de nombreux enfants de Bouddha à en chercher la fin , <lans la doctrine de la dissolution dans le néant par le suicide. . La civilisation indienne est la fleur et le fruit du système des ^sles ; et cependant les germes d'une décadence interne s'y mon-
trèrent à la longue, et les Indiens ne purent résister à la conquête de rétranger.
L'Inde actuelle ne conserve plus les débris de ses castes que comme un mal héréditaire ; elle ne voit plus en elles leTéritable système du monde, et, poussée par l'esprit anglais, elle donne un autre fondement à ses institutions.