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Le Clergé

Il formait le premier des ordres du moyeif âge. Cependant, rigoureusement et d'après la doctrine de l'Église, le clergé n'est point un ordre de la nation ; c'est un or do ecclesiasticus, non un orrfo civilis : l'Etat n'est qu'une organisation de laïques-^ le clergé, consacrée Dieu,est au-dessus d'elle. Les prêtres chrétiens neproclament pas, comme les Brahmanes, leur descendance céleste, car leur ordre ne se perpétue pas par le mariage ; mais ils invoquent une institution dimne. L'Esprit-Saint les remplit; ils sont sanctifiés par la consécration de l'Église. La grandeur du sacerdoce élève le prêtre le plus infime, et même le plus corrompu, au-dessus du plus noble et du plus vertueux des laïques, comme l'or est supérieur à l'argent, Tesprit au corps.

Malgré ces conceptions idéales, qui rappellent un peu la pre- "lière caste indienne, le clergé du moyen âge ne renonçait pas à <lominer l'État et conformait à regret sa conduite aux lois civiles. ^'Eglise d'alors enseignait que les lois de VÈlat ne sont point ^Wigatoire pour le clergé; que le clergé a le droit de les exa- "^îner, de les juger, et de déterminer dans quelle mesure il Voudra bien s'y soumettre. Les privilèges ou les intérêts de ^Eglise semblaient-ils menacés, les clercs refusaient l'obéissance ^^ se fondant sur leur grandeur morale et sur le texte de

l'Écriture ; « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Pai contre, ils exigeaient du pouvoir civil une prompte soumissioB aux lois de l'Église et son appui pour les appliquer.

Le clergé chrétien parvint aussi à se soustraire à la juridiù»' tion IcLique, civile ou criminelle : ses prétentions ne supportaient pas la suprématie des juges laïcs, des brebis sur les pasteurs. Il se fit exempter du service militaire, parce que « les armes de fer» sont incompatibles avec sa vocation ; mais, de plus, il s'était affranchi des impôts. Dans toute occasion, il invoquait sei immunités pour éviter les charges publiques. Ses membres n'étaient pas les citoyens d'un peuple ou d'un pays ; ils ne reconnaissaient que le lien universel de la chétienté avec Rome, la capitale du monde, le siège des Papes. Le droit canon réglait leun vie. VÉglise, avec ses douces censures les jugeait.

Cependant le clergé ne s'affranchit jamais complètement des liens de l'État. Une indépendance absolue eût peut-être été contraire à ses propres intérêts, et d'ailleurs des souvenirs historiques l'empêchaient.

Historiquement, l'Église chrétienne était née dans l'empire romain maître du monde. Elle y avait grandi sans que les autorités romaines renonçassent à leurs pouvoirs. Tous devaient se soumettre aux lois, au gouvernenient, aux tribunaux de l'empereur. Celui-ci n'accorda au clergé que de rares privilèges ; la sujétion était alors certaine.

La monarchie franque conserva le même principe, bien que l'indépendance de l'Église eût déjà grandi. Les immunités du clergé ne s'établirent que très lentement sous les princes germaniques, et bien plus, à l'origine, par la grâce et la volonté des rois qu'en vertu de la force obligatoire du droit canon, qui commençait cependant à invoquait avec audace et fierté sa propre autorité. Les droits de l'Église ne furent reconnus que pas à pas, non sans contestations, ni partout avec la même étendue.

Les intérêts du clergé le liaient également à l'ordre laïque et à l'État. Le pape romain devint le souverain temporel, le roi du Patrimoine de Pierre, né de la concession royale, de donations princières, et même de la conquête d'un territoire gouverné par

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des clercs. La plus haute autorité spirituelle se trouvait donc unie à la souveraineté temporelle. Le pape, évéque des évêques, ne représentait pas seulement TÉglise ; comme le premier d'enlre ' les princes d'Italie, il était aussi profondément mêlé aux intérêts delà politique italienne, suivant Machiavel, pour le malheur de 06 pays. Trop faible pour unifier, il était assez fort pour entretenir les divisions. Impuissant à protéger l'Italie, il était toujours prêta appeler l'étranger pour les besoins de sa politique. Les papes replacèrent Rome au premier rang des villes de la chrétienté ; ils Fembellirent par les églises, les monuments et les oeuvres d*art; mais, sous leur gouvernement, les Roinains, malgré leurs dispositions politiques naturelles^ restèrent inférieurs éi vertus et en progrès civiques aux citoyens des républiques italiennes. Le monde moderne a enfin compris les défauts nécessaires d*un gouvernement de prêtres, et les Romains attendent de la sécularisation le relèvement de leur situation politique.

Après l'Italie, ce fut l'Allemagne qui éleva surtout la puissance politique des princes ecclésiastiques. Déjà dans la monarchie franque, on voit les évêques jouir d'une haute situation, prendre place dans les Reichstage des Francs à côté des grands laïcs, spécialement des comtes, former avec eux l'assemblée des Majores ou SenioreSy se réunir en assemblées distinctes.

Hais le mélange ne fut nulle part plus complet que dans la constitution de YEmpire allemand. Les archevêques de Mayence, de Cologne et de Trêves occupent le premier rang dans le collège i^ssept princes Électeurs ; l'archevêque de Mayence, comme ar- <^bichancelier d'Allemagne, a la première voix ; tous trois sont Princes de l'Empire, et bientôt leur indépendance est presque complète.

Nombre d'archevêques d'éviques ou d'abbés ont également acîuis des droits souverains {Landeshoheit) sur de grands territoires, et siègent dans les Reichstage ou assemblées de l'Empire, ^^s uns avec une voix entière (Virilstimme)^ comme véritables Princes de l'Empire (les archevêques de Wûrzbourg, d'Augsbourg, 4g Baie, etc.), les autres sur les bancs des prélats qui répondaient aux bancs des comtes, avec une part dans une voix col-

lective {Curiatslimme). Leurs armes occupent dans le blason k premier rang après celles du roi ; celles des princes laïquat, leurs égaux cependant d'après la constitution, ne viennent qu'en» suite, car ceux-ci pourraient sans inconvénient être les vassaui des princes de l'Église, tandis que le contraire paraîtrait pM convenable. En vain proposa-t-on à ces derniers, lors de la qui^ relie des Investitures^ de renoncer au pouvoir temporel et éâ consacrer toute leur vie à leurs devoirs spirituels ; ils repouif sèrentavec humeur cette suggestion du pape lui-même. Fonctions spirituelles et fonctions politiques se trouvèrent donc souvent unies^ et par suite le clergé ne pouvait se mettre complètemeni en dehors de TÉtat.

Même système dans les institutions des Ëtats particulier. Les prélats (évêques, abbés, prieurs, maîtres des ordres religieux) y forment un ordre ayant sa place au Landtag, et siégeanl soit comme groupe à part soit en commun avec la noblesse (les seigneurs et les chevaliers). Ils. ont dans leurs domaines i|ne juridiction plus ou moins étendue, et leurs seigneuries foncières font généralemnt la base de leurs droits dans lee ordres de l'Ëtat. Les immunités du service de guerre et des impôts n'appartiennent d'ailleurs ni à leurs gens ni à leurs servie teurs, toujours laïques.

L'aristocratie ecclésiastique avait l'avantage de n'être pas héréditaire ; elle reposait sur le choix et la valeur personnelle. Le jfils d'un artisan devenait archevêque ou même pape^

Cette haute prépondérance du clergé fut à son tour ébranlée. La Réforme allemande du xvi® lui porta un coup fatal ; eUe sécularisa les principautés ecclésiastiques, rejeta les évêqueSj supprima les couvents et les ordres religieux. Avant la Réforme, on comptait au Reichstage trois princes de TÉglise Électeurs^ trois autres archevêques et trente et un évêques. Depuis la pais de Westphalie, il n'y eut plus que les trois Électeurs, un archevêque (Salsbourg) et vingt évêques; le banc des prélats au

< Le pape Grégoire VII, fils lui-même d'un charpentier, dit quo kotnl est devenue grande parmi les païens et parmi les chrétiens, «quod iaon tair generis aut patriae nobilitatem, quam animi et corporis virtutes perpendendas adjudicaverit, » Comp. Laurent, Études sur Thist , VII, p. 335.'

Landtag ne subsista que dans les pays du Rhin et dans la Souabe; le nord et une bonne partie du sud s'étaient affranchis de la puissance politique des clercs.

La sécularisation n'avait été que retardée dans les pays catholiques; un second choc l'amena. La révolution de 1789 emporta les princes Électeurs de la rive gauche du Rhin ; leurs domaines furent incorporés à la France ; les autres domaines ecclésiastiques servirent à dédommager les princes laïques. Puis la chute de TEmpire amena celle des ordres, et les prélats ne conservèrent plus qu'une position incertaine dans quelques rares États particuliers. La dignité épiscopale redevint ainsi purement spirituelle. La chute des juridictions seigneuriales du clergé suivit de près cell^de ses principautés.

Déchu de son pouvoir temporel, le clergé pouvait moins que jamais réaliser son idéal du moyen âge. La fierté de l'État moderae repoussait la suprématie des clercs, et exigeait de tous soumission aux lois et aux autorités civiles. L'époque des immunités et des privilèges de l'Église était passée. Le même droit national et les mêmes juridictions s'étendirent sur tous.

En France et en Angleterre, le sentiment de l'État laïque, demeuré plus fort, ne permit jamais au clergé de prendre une situation politique aussi considérable qu'en Allemagne. Cependant il eut aussi sa place dans les ordres : en Angleterre, les évêques siégeaient avec les lords dans la chambre haute ; en France, le clergé formait un ordre à part, le premier de l'État. L'influence, ici de la Révolution, là de la Réformation, fut décisive; les immunités tombèrent devant le principe du devoir égal detous. En 4789, lorsque les États généraux se réunirent à Paris ^ clergé abandonna volontairement ses privilèges i II devança i&ême la noblesse dans l'Assemblée nationale, qui désormais ne ^présentait plus les ordres, mais l'ensemble des citoyens libres.

Aujourd'hui) l'ordre féodal du clergé est partout dissous; la grande distinction des clercs et des laïques a perdu ses anciens ^fcls; le clergé n'est plus une des institutions de l'État. La masse ^ecclésiastiques a passé dans les grandes classes moyennes; les ï^res dignitaires de l'Église se mêlent à Yaristocralie laïque. j4ju

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