Lu bourgeoisie cultivée {tiers élat
L'histoire de la Révolution française jette une vive lumière sur la nature de cette classe. On sait d'ailleurs que l'expression « tiers état » désignait, dans l'anciGiine France, l'ordre des bourgeois, qui occupait aux états généraux une place modeste, presque humble, à côté du clergé et de la noblesse*.
Dans un opuscule célèbre, trait de lumière et torche d'incendie pour la Révolution, l'abbé Sieyès s'est écrié : « Qu'est-ce n«e le tiers état? Tovt! Qu'a-t-il été jusqu'à ce jour? Rien! » La
première réponse est aussi outrée que la seconde. Elle supprime le tiers état en élevant sans mesure ses prétentions. Si le tiers état est tout, il n'y a plus d'états; il est lui-même la nation.
Aussi le tiers état d*alors, après avoir exigé la réunion des trois ordres dans une seule assemblée nationale ^ les absorba, se regarda comme formant seul TËtat, et anéantit toute Torganisation ancienne. Mais, malgré les doctrines égalitaires de répoque, les oppositions naturelles réagirent aussitôt. La théorie avait englobé dans le tiers état le clergé et la noblesse; ce fut sans profit pour eux. Sous les noms de a calotins & et « d'aristocrates, » ils n'en furent pas moins les victimes des plus sanglantes violences ; et jusque dans la masse informe qui s'empara du pouvoir, l'on vit se produire aussitôt des oppositions de classe, auparavant inaperçues. Bientôt le quatrième ordre frappa les grands coups, et l'éclat du troisième périt avec la Gironde, sous la brutale domination de la Convention et de ses chefs enfiévrés.
La Révolution prouvait l'insufiisance et la fausseté des propositions de Sieyès ^, au moment où elle croyait en montrer la vérité. Le tiers état des classes cultivées s'était d'abord considéré comme le seul représentant de la nation ; il s'était identifié avec elle. Il apprit à ses dépens qu'il y avait, en dehors de lui, de grandes masses populaires que cette fusion générale sous sa direction n'avaient pas satisfaites.
* Les mêmes oppositions entre la bourgeoisie et les couches inférieures se sont également montrées dans la révolution française de 1848 et dans la restauration napoléonienne de 1850. La Commune de 1871 vient de les reproduire sous une forme
Les élections aux États généraux de 1789 avaient déjà étendu pratiquement la notion du tiers état. Au moyen âge, il ne comprenait que les bourgeoisies des villes; en 1789, les paysans votèrent également {Tocquevillej Œuvres,VIlI,p. 139).
2 Robespierre personnifie à la fois l'adoration stupide du soi-disant « peuple )) et la haine envieuse contre tout ordre supérieur. Sa Déclaration des droits contient ce principe : « Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat corruptible est vicieuse. » Gomp, I. Stein, Geschichte der socialen Bewegung in Frankreich, I, p. 145.
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effrayante. Napoléon III s'était appuyé sur les masses pour renverser l'assemblée nationale, composée en grande majorité de membres du tiers état; il fut à son tour, après Sedan, détrôné parles masses et le tiers état réunis (4 septembre 1870) ; mais bientôt la quatrième classe déborda, s'empara du pouvoir dans Paris, et fonda la sauvage Commune.
L'Allemagne s'est péniblement ressentie des mêmes oppositions au temps de la Guerre des paysans. Aujourd'hui, elles ne s'y montrent heureusement ni aussi vives ni aussi haineuses que dans la capitale de la France. Mais leur action souterraine y est parfaitement sensible, soit dans les villes, soit dans les campagnes : ici, spécialement pour les questions religieuses et dans les rapports des masses incultes avec l'autorité ecclésiastique ; là, plutôt sur le terrain économique et social.
La bourgeoisie cultivée, quoique se rattachant historiquement au tiers état, ne peut plus aujourd'hui recevoir ce dernier nom ; elle aussi ne forme plus un ordre fixe et fermé, ayant ses droits propres, mais une grande classe aux limites élastiques, recevant ou perdant à chaque instant quelques membres.
La bourgeoisie cultivée se distingue d'ailleurs toujours soit de l'aristocratie soit des grandes classes populaires, par des points essentiels qui ont leur importance pour la constitution, et surtout pour la politique et l'administration. Elle diffère de l'aristocratie en ce qu'elle ne réclame point une place distinguée dans les pouvoirs de l'État, ni par suite des privilèges, soit de titre ou de rang^ soit de représentation dans une chambre haute. Son éducation est plus civile que politique; sa place dans la société et dans l'État repose davantage sur la communauté nationale et le droit commun ; sa représentation fait naturellement partie de celle du peuple.
Elle diffère des classes inférieures par une éducation savante, artistique, ou du moins fine et polie; par les professions libérales, ou généralement par un travail qui est plus de tète que demain; elle se voue davantage aux œuvres de l'esprit qu'aux besoins matériels de la vie.
IVemière des classes populaires, elle est aussi, comme l'aristo-
cratie, une classe intermédiaire. Mais elle touche à la quatrième classe, qui afflue continuellement vers elle. La classe anglaise des gentleman est du même genre, quoique plus limitée et plus distinguée que la haute bourgeoisie de France, d'Italie et d'Allemagne*.
Nous rangeons dans cette division :
1) Les fonctionnaires de VÈtat qui ne sont pas détenteurs d*une portion de Tautorité publique (sinon ils appartiendraient à la classe gouvernante), à l'exclusion des simples copistes et gens de service.
2) Les ecclésiastiques et, en général, les professeurs;
3) Les docteurs, les notaires^ les avocats, les médecins et pharmaciens, les savants, les hommes de lettres ;
4) Les artistes, les ingénieurs, les hautes professions techniques ;
5) Les grands négociants et les grands fabricants;
6) Les métiers élevés [artistiques) ;
7) Les capitalistes (rentiers);
8) Les grands propriétaires fonciers qui n'appartiennent pas à l'aristocratie.
Une éducation, une culture plus élevée forme le caractère essentiel de cette classe; une position indépendante qui permette des loisirs pour les affaires publiques, en est le caractère ordinaire.
Les études universitaires ou techniques étant souvent nécessaires dans les fonctions publiques, cette classe instruite a presque toujours, par les capacités de ses membres, lorsque des lois particulières n'en ont pas atténué l'effet, une prépondérance marquée dans les chambres et les assemblées, et généralement dans la vie politl(|ue moderne. Elle marche à la tête du progrès; dans le cours régulier des choses, son opinion forme l'opinion publique. On peut la comparer assez justement à l'ordre primitif des Germains pleinement libres [VoVfreien), ou à l'ordre des libres intermédiaires [Mittelfreien) du moyen âge [comp. p. 133], quoique l'éducation, la fortune, la profession en soient aujourd'hui les traits essentiels, et que la naissance ne soit plus exigée.
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*De même que ces ordres formaient, dans l'État ancien, le fond du peuple jouissant des droits politiques, de même, la classe instruite joue le principal rôle dans Torganisation moderne, et occupe, en fait, la plupart des fonctions publiques *. 4. Les grandes classes populaires (improprement : le quatrième ordre) et le prolétariat.
Nous comprenons dans la quatrième classe, les grandes masses qui ne rentrent pas dans les trois précédentes, le peuple au sens étroit du mot.
Elle renferme les professions les plus diverses, la vie la plus variée, tout en demeurant unie aux autres classes par la patrie commune, la nationalité, et avant tout, par les droits de citoyen. * 11 faut y ranger les larges groupes suivants :
l'^ Les paysans et cultivateurs travaillant eux-mêmes, avec ou sans domestique, aux champs, aux prés, aux vignes, aux soins du bétail ; groupe nombreux et vigoureux entre tous, grand collecteur des forces du peuple, où les diverses classes viennent puiser comme dans une source toujours vive et féconde;
2' On peut mettre dans ce même groupe les pasteurs et bergers^ hs pécheurs, les chasseurs, les marins, les mineurs, et en général tous les travailleurs que leur vocation place toujours en face de la nature externe ;
3* La petite bourgeoisie de la ville ou de la campagne, les petits vidrchands ou maîtres de métiers, les groupes inférieurs des professions industrielles, travaillant soit à domicile soit comme ouvriers dans les fabriques ;
4* Les employés et les serviteurs inférieurs de l'État et dos taules professions libérales, ainsi dans l'armée les sous-officiers, dans les bureaux les scribes et les copistes, etc. ;
^ Ce qu'on nomme improprement le prolétariat des commismissionnaires, journaliers, hommes de peine, etc. Tous ces groupes sont voués à un tj^avail matériel qui les absorbe ;c'est là leur caractère commun. On ne peut, sans doute, séparer absolument le travail de tête et le travail de main ; oMinairement la tête a besoin du bras, et réciproquement. Mais leur diflférence n'en est pas moins réelle et tous les peuples
Tont toujours comprise. Une culture plus complète de Tesprît devient indispensable lorsque l'activité de l'intelligence, la spéculation l'emporte ; la profession, la manière de vivre s'élèvent. La même culture n'est pas nécessaire là où domine le travail du corps ; la vie s'y meut dans des formes plus régulières et plus simples.
Bien qu'elle soit le fondement nécessaire de tous les États, cette grande classe n'est pas capable de les gouverner ; elle a besoin de chefs et de représentants. Elle est, dans la règle, le côté passif et obéissant à la vie publique. Parfois cependant, elle se lève tout à coup, passionnée et surexcitée; elle brise alors avec une force invincible les barrières de l'ordre externe, impose violemment sa volonté, renverse les trônes, et met la force dans la main d'hommes ou de dynasties nouvelles. Mais elle est toujours incapable de gouverner elle-même, etsi elle l'essaie, l'État ressemble à un homme qui a la tête en bas et les pieds en l'air.
Jamais elle n'a été aussi puissante que dans l'État moderne. C'est la première fois que les classes servantes elles-mêmes, dans le sens étroit du mot, ont été élevées au rang d'hommes libres. Les couches les plus inférieures se sentent intéressées au bien public et réclament les droits politiques. Ceci doit attirer toute l'attention de Thomme d'État. 11 ne suffit plus de peser l'opinion des classes cultivées. Les masses, avec leurs instincts, leurs désirs et leurs passions, sont bien autrement influentes que dans le passé. L'Étal moderne — nous parlons principalement de l'Europe et, par conséquent, de la race arienne — est devenu encore ici plus généralement humain.
Cette grande classe réunit les groupes professionnels les plus nombreux. Les éléments les plus sains et les plus mauvais s'y pressent. Sans elle, l'État ne peut être ni sauvé ni conservé, et elle en menace constamment l'existence. Sa portion la meilleure est celle des campagnes, et cependant elle aussi a besoin d'un nouveau souifle de vie intellectuelle et morale, pour demeurer la base assurée de l'ordre public menacé. A côté d'elle se place la petite bourgeoisie. Toutes deux ou encore une
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certaine organisation dans les communes. Mais quant aux
masses entassées dans les grandes villes, l'organisation com-
xn.unale ne suffit pas ; et cependant les liens des corporations
sont détruits, les rapports organiques entre maîtres et compa-
gr^Oïis partout rompus, ce que la nature rapproche est dispersé.
"^ I^e système des ordres anciens est anéanti, et des groupes en-
ti^rs, les ouvriers des fabriques par exemple, manquent de
toute organisation. Quelques associations volontaires et les
it.'^'m.ions ouvrières sont encore les seuls germes d'une organisa-
t£o>n régénérée.
Xa société entière souffre de cette lacune *. La communauté de V^ducation, des intérêts, de l'esprit entre personnes delà même classe professionnelle, n'a pas complètement disparu; mais elle est agitée, elle fermente, et la guerre sans limite et sans but de loias contre tous est déclarée. La police intervient, mais ne peut <ivi.c rarement empêcher le mal ; souvent elle l'empire en blessant et en maltraitant, quand il faudrait soins et remèdes. Comlï^^nt s'étonner, dès lors, que la semence des doctrines athées ®^ des maximes communistes trouve une terre fertile dans les touches profondes de la quatrième classe, et que, dans les &**^ndes villes et dans une partie des campagnes, l'ivraie ait poussé avec tant de force, qu'elle menace d'étouffer les nobles PÏa.ntes de tout notre passé ?
lie prolétariat proprement dit peut être considéré comme '^ dernier groupe de cette dernière classe. Cependant il ne '^vit ni le placer sur le même rang que les autres groupes, ni Organiser comme tel ou comme une classe à part. L'homme ^ IStat doit au contraire s'efforcer de le faire disparaître en ** fondant dans les premiers groupes. Le prolétariat ne se compose, en effet, que de leurs débris, fractions isolées et sans for- ^^?»e, qui par elles-mêmes se dérobent au système ordonné des ^^asses.
Diviser rigoureusement les hommes en ceux qui possèdent et
^Mx qui ne possèdent pas, et ranger les seconds parmi les pro-
i ^^laires pour les opposer aux premiers, c'est partir d'un système
I *^^x et dangereux, dont le triomphe ramènerait à la barbarie.
Dieu merci, la grande masse de ceux qui ne possèdent pas, 5« rattache encore organiquement aux autres et se trouve satisfaite de ce lien. L*enfant n'a rien et n'est pas un prolétaire, parce qu'il trouve chez ses parents, soins, éducation, entretien ; il partage leur situation ; la commune complète ou remplace la famille pour les orphelins eux-mêmes. Les garçons de ferme et gem de service des campagnes, pour ne posséder rien, ne le sont pas davantage ; ils ne sont pas isolés dans la société ; ils partagent la vie et la demeure de l'agriculteur et de sa famille. Lorsque les métiers étaient organisés, les compo^/nons formaient une famille autour de leurs maîtres ; aujourd'hui encore on rencontre parfois quelque chose de semblable qui élève l'ouvrier au-dessus du prolétariat. Les domestiques eux-mêmes trouvent une existence assurée dans les les liens de la soumission. Enfin, l'enrôlement donne aux soldats honneur et subsistance. Ce qui manque le plus, c'est l'organisation des ouvriers de fabrique : c'est là que le prolétariat se recrute ; c'est là qu'il prend ses grandes et menaçantes proportions.
Le grand art de l'homme d'État doit être d'empêcher que les débris des groupes organisés ne tombent dans les masses nécessairement inorganiques et atomiques du prolétariat. Qu'il s'efforce de faire remonter ces débris dans les classes, où ils trouvent au moins un entretien assuré. Ainsi diminué, le prolétariat n'a pas besoin d'une organisation propre, dont il n'est pas susceptible, mais d'un patronage qui s'enquière de ses intérêts, parle et agisse pour lui.
Les groupes élevés de la quatrième classe, sans être capables d'occuper les fonctions publiques proprement dites , peuvent cependant remplir les offices municipaux, et ne doivent pas, par conséquent, en être exclus.
Enfin cette classe doit avoir une part dans la représentation. Mais l'État fera bien d'y veiller, car il est à craindre que le tiers état, avec sa culture et ses loisirs, ne la lui enlève en fait. Au reste, il est bon qu'elle puisse choisir ses représentants même hors de son sein. Elle doit avoir un droit dévote proportionné à sa grande importance ; mais il serait injuste de donner des
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droits égaux à tous ses membres, si divers de capacité et de
valeur sociale.
Le prolétariat a plus besoin de patrons et de protecteurs que de représentants, qu'il ne saurait trouver dans son sein ; et plus le raog des patrons sera élevé et considéré, mieux ses intérêts seront protégés.