CHAPITRE PREMIER
L'État est-il but au moyen ? — Dans quelle mesurc^^
l'un et l'autre?
i. La première de ces deux questions, souvent formulée da^ ces termes a), demande si TÉtat a son but en lui-même (Selbs^ wek), s'il doit être poursuivi pour lui-même, ou s'il n'est qu' moyen au service des fins individuelles.
Les théories antiques, celles des Hellènes surtout, regardais l'État comme le but le plus élevé de l'homme, comme Vhumar' parfaite. Elles ne voyaient guère que l'État; les indivic n*étaient devant lui que des fractions sans droits propres. A e donc de servir l'État et non à l'État de les servir, car les part se doivent au tout, les membres au corps. L'individu est sacr sans hésitation au bien public; il en reçoit toute sa valeur, des droits que pour lui. Sa liberté n'est qu'une portion d
a) Ces termes la posent inexactement, car TEtat est à la fois 1: moyen : telle est la pensée de l'auteur.
iDerté publique, sans protection ni faveur dès qu'elle entre sans une voie indépendante, individuelle, distincte des tensances générales de TÉtat.
Des écrivains d'Angleterre et d'Amérique sont venus les premiers opposer à cette omnipotence de l'État un système diamé- *2ilement contraire.
Pour eux, TÉtat n'a aucun but propre; il n'est qu'un moyen au ^Tvice de Vindividu. Macaulay reproche, comme une faute 2i.pitale, à la politique des anciens et à celle de Machiavel, d'avoir i.^connu a que les sociétés et les lois ne subsistent que pour i:tgmenter la somme du bonheur privé. » Cette école moderne ne oit dans l'État qu'un instrument, une sorte de mécanisme qui s sure l'existence, la fortune, la liberté privées; ou encore un y stème ingénieux qui élève le bonheur et le bien-être des indiidus, au moins de la plupart d'entre eux.
Depuis Bacon, nombre de politiques et de savants ont ardemment défendu ces idées; et elles s'imposent à qui ne voit dans Ëtat qu'une société d'individus. Macaulay va jusqu'à leur faire Ixonneur des principaux progrès du droit public moderne, et Robert V. Mohl trouve étrange que l'on puisse mettre en balance t des hommes et une institution qui n'est faite que pour eux.
Cette théorie, de même que la conception ancienne, contient ^i^e part de vérité ; mais toutes deux s'égarent, croyons-nous, ^Our n'envisager qu'un côté de la question.
Posée dans ces termes : but ou moyen? celle-ci mène elle- ^éme à l'erreur. Une chose peut, suivant le point de vue, être ^ïi moyen pour certaines fins étrangères, et avoir cependant en ^le-même sa raison d'être. Un tableau peut être à la fois, pour 'artiste, un moyen de vivre et le but suprême de ses efforts, "expression ardente de ses sentiments, la représentation corporelle de son idéal ; il a donc son but en lui-H;iême. Le mariage ^st pour les époux un moyen de satisfaire certaines exigences ^e la vie, d'adoucir leur sort ; mais il est en même temps l'union des sexes, séparés dans la nature, et la fondation de la famille, ^nité d'ensemble plus haute, supérieure à chacun de ses mem- '^res. Chaque époux sacrifie donc volontairement un peu de son
indépendance et de son égoïsme au but élevé inhérent au ms riage et à la famille.
De même pour l'État : suivant le point de vue, il est moyen -^ service des individus, ou but servi et obéi par eux.
Le système ancien oubliait l'individu, menaçait sa liberté ^ ^. bien-être^ menait à la toute-puissance de TÉtat et par suite ^ tyrannie.
Le système nouveau méconnaît la majesté de l'État, dis&o logiquement son unité, n'y voit qu'une foule désordonnée dHnc vidus et mène à Vanarchie. Les arbres l'empêchent de voir forêt.
La pratique moderne comprend très bien, sans doute, qz^ l'État doit protéger la liberté privée et concourir au bien-éM du grand nombre. Une politique qui se ferait un jeu des intérêt individuels serait aujourd'hui haïe et réprouvée. Tout en régnar: sur l'individu, la loi et la fonction sont, sous certains rapport essentiels, au service de Yindividu; et cette idée, qui a enfant: tant d'institutions de bienfaisance et d'utilité publique, expliqua également les progrès de la liberté privée et surtout de la libert de penser. Elle a sa source dans le christianisme pour la vî religieuse, dans le sentiment germanique du droit pour toute 1 vie juridique de la personne.
Mais il n'en est pas moins faux, logiquement et politiquemen" de soutenir que l'État et l'administration publique n'existentqu pour l'avantage des particuliers^ pour le bien privé de tou^. Ces là détruire l'Etat dans son essence, en faisant du droit publ le simple frontispice du droit privé. Lorsque les plus noble citoyens des nations viriles se dévouent volontairement, eur leur fortune, leur repos et leur vie, pour sauver l'État, n'est-« pas qu'ils préfèrent la haute idée du bien public à leur intér propre ? n'est-ce pas à elle qu'ils se sacrifient? Si TÉtat n'e= qu'un moyen pour l'individu, si la vie de la nation n'est pas pl« précieuse que celle d'un grand nombre, ces actes héroïqu ne sont que vaines folies. Dans les grandes crises, l'homm sent bien que l'État est autre chose qu'une « société d'assuran mutuelle. » L'égoïsme individuel fond alors au feu de l'amo
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de la patrie, et les devoirs envers TÉtat élèvent et enflamment les masses.
La nation n*est pas simplement une somme d'individus ; de même, le bien publie ne se confond point avec la somme des intérêts privés et changeants. Il y a, sans doute, influence réciproque, relation, même étroite dépendance entre le bien de F État et le bien des particuliers: quand les intérêts de la foule souffrent, ceux de TÉtat sont rarement sains. Mais ces deux lignes ne sont pas toujours parallèles ; souvent elles se croisent ou s'écartent. Le salut de l'État ou l'intérêt des générations futures vient réclamer parfois de durs sacrifices de la génération présente ; parfois, au contraire, c'est TÉtat qui se grève pour sauver les intérêts privés du moment. •
Il faut donc se demander quand l'État est moyen, quand et dans quelle mesure il est but et domine les individus ?