CHAPITRE III
Conceptions incomplètes ou exagérées.
1* « Le but de TËtat, c'est la sûreté du droit : « cette opinion f^gna quelque temps en Allemagne après Kant et Fichte ; elle visait surtout, ou même exclusivement, le droit privé.
< Ce n'est pas a suivant Kant {Rechtslelhre^ §47 à 49), « le bien ou le bonheur des citoyens, mais l'accord de la constitution avec les principes du droit qui fait le salut (le but) de l'État. » Pour fichte (Naturrecht, III, 152), « la volonté générale, la volonté de 'Etat ne veut qu'une chose, la sûreté des droits de tous. » Parant de là, Guillaume deHumholdt restreint étroitement « l'action et le but de l'État au maintien de la sécurité intérieure et extérieure. » De nos jours encore, Eôtvôs {Moderne Ideen^ II, §91) ^(^rme que <c l'État n'a pas d'autre but que la sûreté des indi* vidus. »
Cette conception naquit dans la seconde moitié du xviii« sièele, des efforts contre la manie d'alors, bienveillante peut-être ^ais insupportable, de tout gouverner, que l'on justifiait par l'idée du bien et de l'intérêt général. Il sembla qu'on trouvait une formule victorieuse en restreignant le but de l'État à la sûreté ^u droit, et l'on décora l'État ainsi compris du nom de Rechtstat
{État de droit) t par opposition à la forme détestée du Poli (Etat policier).
Cette étroite limitation ne pouvait satisfaire les modern< sûreté du droit est sans doute un devoir principal de l'État jamais aucun gouvernement ne restreindra son activité. £ seule mission. Les partisans du système furent eux-mêmes gés de l'élargir. Pichte avait d'abord prétendu que « laprot de la propriété est le but principal de FÉtat ; » mais, en dans sa lutte contre la monarchie universelle de Napoléoi cependant protégeait la propriété, il s'élança à la haute ic r£tat national, organe de l'esprit d'une nation. Humbold venu ministre de Prusse, éleva le niveau intellectuel pi écoles publiques qu'il avait repoussées dans ses théories, e força de grandir la puissance de la Prusse, très sufl cependant pour la simple application du droit civil et du pénal.
En réalité, la formule est incomplète, surtout pour les civilisés du monde moderne ; elle peut tout au plus cor au système mêlé de droit privé de l'Europe féodale.
Le sentiment du droit n'est point le seul actif dans la n: Elle a également des besoins économiques, qui n'ont rien à avec la sûreté du droit : routes, canaux, chemins de fer, | et télégraphes. L'État peut seul les satisfaire, et il h'osers n'était a qu'État de droit. » Les grands intérêts civilisa écoles populaires, scientifiques, artistiques, techniques, ne vent pas davantage se passer de ses soins, ni être abandoc l'arbitraire privé ou à l'autorité calculée ou dominatri l'Église. La négligence de ces intérêts par l'État du moye vient même, en partie, de cette conception étroite de « l'É droit. B
Enfin, la nation est un être politique appelé à affirmer s< ractère, à manifester son génie, non seulement dans sa lé tion et sa jurisprudence pour la sûreté des droits privés, aussi dans le développement plus élevé de son gouverne civilisateur et de sa liberté.
L'insuffisance de la conception amène pratiquement :
BUT DE l'État. 283
a) La négligence des intérêts politiques de Tensemble ;
b) La négligence des intérêts communs de culture ;
c) La paralysie et la mort de Tesprit politique des citoyens, par suite, l'afTaiblissement de la puissance publique ;
d) Un système étroit, égoïste et mesquin de droit et de jurisprudence, un esprit de chicane fatal à l'autorité de TÉtat.
1 La théorie de la a félicité universelle s tombe dans l'excès contraire. Le bonheur des hommes est, pour la plus large part, indépendant de TËtat. Les biens matériels eux-mêmes : subsistance, vêtements, habitations, fortune, s'acquièrent par le tra- V vail et par l'économie privée. A plus forte raison en est-il ainsi des biens de l'esprit. Ce n'est pas l'Ëtat qui donne les aptitudes et les talents; ils sont individuels et non communs. Crée-t-il davantage les joies de l'amitié et de l'amour, le charme de l'étude, des arts, de l'éducation? Est-ce lui qui donne les consolations de la religion, la pureté et la sanctification de Tàme unie à Dieu? L'homme n'est pas seulement citoyen ; il a son originale indiquante, ses aptitudes propres, ses devoirs particuliers. L'État^ 7iii repose non sur les différences des individu s mais sur la com- '^unauté de la nation, ne peut donc pas s'emparer des buts de ^^ vie privée.
Cette conception trop large a également ses dangers :
a] Elle conduit aux empiétements de l'Ëtat, à tyranniser ^^and il ne faudrait que protéger ;
b) Malgré sa bonne volonté de rendre tout le monde heureux, ^ Etat, par une action malencontreuse et usurpée, compromettra plutôt le développement naturel des choses et le bonheur de
c) Il épuisera ses forces dans des voies étrangères, se détour- ^^n de son véritable but, et sera d'autant moins capable de Yaccomplir.
Cette conception a lourdement pesé sur les Ëtats de l'antiquité; la politique des lumières du siècle passé s'est également ^«éedans ses voies. Le but public de l'Ëtat moderne doit être ï»îeux précisé.