XIV PRÉFACE DU TRADUCTEUR
à la nation, et le langage gagne en précision et en rapidité *. La nation peut comprendre plusieurs peuples^ ou ne renfermer qu'une fraction d'un peuple unique. Le peuple sent son imperfection, et tend naturellement à trouver des organes, à devenir nation, surtout de nos jours, par le réveil de l'esprit national. De là le principe des nationalités. Faut-il le regarder comme absolument décisif? Non, sa valeur n'est que relative. Nulle part la correspondance n'est parfaite ; nulle part l'État n'embrasse que le peuple et tout le peuple. Bien mieux, « la forme la plus haute de l'État ne s'arrête mênoie pas aux bornes du peuple : elle est humaine. »
C'est avec autant de raison que l'auteur critique l'expression de pouvoir exécutif. Peu d'expressions ont été aussi fécondes en erreurs : « le gouvernement n'est plus qu'un gendarme, » lui qui a la haute mission de conduire politiquement la nation ; lui qui cherche de toute part le bien et l'utile ; lui qui commande comme la tête aux membres ; lui enfin qui exige les forces vives des plus grandes intelligences ! Il s'agit bien là d'exécution ! Pourquoi ravaler ainsi le pouvoir politique? Son nom, c'est le pouvoir gouvernant; sa mission, c'est la haute direction de l'ensemble dans les limites ordonnées des lois. Ses fonctions sont donc essentiellement primaires.
Les fonctions d'exécution proprement dites sont, au contraire, naturellement secondaires, et par suite généralement confiées à un ordre de fonctions subordonné. Tel est le caractère de l'armée ; c'est elle qui est la force publique suprême d'exécution. Aussi n'est-elle point un pouvoir proprement dit. Elle ne se meut pas librement; elle ne se dirige pas elle-même suivant ce qu'elle croit le mieux: elle obéit. On lui dit: a Allez, » et elle va; « Faites, » et elle fait. Elle est la force sous la direction de la volonté ; le bras commandé par la tête (comp. p. 464).
Une autre notion remarquable, qu'on ne peut cependant approuver sans restriction, c'est celle que l'auteur donne de l'empire. État historique aux tendances universelles, royaume des royaumes, couronne et faite des États particuliers, dont le chef s'appelle roi des rois dans l'Orient, César (Kaiser^ czar) ou empereur dans l'Occident. La jeunesse universitaire d'Allemagne
* Comp., p. 71, note a.
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peut puiser dans cette conception des tendances dangereuses de pangermanisme, bien éloignées sans doute de Tesprit de Tauteur, pour qui le type le plus élevé de TÉtat est appelé à embrasser plusieurs peuples.
YII
Dans rÉtat antique, l'étranger était sans droits. Dans TÉtat moderne, il a généralement la plénitude des droits privés ; les droits politiques seuls lui manquent, et encore il peut les obtenir par une naturalisation qui devient de plus en plus facile.
Bien plus : de nos jours, la nationalité apporte souvent plus décharges que de droits. L'étranger qui veut vivre de ses rentes ou faire le commerce semble plus favorisé que l'indigène. Sans doute, il n'a pas les droits politiques, et les carrières publiques luisent fermées. Mais que lui importe? Loin de toutes les agitations de la vie publique, sa fortune et sa tranquillité s'en augmentent, et il n'est pas tenu non plus d'accepter certaines fonctions inférieures (jury S tutelle, offices communaux) qui s'imposent au citoyen. Il est en même temps dispensé de la plus lourde des charges qui grèvent ce dernier, du service militaire, de la dîme du sang. Jeune homme, il trouvera une position ou un succès plus facile dans les administrations de finance ou d'industrie, dans toute carrière privée que le service militaire gêne ou interrompt. Père de famille, il sera plus tranquille sur le sort des siens ; ses fils n'ont pas de Rubicon à passer. Dira-t-on que l'étranger est tenu de servir dans son pays d'origine? Mais d'abord ce n'est pas toujours vrai; en second lieu, beaucoup s'en dispensent.
Les États modernes commencent à comprendre cette anomalie. D'autre part, l'État ne craint plus aujourd'hui d'augmenter le nombre de ses nationaux ; il voit même une cause de force dans cet accroissement. Enfin, il redoute la formation d'une classe de gens sans patrie, et repousse le heimathlosat comme une plaie. De là les lois qui, sans forcer la naturalisation, tendent cepen-
* En Angleterre, l'étranger est appelé par une loi récente à faire régulièrement partie du jury.