F. — LA MONARCHIE ABSOLUE MODERNE
La monarchie représentative ne naquit pas directement de l féodal. Les luttes contre la féodalité engendrèrent une m chie absolue nouvelle, réalisée d'abord en France et en Esps où l'absolutisme pénétra plus vite et plus complètement en son de la force moins grande des éléments germains et de fluence puissante des traditions romaines.
Dès le XII® siècle, à l'apogée de la féodalité, on voit les lé français travailler avec ensemble et audace au triomphe principes romains. Ils veulent un gouvernement un, indivi absolu, qualités qu'ils réunissent sous le nom de puissances raine. Pour eux, les droits féodaux sont des usurpations e abus qu'il faut restreindre ou abolir, les rois francs sont les cesseurs des empereurs romains, la législation romain seule estimable ^ Il fallut des siècles pour que ces idées p lussent dans les faits. La lutte interne ne s'arrêta mêmequ l'anéantissement complet des formes variées de la féodalité, monarchie absolue, née et grandie dans l'intervalle, fut emp avec leurs derniers débris.
Le fameux principe du droit impérial romain est ensf
* r/iierry, Temps méroving., I, p. 16.
LES FORMES DE l'ÉTAT. 349
ime une règle nécessaire de droit public * : « Qui veut le roi, eut la loi, » dit un vieil axiome français. Ainsi concentrée, la Lslation pouvait écarter tout ce qui s'opposerait au développe- Qtde la puissance, de Tesprit, du bien publics. Les tribunaux es parlements contribuèrent par leurs arrêts au succès de Le tendance. L'opinion lui était favorable, surtout dans villes, imbues depuis longtemps de la culture romaine, noins pénétrée par les influences féodales. On détestait beauip plus le seigneur qu'on ne craignait le roi; l'humiliation du ïmier semblait devoir profiter aux professions urbaines; les f sans eux-mêmes y gagnaient plus qu'ils n'y perdaient, -ouw XI (1461-1483) en France ^ et Philippe II (1556-1598) en pagne, achevèrent le triomphe de l'autorité royale. Là, il y eut s tentatives de réaction ; ici, l'absolutisme, mieux assis, devint nabre et cruel. On frémit en lisant que Philippe II décréta la iminalité du peuple entier des Pays-Bas, En France, le règne î Louis XIV marque l'apogée du pouvoir royal, qui décline isuite jusqu'à la Révolution. Grandes ou petites, les dynasties lemandes s'empressèrent d'imiter l'exemple du grand roi ' ; et m vit alors de nouveau un monarque chrétien, osant même
I Beaumanoir, II, 57 : < Ce qui U plest a fere, doit estre tenu por à loi ; Û8 U ajoute : € Pourvu quMl ne soit pas fet contre Dieu, n$ contre bonnes eurs, car s*il le ferait, ne le devrait pas si soùgets souffrir. » Gomp. La fer- 're, dans la Rev. Wolowski, IV, p. 125. Les glossateurs italiens ont alement une certaine répugnance pour le principe absolu de Rome, et
cherchent à le restreindre par l'idée du droit divin et du droit humain.
professeur de droit public Delaunay l'interprétait ainsi, même sous le is absolu des princes (1688), disant, « que la loy est la volonté du roy, et n pas que la volonté du roy soit loy. » Mais il y a toujours eu d'offl- !ux courtisans dévoués à Tabsolutisme.
' En 1463, il défendit au duc de Bretagne d'employer la formule : « Par grâce de Z>teu, » dont les seigneurs se servaient généralement avant larles VII. Schàffner, Franzôs. Retchs., II, p. 272. Les victoires des isses, en abattant Charles le Téméraire, firent tomber le principal repréitant de la haute aristocratie féodale, et décidèrent ainsi du triomphe de royauté en France.
Frédéric U de Prusse, dans VAntimach,^ 10 : € Il n'y a pas jusqu'au cadet cadet d'une ligne apanagée qui ne s'imagine être quelque chose de semible à Louis XIV. Il bâtit son Versailles, il a ses maîtresses, il entretient 3 armées. Ils s'abîment pour l'honneur de leur maison, et ils prennent par nité le chemin de la misère et de l'hôpital. »
invoquer son droit divin, condamner à mort tout le peup bavarois, sur lequel il n'avait d'autre droit que ses prétentions
a L'État, c'est moi, » de Louis XIV exprime avec une r marquable naïveté la pensée politique du nouvel absolutism Le roi n'est plus la tête, c'est-à-dire l'organe le plus élevé 4 corps de l'État ; il identifie sa personne à l'État ; nul que lui n^ des droits ; le bonheur public, c'est son bonheur personnel; droit public, son droit individuel; il est tout dans tout; hors lui, rien.
Cette identité, bien différente de la majesté de l'État persox^- " nîfiée dans le monarque, était d'autant plus dangereuse ^qu'eM-^ coïncidait avec la théorie de l'omnipotence de l'État. Aumoy^ âge, le pouvoir central, brisé partout, était sans force. On s jeta dans l'excès contraire ; aucune sphère de droit ne fut plivà l'abri de celui-ci. Le droit privé lui-même fut envisagé comokune création de l'État et livré à son bon plaisir.
Les théoriciens du droit pvhiic appuyèrent cet absolutisme d raisons apparentes ou oublièrent de le combattre. Hais certain théologiens de cour (jésuites ou hauts prélats, luthériens orth doxes) ne furent pas moins coupables ; ils dégradèrent devan^ l'autorité humaine l'idée chrétienne de Dieu, en faisant des roi ses représentants directs et parfaits, les détenteurs du gouver" nement divin du monde sur la terre, des sortes de dieux terrestres. Si Dieu est le maître absolu du monde, qu'il a créé, que so esprit remplit et conserve, s'ensuit-il quç les rois soient le-^ maîtres absolus des peuples, qu'ils n'ont pas créés, qu'ils ne peu^ vent pleinement satisfaire ou conserver? Les rois aimèrent d^ nouveau à s'identifier avec la Divinité, comme au temps de^
< Hormayr, Lebensbilder, I, p. 256. Patente de Joseph 1 d'Autriche (20 dé^ cembre 1705) : « Tous les Bavarois s'étant rendus coupables du crime de lèse-majesté envers nous, le seul prince légitime de leur pays {Landesherr) établi par le Dieu tout-puissant, ont par conséquent mérité d'être pendus. Cependant, par notre haute clémence (!) et notre paternelle douceur (!), nous ordonnons qu'on tire au sort, et que chaque quinzième seulement soit aussitôt pendu. » C'est à n'en pas croire ses yeux, et cette insigne folie s'écrivait au xviir siècle, quelques années à peine avant l'époque € des lumières philosophiques » !
, LES FORMES DE l'ÉTAT. 351
empereurs romains. On sait avec quel plaisir Louis XIV joua le rôle de Jupiter. Le jeu était sans doute plus convenable dans la forwe païenne.
Et cependant une impuissance réelle se montrait souvent sous c^We toute-puissance théorique. La flatterie gratifiait les princes d'nn pouvoir sans bornes, et ils n'étaient souvent que le jouet de tavorîs ambitieux ou intrigants et de maîtresses éhontées. Tout dépendait des qualités de l'homme. Une individualité remarqua- '^i Louis XIV, par exemple, avant que l'âge et les plaisirs Teus- ^®û4 affaibli, pouvait garder une apparente omnipotence ; et ce- P^'îdant, ces hauteurs vertigineuses finirent par le troubler '«i-môme*.
Qua devaient-elles être pour des princes faibles comme
^àiirles II d'Angleterre, Ferdinand VII d'Espagne, Louis XV de
'^'"anceP'Le roi ne régnait plus, mais le courtisan ; les peuples
tombaient dans la misère. La situation de l'Espagne, de Tlta-
'^^ et de l'Autriche, de 1548 à 1740, montre les déplorables effets
^M système 2.
Le vieux terrain de l'Europe renferma heureusement assez de ^''^ditions contraires et d'institutions importantes pour empê- ^«iep ce nouvel absolutisme de devenir permanent et universel ^OxKxme en Asie. La dynastie restaurée des Stuarts perdit sa cou- ^^Une lorsque Jacques II voulut violer les droits antiques du ^^rtement, méconnaître la forme nouvelle de l'Église, imiter *-^^ui8 XIV et mépriser la constitution. Guillaume d'Orange, le ï^^ince et l'homme d'État le plus distingué de cette époque, vint
* Lord Chatham, dans un discours au parlement {Brougham, Hommes ^*Etat, I, p. 29) : € Une puissance absolue cause la ruine de celui même <|lii la possède, et là où la légalité cesse, la tyrannie commence. » Guizot, tissais, p. 245 : « C'est le vice de la monarchie pure (?) d'élever le pouvoir si haut que la tête tourne à celui qui le possède, et que ceux qui le subissent Osent à peine le regarder. Le souverain s'y croit un dieu, le peuple y tombe dans l'idolâtrie. On peut écrire alors les devoirs des rois et les droits des sujets, on peut même les prêcher sans cesse; mais les situations ont plus de force que les paroles, et quand l'inégalité est immense, les uns oublient aisément leurs devoirs, les autres leurs droits. »
3 Laurent, Études sur Thist., XI, 136 : « Si la Révolution avait besoin d'une justiûcation, elle la trouverait dans l'incompatibilité radicale de la monarchie absolue avoc le droit, et par suite avec les intérêts de l'humanité. »
asseoir définitiTement, et d*accord avec la nation, le système re présentatif moderne.
Le continent n'imita pas immédiatement TAngletérre; mais I confiance était ébranlée, et la forme absolue marcha rapidemen vers sa ruine. La philosophie du xviii* siècle en rejeta le prim cipe, et montée avec Frédéric II sur un trône grandissant, ei proclama que ql le roi n*est pas le propriétaire du pays, ni maître du peuple, ni FÉtat, mais le premier serviteur de VÈtai. La Révolution acheva l'œuvre. Après de nombreuses fluctu tions, la monarchie absolue succomba dans toute l'Europe ci iisée devant la conscience affranchie des peuples.
Elle ne s'est conservée qu'en Russie *, où elle trouve un te rain favorable dans les idées religieuses, et dans l'utilité d'u puissance énergique pour un pays immense et à demi civilis Les plus grandes réformes, comme l'affranchissement tout m derne des serfs, ne peuvent guère s'y accomplir que par la v lonté décisive de l'empereur. L'aristocratie les encouragen difficilement, et la Russie n'a pas de bourgeoisie libre et cultiv qui y forme un pouvoir social ou politique. Quant aux mass inférieures, si elles peuvent se gouverner elles-mêmes dans 1 communes et les associations professionnelles, elles sontenco incapables de prendre une part importante dans l'organisatio politique et la confection des lois.
* Le droit public russe qualifie encore « le czar de toutes les Russie^ ^* de € souverain absolu et régnant par lui-même; » sa puissance est fond^^ sur Tordre de Dieu : € Dieu lui-même a conunandé la soumission env0*^ l'empereur, et cela non seulement par crainte du châtiment, mais comi^cie un devoir religieux. » Le czar a seul le pouvoir législatif, mais il pre:»^^ ordinairement Tavis de son conseil. {Fœiix^ Revue étrangère, III, p.7o0.>