A. — FORME HELLÉNIQUE. — SPARTE
Athènes était, pour les Anciens, la plus haute expression de la îmocratie. De même Sparte était, chez les Grecs^ la manifestation plus marquante de Varistocratie. Le caractère des Hellènes les )ussait à la démocratie; ce n*est qu*au rapport des barbares fils aimaient à se considérer comme des aristocrates de naisnce. Cependant la race dorienne, à laquelle appartenaient les )artiates, préférait les formes aristocratiques. Le principe idéal de Taristocratie, c'est le règne des plus nobles Iments de la nation sur la foule subordonnée. L'appréciation l'élévation de cette noblesse ont lieu diversement. En Laconie, race dominante des Spartiates avait conquis le pays par les mes, et s'était assujetti les anciens habitants, les Périoïques ou icédémoniens. Le pouvoir des conquérants se transmit hérédiirement, et l'on naquit maître ou sujet. L'hérédité politique, ractère de toutes les anciennes aristocraties, avait ici une orine naturelle dans les nécessités de la conservation du pouvoir, elle devint le principe fondamental de l'État.
Cette domination héréditaire ne reçut aucun tempéramfe La distinction des Spartiates et des Métoïques demeura dure et absolue; en fait, c'était une différence de caste, sans connubium^ Un Métoïque acquérait rarement la plénitude des droits de citoyen. L'admission de familles nouvelles ne venait pas vivifia^ la race dominante, et la race sujette n'avait pas le consolan t. espoir de voir les meilleurs de ses fils s'élever par leur mérit< au rang des conducteurs de l'État. Cette exclusion paraît d'autan plus étrange et plus dure que les Spartiates ne veillaient pas d^ très près à la conservation de la pureté du sang. Les femme Spartiates dont les maris étaient morts pendant la guerre, m furent-elles pas livrées aux Ilotes pour qu'elles enfantassent de^ fils Spartiates !
Mais Véducation, ordonnée avec d'autant plus de soin, com —
plétait le privilège de la naissance et en assurait le mainticD^
L'État n'avait pas craint de dissoudre la famille pour donnerais jeunesse une éducation politique et guerrière plus achevée.^ Jamais la vie de l'individu ne fut autant sacrifiée à la vie pu-^ blique; jamais l'omnipotence de l'État ne fut poussée plus loin^ On aurait cru que l'homme n'est dans le monde que poui^ l'État.
Entre eux les Spartiates étaient égaux en droits; l'égalité démocratique régnait à un tel point dans cette aristocratie, queles^ fortunes mêmes devaient être égales^ trait caractéristique de laconstitution de Lycurgue. Chaque famille avait reçu un lot égal (xXyipo;) dans le terrain affecté à la jouissance privée, et il lui était défendu de Taliéner. L'usage de l'or et de l'argent fut prohibé, pour que la fortune mobilière ne se réunît pas aux mains de quelques-uns et ne créât pas des riches et des pauvres. Les Ilotes, qui cultivaient les champs, étaient la propriéié de l'État, comme les biens eux-mêmes, et le cens qu'ils payaient en nature était divisé par égales parts entre tous. Les repas mêmes étaient communs et égaux pour tous. V égalité de la vie était donc bien plus complète et plus assurée à Sparte, qu'à Athènes.
Mais la puissance publique ne s'y exerçait nullement dans des formes démocratiques. Le caractère de l'État et du peuple y ré-
pugnait également. Sparte avait bien son assemblée du peuple (sxxXyjffia) ; mais la puissance réelle appartenait à Isigérousie S qui, dans la règle, traitait et décidait seule des affaires publiques. Uecclesia n'était consultée que dans quelques cas de haute importance ; les rois, les gérontes et les éphores avaient seuls le droit d'y parler ; les hommes de trente ans au moins, seuls le droit d'y \oter.
La composition du sénat ou gérousie était aristocratique :
1) Par la naissance. Les neuf mille chefs des familles alloties étaient divisées en trente obes, qu'on peut comparer aux curies romaines. Les deux obes royales nommaient chacune un roi; les yingt-huit autres, un géronte. Les gérontes étaient, jusqu'à un certain point, les pairs des rois, les princes *, et formaient avec eux le sénat ; ce qui empêchait la prépondérance exclusive des familles royales, et augmentait les droits et la dignité de tous.
2) Par l'ape. Pénétrés de respect pour la vieillesse, les Spartiates honoraient en elle la condition nécessaire d'une haute expérience ; les gérontes, hormis les rois, devaient avoir au moins soixante ans. Peut-être même reprocherait-on justement à Sparte d'avoir été trop loin dans cette voie : la faiblesse est souvent la compagne de l'âge, et l'État n'a pas seulement besoin de l'expérience des vieillards, mais aussi et surtout de la force productrice et de l'activité d'esprit des hommes.
3) Par Véhctionj qui avait lieu dans l'assemblée du peuple et par acclamation, les candidats posant d'avance leur candidature. En ambitionnant la haute dignité de géronte, les vieillards exprimaient leur persuation de pouvoir rendre encore des services à l'État, et leur volonté de lui consacrer le reste de leurs forces ; en acclamant, l'assemblée exprimait la confiance du peuple.
4) Par la durée de la fonction. Elle était à vie, ce qui assurait
* L'assemblée du peuple avait les mêmes pouvoirs et le même caractère que les antiques assemblées des Hellènes à Tépoque des poèmes d'Homère. Comp. C. Trieber, Forschungen der spartanischen Verfassungsgesch., Berlin, 1871, p. 114.
- Homère donne encore le nom de (( potaiXeeç » à ces conseillers des rois.
contre les variations du caprice populaire, mais présentait snx^si le danger d'une stabilité maintenue jusqu'à la faiblesse.
Cette aristocratie était d'ailleurs limitée par la royauté^ repr^. sentation plus élevée de Tunité et de la majesté de TËtat, et par l'institution démocratique des éphores, organes changeants du peuple, contrôlant l'activité des rois et du sénat, ayant une juri* diction même dans les affaires publiques.
La constitution de Sparte fait l'effet d'une œuvre d'art. Comme la république de Platon, elle a la beauté externe et l'harmonie des formes ; mais elle surprend par ses éléments internes contraires à la nature*, et éloigne plus qu'elle n'attire. On admire Tarchitecture de l'édifice, mais on n'est guère tenté d'y habiter. Si les Athéniens ont préféré le gouvernement de la multitude à un État bien ordonné, les Spartiates ont sacrifié la liberté de l'homme à l'organisation de l'Ëtat. Leur manière est plus distinguée, mais moins agréable et moins commode. Il y a, chez les uns, un équilibre plus calme de la vie politique; chez les autres, plus d'éclat et plus d'ombres; là, trop de roideur ; ici, de mobilité.
Sparte devait durer davantage. Solon vit de ses yeux le triomphe de la tyrannie et la chute de sa démocratie, alors encore mêlée d'éléments aristocratiques de famille et de fortune. La démocratie pure, introduite après le meurtre des tyrans, déclina visiblement dans son premier siècle déjà. La constitution de Lycurgue, au contraire, maintint pendant cinq cents ans la grandeur de sa patrie. Sparte ne tomba que pour l'avoir violée, spécialement par l'acquisition des richesses, par la corruption qu'elles amenèrent, et par la démagogie des éphores*. Cette constitution était en contradiction avec la nature des hommes et des choses; sa force conservatrice est d'autant plus remarquable. Peut-être a-t-elle dû une partie de son immuable soli-
' Les Hellè nés ne le sentaient pas comme nous, qui attachons tant de prix à la liberté de la vie privée; la constitution de Sparte répondait assez à leur idéal. Comp. Trieher, op. cit.
2 Laurent (II, 290) fait remarquer que l'immutabilité de la constitution fut une cause de la dépopulation de Sparte.
à la croyance idéocratique du peuple, que son législateur t le favori de Zeus et un demi-dieu.
uoi qu*il en soit, on vante également la durée de la constitu-
analogue de la Crète, et de celle également aristocratique de
Ihage. L'histoire montre que les aristocraties, en faisant un
icipe fondamental de la stabilité de l'ordre, assurent à TÉtat
vie plus longue que les démocraties par la souveraineté du