CHAPITRE XVIII
B. — l'aristocratie romaine.
La République romaine est une aristocratie d*uu genre plus haut. Les Romains surent distinguer exactement les droits publics de rÉtat et la liberté privée des individus. Quoique pénétrés, dès le principe, du dévouement à la chose publique et du sentiment élevé de la grandeur et de la majesté de TÉtal, ils n'entreprirent nullement de mutiler à son profit la vie individuelle, et se gardèrent d'exclure étroitement et artificiellement tout ce qui était étranger. Cette exclusion conserva pendant quelque temps la vertu de Sparte, mais elle la rendit impuissante à s'affirmer grandement au dehors. Enfin, Rome ignora toujours la rigidité de ces différences de caste que nous trouvons à Sparte. Les oppositions qu'on y rencontre ne sont pas immobiles et ne se paralysent pas Tune l'autre; au contraire, les luttes et la mobilité des classes y développent la vie politique. L'État romain est une œuvre d'art comme celui de Sparte ; mais il est plus conforme à la nature humaine et aux condition^ générales du monde, et il s'en distingue hautement par la richesse de l'organisme et la grandeur des rapports. Rome est au premier chef un être organique.
Dans les traits principaux de la République, le caractère arî^'
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îralique domine partout; mais il est tempéré par des instituns démocratiques et monarchiques. On le voit : 1) par la relan des ordres ; 2) par le système des assemblées populaires ; par le sénat ; 4) par les magistratures. l) Relation des ordres. Une circonstance de fait réagit dès Tori- 16 contre la roideur etle despotisme du patriciat. Les patriciens descendaient pas d'une souche v/nique, comme les Spartiates ; ir origine était latine, sabine ou même étrusque, de même que ristocratie anglaise est à la fois normande et saxonne. Ils euit d'abord toute la puissance politique ; mais bientôt la plèbe ►rganisa, elle eut ses magistrats ; enfin, une aristocratie noulle sortit de son sein. L'union et le mélange de ces deux aris- ^raties produisirent alors cet ordre politique nouveau, toujours vert et si important, des optimales ^
L'aristocratie conserva la tradition du gouvernement et labitude des afiTaires tant que dura la République. Elle se disiguait par la naissance, l'éducation, la richesse, la science poique ou religieuse, la puissance. Mais elle puisa continuelleent des forces nouvelles dans la plèbe. Elle s'éleva aux plus luts sommets de la vie publique ancienne, égale aux rois, ême supérieure, sans cesser d'être en pleine communauté avec nation dont elle sortait.
L'éducation politique des Romains était soignée ; mais c'était iffaire des familles, non de l'État comme à Sparte. De là la iriété et le caractère héréditaire des tendances politiques, au eu de l'uniformité Spartiate. La plupart des grandes familles )n)aines gardèrent un esprit conservateur; on peut cepenant citer les tendances libérales des Valériens et des familles, lébéiennes par l'origine, des Publiliens et des Siciniens. Les Wdiens, sauf de rares exceptions, peuvent être comparés à des >rys anglais.
2. Les assemblées populaires, Rome eut trois espèces de comi- 'S; les plus récents seuls, les comices par tribus, furent organis démocratiquement. Le but originaire de ces derniers était
Gomp. sup., 1. II, c. X.
simplement de servir d'organe aux vœux des plébéiens et de borne à la puissance des patriciens ; ils n'avaient aucune part à la direction des affaires publiques. Petit à petit, ils s'emparèrent de tout le pouvoir législatif. Et cependant leur influence ne fiit que rarement décisive, même dans les derniers siècles de la République, alors que l'aristocratie tombait en décadence et que la monarchie était à la porte. Les tribuns eux-mêmes ou la haute autorité du sénat empêchaient dans la règle le débordement de la démocratie, et les comices par tribu n'étaient ordinairement qu'un ferment et une barrière contre l'opiniâtreté et la puissance extrême de l'aristocratie.
Les comices par curies, puissants d'abord, ombre de pouvoir ^ la fin de la République, étaient par contre entièrement arist(^— cratiques. Ils formaient avant tout l'assemblée de l'anciemi^ aristocratie des patriciens ; en admettant que les plébéiens y eussent entrée, leur situation inférieure demeure certaine.
Par contre, les comices par centuries^ la plus importante d&s trois assemblées, embrassaient toute la nation, mais en donnant une influence décisive aux hautes classes. La, constitution du cens se fondait :
a) Sur la fortune, La première classe, celle des plus imposés, jointe aux dix-huit centuries des chevaliers, formait à elle seule la majorité des voix ; les quatre autres classes et la masse des prolétaires et des recensés par tête ne pouvaient former contre elle qu'une minorité. Le même système s'appliquait successivement : quatre personnes de la seconde classe avaient autant de voix que six de la troisième, douze de la quatrième, vingt-quatre de la cinquième. Les prolétaires, nombreux déjà, et les capite censi, plus nombreux encore, étaient accumulés dans une seule des cent-quatre-vingt-quinze centuries, et n'avaient ainsi qu'une influence à peu près nulle.
b) Sur la naissance et la profession. Les dix-huit centuries de chevaliers étaient placées, comme les plus nobles, à la tête de l'assemblée.
c) Sur Vdge. Les plus âgés avaient un droit de suffrage plus étendu, car les centuries des seniores, d'après les lois naturelles
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delà vie, étaient de moitié moins nombreuses que les centuries ies juniores,
d) Abstraction faite des classes, l'assemblée n'avait i^ien de démocratique dans sa forme externe. La consultation des auspices, l'organisation fixe et militaire, la prééminence des hauts magistrats, qui avaient seuls le droit d'y prendre la parole et ne le faisaient que suivant le besoin des affaires, tout donnait à ces comices l'élévation et la dignité; et l'on comprend qu'un Romain pût regarder avec une certaine hauteur dédaigneuse le chaos et la turbulence des assemblées grecques K
La nation tout entière, réunie dans cette organisation aristocratique, votait les lois proprement dites et nommait les magistrats suprêmes.
3. Le sénat était également une grande institution politique par sa composition et ses attributions. Formé d'abord des chefs des familles patriciennes, des princes (principes), et représentant avant tout l'aristocratie héréditaire, il réunit ensuite tous les hommes d'État qui avaient passé par l'épreuve des hautes fonctions. L'histoire du sénat nous montre la transformation en noblesse de fonctions de cette noblesse patricienne^ qui continua cependant à être vénérée comme la source des auspices et la gardienne des saintes traditions du passé. Les hauts magistrats de Rome ressemblaient à des rois; ce sénat qu'ils formaient après leurs fonctions, les anciens le nommaient « une assemblée de rois, » tant était haute la situation de cette aristocratie politique. Les censeurs, gardiens des mœurs, en dressaient les listes parmi les anciens magistrats, et excluaient les membres in-
' Cicéron^ pro Flacco, c.7 : Nullam illi nostri sapientissimi et sanctissimi ^yi vim concionis esse voluerunt ; quse scisceret plèbes aut quse populus juberet, summota concione, distributis partihus, tributim et centuriatim fifiscripiis ordinibus^ classibus, œtatibus, auditis auctoribus, re multos dies promulgata et cognita, juberi vetarique voluerunt. Graecorum autem totse res publicae sedenlis concionis temeritate administrantur. Itaque, ut hanc Grseciam, quae jamdiu suis consiliis perculsa et afilicta est, omittam : illa vêtus, quse quondamopibus, imperio, gloria floruit, haec uno malo concidit, "bertate immoderata ac licentia concionum, Quum in theatro, imperiti 'domines', rerum omnium rudes ignarique, consederant, tum bella inutilia ^^scipiebant, tum seditiosos homines rei publicse pr8eficiebant,tum optime ^sritos cives e civitate ejiciebant.
39Ô THÉORIE GÉNÉRALE DE L^ÉTAt.
dignes. Les sénateurs siégeaient et votaient dans l'ordre du rang qu'ils avaient occupé dans les fonctions publiques, consuls, censeurs, préteurs, édiles, questeurs. Les délibérations avaient lieu dans la forme sévère qui caractérise l'autorité romaine. Elles étaient ouvertes par la prière et le sacrifice ; dirigées par les magistrats gouvernants, qui faisaient les propositions et provoquaient le vote ; préservées des usurpations et des digressions, par l'intervention des tribuns ou des magistrats.
Toutes les affaires importantes se préparaient ou se décidaient dans le sénat. Il avait principalement le soin des honneurs des dieux, de leurs fêtes, de leurs sacrifices. Il dirigeait les négociations avec les États étrangers et leurs ambassadeurs; toute la grande diplomatie de Rome est son ouvrage. Il donnait ses féconds avis sur les lois votées, et généralement son opinion faisait règle. Ses décisions (les sénatus-consultes) avaient dans la sphère administrative une autorité semblable à celle de la loi. Les finances étaient dans ses mains; il décrétait des impôts, en déterminait l'emploi, fixait les dépenses. Il décidait de la levée des troupes, et partageait l'armée entre les chefs. Les proconsuls et les propréteurs recevaient de lui les pouvoirs et les instructions nécessaires pour le gouvernement des provinces; il contrôlait toute leur administration. Dans les grandes crises, il donnait aux consuls la puissance illimitée qui semblait indispensable au salut de la République.
4. Les magistrats. On peut se demander si le caractère des magistratures romaines était aristocratique ou monarchique; mais évidemment il n'était pas démocratique. Il suffit de rappeler la dignité de leur tenue, la pourpre de leur toge, leur haute chaise curule, la foule des assesseurs et des amis qui les accompagnaient volontairement, les licteurs qui les précédaient; enfin, leur union avec les dieux se manifestant dans les auspices lors de leur nomination, et entretenue par de fréquentes cai^* sultations. La puissance intrinsèquement absolue que renfermait Vimperium est essentiellement royale^ ; le côté républic3-^^
* Cicérony de Legibus, III, 3 : « Regio imperio duo sunto. T.-Lir., ÏV ^
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ne se montre que dans la courte durée de la fonction, et dans sa division entre deux ou plusieurs magistrats du même rang. Le remarquable principe qui permettait à tout magistrat d'empêcher par son veto l'acte d'un magistrat égal ou inférieur, est propre au droit public romain, et certainement aristocratique *. Il modérait la puissance de Vimperiurriy sans l'affaiblir là où son plein effet était utile ou nécessaire à l'État.
Les magistrats étaient nommés par le peuple entier; mais les premiers d'entre eux l'étaient dans les comices par centuries, dominés par l'aristocratie, dirigés par les magistrats, restreints parles auspices. Ils étaient presque toujours choisis dans l'aristocratie nationale, et parmi ceux qui s'étaient attirés la faveur du peuple ou une nombreuse clientèle par un nom distingué, des jeux publics, une belle renommée nationale, de grands services militaires, l'éloquence.
Les plébéiens obtinrent le droit d'être appelés aux premières charges ; mais en fait, les choix portaient néanmoins sur les ïiembres de cette aristocratie politique et sociale.
La République romaine, malgré ses traditions monarchiques t ses éléments démocratiques, est donc essentiellement une 'autocratie. Elle n'est pas une aristocratie de famille ou d'ordre, •Omme les nombreuses formes du moyen âge; mais une arts- ^cratie publique {Volksaristocratie)^ grandiose et magnifique 'Omme aucune autre dans l'histoire du monde.
^olyh.f VI, 11, § 7 » : (( Twv ôicdtTWv IÇffouffiav, reXeicoç fxovapj^ixôv l(oa{v£T* •Wat xa\ paaiXixov. »
< De là la formule dans Cicéron, de Leg., III, 3 : « Ni par majorve potesas prohibessit. » Le même principe est formulé dans le droit privé : € Ne- ^anti major potestas. » Comp. Nuits attiquest XIII, 15.