CHAPITRE XIX
Observations sur Taristocratie.
L'aristocratie, suivant Montesquieu, a pour principe la moHration. Il est vrai qu'elle a besoin de modération dans rinlérêt de sa sûreté et à cause de son infériorité en nombre et en force. La démocratie, dont la puissance est extrinsèquement illimitée, est portée à en user sans mesure. L'aristocratie ne s'afiranchit guère de la crainte du courroux des masses ; aussi évitera-t-elle de faire sentir une domination trop oppressive. Elle sait que la mesure est la meilleure gardienne de sa considération, et sa politique est ordinairement conservatrice.
Mais il ne s'ensuit pas que la modération soit le principe moral intrinsèque de l'aristocratie. Son principe est bien fhlot \n. supériorité morale et intellectuelle. L'aristocratie n'est une vérité que lorsque les meilleurs (oi àpicrcoi) gouvernent *. En perdant ses hautes qualités, elle perd l'âme qui la vivifie; elle tombe fatalement lorsqu'elle n'a plus que faiblesse et vanité
* Aristote, Polit., IV, 6, 4, est bien plus exact que Montesquieu : f Le caractère de Taristocratie, c'est la vertu; celui de la démocratie, la liberté. > * Mais la réalité est souvent loin de Tidéal. De Parieu, qui a d'excellentes observations sur ce sujet, dit entre autres (Polit. , m, 36) : « L'aristocratie a toujours, en fait, désigné le gouvernement des plus puissants plutôt que celui des meilleurs. » *
d'esprit. Mais elle périt aussi, malgré la conservation de ses qualités, lorsque les classes gouvernées arrivent à une égale distinction, et que Taristocratie héréditaire néglige ou dédaigne de compléter et de grandir ses forces en recevant ces éléments nouveaux dans son sein. Ce qui a fait la grandeur de Taristocratie romaine, ce qui a maintenu Tinfluence et la haute situation de l'aristocratie anglaise, c'est qu'elles sont demeurées en union vivante avec la nation et qu'elles y ont toujours puisé une sève nouvelle.
L'exclusivisme est la faute capitale de nombre d'aristocrates. Leurs privilèges sont fondés sur leurs qualités; ils l'oublient dans leur désir de les assurer par l'hérédité. L'aristocratie est dès lors incapable de durée en face de relations étendues. Sparte et Venise périrent par leurs conquêtes. Les Spartiates, comme les nobili de Venise, n'étaient à eux seuls ni assez puissants ni assez nombreux^our conserver de grands territoires, et le reste du peuple, tenu dans la sujétion, sans force et sans vie politique, n'ofifrait qu'une faible ressource*. L'aristocratie bernoise périt également, moins par une dégénérescence interne, que pour n'avoir pas su se compléter par les hommes distingués de la ville et du pays.
La distinction de la qualité est donc le fondement de toute aristocratie. Mais le genre de cette qualité peut varier suivant les temps et les lieux. Si c'est la naissance qui est déterminante, comme dans plusieurs aristocraties du moyen âge, nous aurons une aristocratie de famille, une noblesse (Adelsaristocralie), et le droit de famille et celui des ordres auront une grande influence sur la constitution. Si c'est Vinstruction et Véducalion, nous aurons facilement une aristocratie de prêtres ou de savants ; si c'est le grand âge, une aristocratie d'aldermen et de sénateurs, La préférence donnée à la gloire des armes engendre l'aristocratie des chevaliers. Celle des richesses fait naître, suivant que les immeubles seuls ou les meubles aussi entrent en compte, soit une aristocralit territoriale, soit une aristocratie de capitalistes,
* Voyez à cet é^^ard les sabres réflexions de Machiavel sur Tite-Live, 1,6.
une ploutocratie, le plus détestable des gouvernements d'après Cicéron K L'aristocratie des optimales a avant tout un caractère de parti, car elle se forme par l'union libre des familles et des personnes. L'aristocratie des fonctions et des dignités peut être considérée comme fondée sur la raison politique, surtou% lorsqu'elle est en même temps une aristocratie élue, moins Iors« que, comme au moyen âge, elle dégénère en aristocratie purement héréditaire.
On combine quelquefois différentes qualités, et cette manière est plus sûre et meilleure, une seule qualité prise en considération ayant naturellement pour adversaires les qualités aristocratiques méconnues.
L'aristocratie aime à faire briller ses avantages, et par suite à montrer la grandeur et la dignité de l'État. Elle ennoblit ainsi les formes publiques et affermit l'autorité. L'amour du peuple lui est moins nécessaire que son estime ; et c'est pour cela qu'elle recherche la pompe extérieure. Elle donne à l'État l'empreinte de son amour-propre et de sa fierté, avantage incontestable de cette forme. La démocratie fait trop souvent descendre ses magistrats, et l'État lui-même, au rang vulgaire de la vie commune.
Le danger, c'est que les classes gouvernantes ne s'enorgueillissent, et n'accordent ni estime ni soins suffisants aux gouvernés. Les aristocraties ont été souvent dures, froides, méprisantes, quelquefois cruelles. La conduite des Spartiates envers les//o/es, l'oppression des débiteurs plébéiens par les patriciens, le mauvais traitement drs fermiers irlandais, l'exploitation et l'assujettissement despotique des Hindous dans l'Inde, des nègres dans la Jamaïque, par les seigneurs ou gouverneurs anglais, en sont de trop éloquents témoignages.
La démocratie est généralement trop mobile; l'aristocratie trop tenace et trop stable. Dans le sentiment de son extrême puissance, la première oublie facilement la mesure et les conditions
* Cicéron, de Rep., I, 34 : « Nec ulla deformior species est civitatis quara illa qua opulentissimi optirai putantur. » C'est le règne de la « haute finance, y^ Comp. Léo, Natui lehre d. Stats, p. 89 et suiv.
LES FORMES D-E l'ÉTAT. 403
de sa conservation. La seconde, trop soigneuse de se garder sans trouble, s'attache opiniâtrement au passé et repousse toute innovation. En générai, celle-ci se ménage mieux que la démocratie et sa me est plus longue. Elle évite les expérimentations; elle craint les sauts brusques; elle avance prudemment et d'un pas mesuré, et ne montre une puissante énergie quedevant un danger public réel; au besoin, elle imite alors passagèrement la monarchie. Ce sont là de grandes qualités, mais Texeès en est mortel.
Sa tendance naturelle de faire de Yhérédité le principe fondamental des institutions, montre également son esprit de conservation. Cette tendance est surtout marquée dans l'histoire du moyen âge. L'Empire, pénétré à l'origine de l'idée monarchique, était devenu une aristocratie^ depuis la chute des Hohenstaufen; seul il restait électif, alors que l'hérédité envahissait tout. Mais l'empereur, élu par des princes eux-mêmes héréditaires, n'avait plus qu'une puissance faible entourée de brillants honneurs. Les princes électeurs concouraient à la décision de toutes les affaires importantes; leur collège (Kurfûrstencolkgium) préparait
* François Bodin l'avait déjà compris; depuis, quelques auteurs, même
allemands, Pont oublié. Bodin nous dit (de Rep., lib. II) : « Et quoniam ple-
rique imperium Germanorum monarchiam esse et sentiunt et affirmant,
eripiendus est hic error.— Neminem autem esse arbitrer, qui cum animad-
verterlt trecentos circiter Principes Gennanorum ac legatos civitatum ad
conventus coire, qui ea quse diximus jura majestatis habeant, aristocra-
tiam esse dubitet. Leges enim tum Imperatori, tum singulis Principibus
ac civitatibus, cum etiam de bello ac pace decernendi, vectigalia ac tri-
buta imperandi, denique judices Imperialis Curiœ daudi jus habent. —
Sceptra quidem, regale solium, pretiosissimae vestes, coronœ, antecessio,
subsequentibus Christianse regibus, imaginem regise majestatis habent,
rem non habent. Et certe tanta est imperii germanicl majestas, tantus
splendor, ut imperator suo quodam modo jure, omnibus ornamentis ac
honoribus cumulari mereatur; sed ea est Aristocratise bene constitat»
i atio ut quo plus honoris, eo minus imperii tribuatur ; et qui plus imperio
possunt, minus honoris adipiscantur, ut omnium optime Veneti in repu-
blica constiluenda decreverunt. Quse cum ita sint, quis dubitet, rempubli-
cam GermaDorum Aristocratiam esse?» Les p\^ns de réforme de Philiype
Chemniiz, dans sa « Dissertatio de ratione status in imperio nostro romano
?:^erm., » 1640, partent aussi de Tidée que l'Allemagne est une aristocratie.
Comp. PerthcSf das deutsche Statsleben vor der Révolution, 1845, § 246.
l^ufj'endorf (Montezambano) dit que l'Empire est une sorte de monstre se
> balançant entre raristocratie et la monarchie; mais il reconnaît son carac-
tôre plus niar({ué fraristocratio.
les lois et avait la première voix délibérative dans le reichstag; la seconde appartenait aux autres princes et seigneurs, devenus quasi- souverains héréditaires; enfin, lorsque cette aristocratie dirigeante, ce conseil des princes (Reichsfûrstenrath), s'était mis d'accord, on consultait également le collège des villes impériales, généralement dominées par une aristocratie patricienne. Le collège des Électeurs gouvernait concurremment avec l'empereur; la féodalité brisait de toute part le pouvoir central. ^ Fiefs, dignités et fonctions; juridictions à tous les.degrés; com- — tés, bailliages, seigneuries, sièges même des juges assefSseurs ;ir: chevalerie, services de cour, patriciat dans les villes; offices d^^ maire ou de fiscal dans les villages, possession des serfs, etc. ^ tout devenait héréditaire.
L'époque moderne manifeste fréquemment sa répulsion pou^ m le principe de l'hérédité politique. Les deux tendances soc^l excessives. L'hérédité étroite et opiniâtre des relations sociales entrave le développement de la vie et la satisfaction de besoirm s légitimes. On revendique justement les droits de l'activité ind i • viduelle; on repousse avec raison l'hérédité des emplois polit.! • ques qui exigent à la fois capacité personnelle et subordination. Mais on se trompe, d'autre part, en brisant complètement les relations qui unissent le présent au passé et que maintient l'hérédité; en acceptant une vaine mobilité là où la stabilité est nécessaire, dans des situations qui sont les colonnes de l'État précisément en raison de leur permanence, et qui conservent, pour les transmettre à l'avenir, de grands intérêts, de nobles traditions, de puissantes forces morales. Agir ainsi, c'est bâtir sur le sable; c'est aller à l'encontre de la nature organique de l'État, dont la vie ne change pas avec chaque génération, mais se perpétue de siècle en siècle *.
* L*aristocratique Angleterre comprend encore aujourd'hui rimportance de rhérédité politique. Edmond Burke s'exprime excellemment sur ce poin* dans ses Réflex. sur la Rév. franc. : « Vous remarquerez que, depuis l'époque de la grande Charte jusqu'à celle de la Déclaration des droits, telle a été la politique constante de notre constitution, de réclamer et d'aHirmer nos libertés comme un héritage fldeicommia {an antailed inheritam^. qui nous a été transmis par nos aïeux, et que nous devons transmptti*<^ ^ DOS (Josceiidnuts .. Nous avons une onuronnc h'Tt'ditaire, uno pairie hér^^^'
L'aristocratie est la conservatrice de Vordre externe, et elle se
conserve en même temps par lui. Aussi cultive-t-elle volontiers
Je droit ; elle aime à en garder soigneusement les formes. Elle
na ontre ordinairement plus de justice que la démocratie, soit
en vers ses subordonnés, soit envers ses membres eux-mêmes,
JojTsque son existence n'est pas menacée ni ses passions excitées.
L^ développement le plus admirable de la science du droit s'est
pi^oduit dans le peuple éminemment aristocratique de Rome. On
recîonnaît également la justice impartiale, quoique sévère, des
^"^nitiens, les lois sages des Bernois, l'énergique sentiment du
^^•oit des Anglais. Dans le cours du moyen âge, la politique elle-
nc^ ême prit la forme du jugement et de son exécution.
Cependant, les temps modernes sont peu favorables aux aris- ^^^^^raties. Aucune d'elles ne s'est maintenue sur le Continent. ^ ancienne aristocratie romaine, entamée par la démocratie ^■•^^ndissante, fut écrasée par Tempire. Les aristocraties alle- ^*^^ndes et italiennes du moyen âge, après avoir été humiliées et
^^re, une chambre des communes et un peuple gui tiennent par Vhéri- ^Qe d'une longue suite d'ancêtres leurs privilèges, leurs franchises et leur t^^erté. . . L'esprit (^'innovation est, en général, le résultat combiné de vues ^^téressées et de vues bornées. Ceux qui ne tiennent aucun compte de leurs ^ïicêtres en tiendront bien peu de leur postérité. En outre le peuple anglais ^ait très bien que l'idée à^héritage engendre un principe sûr de conservation et un principe sûr de transmission, sans exclure cependant le principe ^* amélioration. Il laisse la liberté (Vacquérir, et il assure ce qvi est acquis. . . Notre système politique est ainsi en union et en harmonie avec Tordre du monde, et avec les conditions d'existence des corps permanents, composés de parties mobiles et changeantes. Par la disposition d'une sagesse merveillense, notre contitution forme un tout qui imite cette grande et mystérieuse union du genre humain, un ensemble qui n'est jamais ni vieux ni jeune (?), et qui, toujours le même, avance et se développe sans cesse au milieu des changements incessants, des dépérissements, des chutes, des renouvellements. En imitant ainsi la marche de la nature dans la conduite des États, nous ne sommes jamais totalement neufs dans ce que nous acquérons, jamais totalement vieux dans ce que nous conservons... En nous attachant à l'hérédité, nous avons donné à notre gouvernement une ressemblance avec les rapports de famille ; nous avons étroitement uni la constitution du pays à nos liens domestiques les plus chers ; nous avons reçu nos lois fondamentales dans le sanctuaire de l'amour famillial; et nous chérissons inséparablement, et avec toute la chaleur que réfléchissent en la multipliant tant d'objets d'amour réunis, notre Etat, nos foyers, nos tombeaux et nos autels. » [Comp. traduct. de 1790, 2* éd., p. Q2 et saiv.1
mutilées par les rois, ont succombé sous les coups des c bourgeoises.
Aussi les classes aristocratiques ne sont-elles plus, dans moderne, qu'une fraction distinguée de la nation, ayant i tuation intermédiaire, nulle part souveraine. Partout s données à la monarchie ou à la démocratie, elles appuii modèrent la première, ennoblissent ou restreignent la sec mais elles ne peuvent plus prétendre de plein droit au g< nement de TÉtat.