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CHAPITRE XXL

Appréciation de la démocratie directe.

L'histoire brillante et agitée d'Athènes, et les qualités remarquables de ses habitants, enseignent à tous les temps les avantages, les inconvénients, et les caractères de la démocratie directe.

La démocratie aime mieux la liberté que l'autorité. C'est l'amour de la liberté surtout qui produisit à Athènes ce riche épanouissement d'œuvres toujours jeunes, toujours belles et toujours justement admirées. Mais la liberté démocratique de tous est en même temps le règne de la majorité. Tous les citoyens veulent gouverner par l'assemblée populaire, et cette assemblée n'est possible que dans de petits États et chez un peuple qui a le loisir de s'occuper régulièrement des affaires publiques; ce qui suppose une vie très simple et des affaires peu importantes, comme par exemple dans les vallées perdues des montagnes, ou une classe de personnes privées des droits de cité et chargées du travail quotidien. Aussi la démocratie pure sera-t-elle toujours un mensonge chez un peuple cultivé, puisqu'elle suppose alors une classe serve.

D'autre part, il se produit facilement, dans les grandes assemblées populaires, un sentiment de puissance illimitée qui pousse aux attentats et met l'arbitraire à la place du droit. L'esprit et

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passions des masses s*emparent de l'individu, d'ailleurs faorable et sensé pris isolément, et Tentrainent à des résolutions 'il eût repoussées l'instant d'auparavant. Lorsque les orateurs, turellement obligés d'impressionner la foule, auront une fois chaîné ses passions, elle s'élancera comme un torrent ; aucune nte ne la retiendra ; elle inondera tout ^ Il faudrait donc, pour la bonté de la démocratie, que la maité fût politiquemenl capable et vaillante^ c'est-à-dire que la iltitude eût des vues élevées et un caractère hors ligne. Athènes ' un exemple qui doit faire réfléchir. La démocratie pure décliit et périssait bientôt au sein même de ce peuple si intelligent si cultivé, si grand dans le malheur et le danger. Aux temps la plus haute effliorescence, de la plus vive splendeur de sa naocratie, Athènes devait surtout sa gloire et sa grandeur à bandon qu'elle faisait de l'autorité et du gouvernement à l'un ses grands hommes. Un seul gouvernait en fait, et le peuple ixprimait pas sa volonté. Thucydide écrit de Tépoque de Péri' s^ : « De nom, Athènes était une démocratie; de fait, elle itsous la domination de son premier citoyen. » La vertu de la foule ne résiste pas à la liqueur enivrante du avoir. Cette forme démocratique pourra se maintenir quelque aps par la crainte de la justice divine, par le respect des eurs, des lois et de l'autorité des meilleurs ; et il faut reconitre qu'alors la masse du peuple s'élève par sa participation X affaires publiques, et se distingue par un développement is riche et plus conscient de ses facultés. Le citoyen y jette ses 5ards au-dessus du cercle étroit de sa profession, et se familia-

Edm. Burke Texprime très bien : « Là où le peuple a un pouvoir sans t^nes, il a dans sa puissance une confiance d'autant plus grande qu'elle

plus assurée. En effet, dans les grandes mesures, le peuple est à -même son instrument, tandis que le prince ne peut rien sans le secours lUtrui. Plus près de Tobjet qu'il domine, il est aussi moins facilement ^pensable devant le puissant contrôle de Topinion qui juge de la bonne mutation et de Thonneur. La crainte de la honte peut j etenir Thomme blic; elle est faible pour le peuple, l'indépendance de l'opinion étant

raison inverse du nombre des personnes qui abusent. Une démocratie î'c est par conséquent la (chose du monde la moins susceptible de 'lile. »

^ Thucyd,, II, Gô.

rise davantage avec les grandes lois de Thistoire et Tensemble de la vie des peuples. Ses aptitudes politiques se développent^ ses forces grandissent, et sa supériorité se montre sous plusieurs rapports dans le commerce avec les classes correspondantes de^ peuples autrement gouvernés. Mais bientôt la crainte et le respec^i s'effacent, le sentiment d'une puissance illimitée l'emporte, et l'abus surgit d'autant plus facilement que les gouvernants et les gouvernés se confondent. L'élan des mauvaises passions ne connaît alors plus de frein ; et la portion la meilleure et la plus noble, dont la seule existence est un reproche pour la foule avilie, une protestation contre son despotisme, la minorité, est enviée, haïe, opprimée. On voit s'étaler dans le démos l'orgueil, le caprice, l'excès, le désir des vaines nouveautés, l'arbitraire, la brutalité ; et moins il demeure maître de lui-même, plus il opprime les autres. La haine des partis est universelle; des luttes à mort déchirent les flancs de la patrie ; l'État flotte au milieu des dangers, et meurt par excès de mobilité. La grande période * de la démocratie athénienne fut brillante, mais courte, et une longue décadence la suivit jusqu'à la chute de l'État.

Toute démocratie a pour trait caractéristique l'amour extrême de V égalité. Ce principe fut à Athènes plus exclusif, plus logiquement observé que jamais ailleurs. La représentation par des membres élus forme déjà un privilège et un rang; aussi la foule des citoyens agissait- elle par elle-même partout où il était humainement possible. Lorsque la nécessité forçait d'établir des autorités ou des fonctionnaires, on les nommait par le sort, préférant sa manière aveugle au choix intelligent qui met en lumière les talents et les vertus. Les fonctions duraient très-peu, de crainte qu'une autorité prolongée n'élevât son détenteur audessus de la foule 2. La seule existence de magistrats ayant le droit d'être obéis semblait contraire à l'égalité ; là où elle était indispensable, il fallait au moins l'adoucir par le sort et le clian-

* Elle commence avec Glisthènes (510 av. J.-C), (lui introduisit le premier la démocratie pure, et elle finit à la mort de Périclès, en 428: rllo n'a donc puoro duré plus de 82 ans.

- Conip. Àristote, Toi., VI, i, 8.

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gement continuel. Mais cette égalité n*est que celle du nombre. Elle n'a pas pour formule : « A chacun suivant ses mérites, » mais : « L'un comme l'autre^. »

L'ostracisme, autre conséquence de Tégalité démocratique, était pleinement développé, même tenu en honneur chez les Grecs. Les démocraties modernes, sans le reconnaître formellement, l'exercent aussi quelquefois, et alors il est souvent ignominieux. Toute institution qui veut durer, doit pouvoir repousser les éléments incompatibles avec son existence. On ne peut donc blâmer la démocratie pure qui bannit les citoyens dont la supériorité personnelle devient un danger pour Tégalité commune : Athènes bannissait ainsi ses plus grands hommes. Mais du moins faut-il remarquer que la démocratie supporte plus iacilement la mauvaise qualité des masses que la supériorité d'éminents citovens.

En résumé : la démocratie directe des États grecs, et d'Athènes en particulier, peut convenir à des États de faible étendue, et plus spécialement aux peuplades agricoles, dont la vie est uniformel Pour des peuples plus cultivés, pour une vie plus développée, elle peut donner momentanément une vive impulsion; ïûais elle devient bientôt insuffisante et dangereuse. Chez les premières, elle parait à la fois naturelle et modérée; chez les seconds, elle est portée à Texcès et à la licence. La liberté qu'elle promet devient ici facilement l'oppression injuste des meilleurs éléments, l'ambition brutale, le débordement de la foule, l'égalité absolue est un mensonge évident, une criante injustice, aussitôt qu'une civilisation avancée a amené avec elle ses distinctions et ses oppositions ^.

^ * Aristote indique la diflférence : c Tô taov xat* àpiôuiov, à}.ld {jl^ xar <^Uv. ))(Pol., VI, 7, et VI, I, 6.)

/* Aristote, PoL, VI, ii,-î, exprime cette même pensée, prouvée par l'expérience de la Grèce, et plus tard de la Suisse.

^ Cicéron dit très vrai dans sa Rép., I, 2G : « Quum omnia pér populum ë^runtur, quam vis justum atque moderatum, tamen œqualdlitas est iniqua Quum habeat nullos gradus dignitaiia »

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