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L'INTERPRÉTATION ETHNIQUE PRIMITIVE ^ SON CARACTÈRE POSITIF

§ 1. — L organisation sociale de V intérêt pri^nlif.

Nmûs en avons dit assez pour faire voir que le terme prélogique a un sens bien déterminé. Considéré sous le rapport ethnique, dl rsig^nifie alofi-que, à tous les points de vue qui Tiennent d'élre lénumérés. La question ee pose maintenant de «avoir dajas quelles directions auti^es q«e 'des dinecti^iwifi logiques ro!pg:aiiisjition des intiérêts éiM groupe social prend urne forme positive. Get^e orgamisatian est-elle anak)g-ue à celle des intérêts de l'individu avant la naissance des processus netteme \t logiques, et, si elle l'est, dans quelle mesure l'est-elle ?

1. Nous avons déjà indiqué à quels points de vue géné^ raux on (doit s'^attendre à oe que l'interprélation çthniq«e, en tant que constituée d'une manière sociale, s'écarte des routes suivies par la pensée individuelle. Dans les communautés^ aTJlisée&, TiîidiYidii vit dans un groupe <jui ra atUdntiuijaaéwiB ie stadre log^ique (4) ; crevêtanidesiCoriïies plus ou moias /

(i) Le fait que, dans beaucoup de chose», la société civilisée est gouvernée par ide» cDnventitOD« let oreste «Bseotielbemânt inrationaelie .xi'kifirme pas celte remarque générale. La société peut obéir aux »ègle« de

rationnelles, les traditions sociales de ce groupe et les sanctions que comportent ses lois et ses conventions ont des tendances raisonnables. C'est pourquoi, même quand sa pensée n'est pas mûrie, quand elle est prélogique, l'individu, grâce aux impressions qu'il reçoit constamment, à l'éducation qu'on lui donne, aux initiations qu'on lui impose, se trouve conduit, par des chemins que raccourcissent toute sorte de procédés pédagogiques, à la pensée logique indépendante — ou au moins à quelque chose qui lui ressemble. Bonnes ou mauvaises, on lui donne des raisons de tout. L'individu civilisé n'est donc pas libre de développer les intérêts prélogiques sous leurs formes spontanées et naturelles.

Chez les sauvages, l'enfant reçoit des impressions tout opposées. Il recueille un héritage social prélogique, comme l'enfant civilisé recueille un héritage social plus ou moins logique. Chez lui les mobiles prélogiques et les fins-«ociales oAt toute liberté de se manifester dans leur plein développement. Les utilités et les intérêts sociaux, les impulsions, les sanctions, les observances, les rites sociaux, en un mot les modes sociaux d'organisation, dominent son développement psychique.

Nous devons donc nous attendre à ce que le type ethnique d'interprétation soit très visiblement marqué de caractères dus à la floraison de facteurs purement prélogiques, facteurs qui ne'sont pas affaiblis, mais fortifiés, au contraire, par le type d'organisation préexistant dans les faits et dans les traditions.

§ 2. — Nature affective de la généralisation primitive.

"2. La première question qui se pose, dans ces recherches sur le caractère positif de l'interprétation primitive, est celle delà classification ou delà généralisation. Comment l'homme

la logique quand un réformateur ou un moraliste lui en fait sentir la nécessité.

l'intfhfri^tation ftumqir i'himitivi: : caractkrk pr»siriF C9

primitif, comment le groupe primitif, classe-t-il les choses et les cv(^nemcnts? Idenlifie-l-il un nouvel objet, pnr exemple, par SCS marfjties extérieures, et le classe t-il comme appartenant à une classe générale d'objets qui lui est déjîi familière? Ce serait suivre la même voie que l'intérêt cognitif, l'intérêt que l'on prend à la vérité objective.

Il est évident que ce n'est pas là la manière de prnccderdu sauvage. L'intérêt qu'il prend soit à ce qui est nouveau pour *ui soit h ce qui lui est déjà connu n'est pas un intérêt de simple curiosité ou de simple reconnaissance ; il s'accompagne de circonspection, de peur, de vénération, de crainte respectueuse. Les propriétés physiques de la chose qui s'offre à son examen ne sont pour lui que des marques superficielles ; il s'attend à ce qu'elle manifeste des énergies cachées et mystérieuses. Aussi son interprétation fait-elle entrer en ligne de compte des phénomènes concomitants, proches ou lointains, une association avec des influences puissantes, des signes et des présages dont le sens ne se révèle qu'aux initiés. La position de la lune, la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon, la longueur des ombres, la couleur du ciel, le vol des oiseaux, les réponses des oracles, l'allure des sacrifices, la nature des rêves, l'événement ancien que Ton se rappelle, tout cela donne à la chose nouvelle sa signification et lui confère de l'importance. La généralisation effectuée n'est pas une généralisation de simple connaissance, mais une généralisation de motivation, d'émotion, de participation mystique; si elle utilise les voies de l'association et delà connaissance, c'est simplement à titre d'indication de la direction dans laquelle coulera le courant de l'intérêt affectif. Les événements importants que le sort tient en réserve, les questions de vie ou de mort, les intérêts de la tribu et de la famille, voilà à quoi elle se rapporte. La nouvelle chose a une signification pareille ; elle apporte le bonheur ou le malheur, elle est favorable ou défavorable, amie ou ennemie, pour le groupe ou contre lui ; sa neutralité n'est qu'un écran derrière lequel se dissimule le pouvoir qu'elle a de faire du bien ou du mal. Le sauvage ne se soucie pas de la simple chose; il veut savoir à quelle sorte de signification plus large, mystique, à quelle espèce de puissance cachée la chose parti-

cipe,et(ie quelle iafluence, bienfaisante ou pernicieuse^ sa présence e&t la marque (1).

Ce n'est pias qu'il fasse; cela le moios du monde d'une façon réfléchie; et intentionnelle. C'est là sa manière spontanée de répondre à rexpérience. Son intérêt émotif se saisit des données sensibles et les organise d'une façon affective. Le flot de l'intérêt émotif passe sur le simple fait^ et la chose prend exactement le caractère de sa signification mystique. Alors que nous, dont les intéi'êts cognitifs sont développés., nous nous empressons de scruter la chose, de l'isoler et de la débarrasser de ses ambiguïtés, le sauvage ne prend pas garde à son individualité, ne cherche pas à l'isoler, et n'a rien de plus pressé que de flairer l'arôme intime de ses valeurs bonnes ou mauvaises, et de s'efl'orcer de reconnaître si son pouvoir est pernicieux ou bienfaisant.

3. Cet état de choses, dont l'existence a été pleinement démontrée par des études anthropologiques récentes, s'expliqua facilement en termes de la méthode de généralisation affective dont nous avons constaté que l'individu fait usage (2). La Méthode est la même. Chez l'individu de notre époque, elle est corrigée et limitée dans son emploi, comme nous avons cherché à le faire voir, par les enseignements, les exemples et les sanctions propres à une société qui incline dans un autre sens. Mais les mêmes mobiles sont présenta. Dans les sociétés primitives, ils trouvent des occasions aussi favorables que pos&ible à leur développement.

Le processus consiste dans la formation, au cours de l'expérience active et de l'expérience afl'ective, d\< abstraits » émotifs, de penchants^ d'attitudes et de dispositions actives, qui prennent la place des classes cognitives, et à l'un desquels chaque expérience nouvelle s'assimile aux dépens de ses relations cognitives et logiques. Des attitudes émotive», des

(i) Tout en reccmnaissant que les distinctions religieuses, telles que celles qui sont présentes dans les classes totémiques, ont la plu» haute importance à cause de leur portée sociale, nous n'irons pas, comme Durkheim, jusqu'à donner la religion pour base;^à toutes les classifica" tions, y compris la classification logique.

(a) Thoaghi and Things, t. III, « Interest and Art », chap. vn.

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tcudauces cl des hiibitudes actives» des idciititéa de vulcur remplacent, daus la vie mentale, les ressemblances el les identités des faits objcclifs. VMes constituent des classes ^générales, dans lo vérital)le sens du mot, main ellea ont la qualité^'utilités g-énérales, de valeurs générales, de significations séltH^tivcs et personnelles, et non pas, du moins dans le principe, celle d'espèces impersonnelles de faits, de vérités ou d'existences.

Il y a chez le primitif une mémoire et une reconnaissance réelle des sentiments ; d'où la généralisation des expériences affective» se rapportant aux dispositions, aux sentiments et aux attitudes actives (î), qui prennent la forme de préférences, de tendances et d'intérêts personnels. Quand, par analogie, association ou suggestion, un nouvel événement provoque une pareille attitude, il s'établit un « général » afïectif,, qui donne une signification et uae classe à la nouvelle expérience. Les processus actifs de l'individu prennent ainsi un développement relativement indépendant de Taccroissement de la connaissance et du savoir, mais qui néanmoins reste dans une certaine mesure en relation avec lui. La vie mentale du primitif a un caractère émotif, tandis que la uôtre a un cai-actère intellectueL II voit les choses à la lumière de. leur mobilité et de leur puissance, non à celle de leur passivité et de leur stabilité. Accueillir ou éviter, telle est l'expression de son intérêt dominant. Les propriétés apparentes et superficielles des choses deviennent simplement des signes de valeurs cachées, des moyens de parvenir à des fias soit personnelles soit sociales. En taot, la tendance prio- -cipale devient téléologique ; il en résulte que les affirmations et les négations, les contradictions et les exclusions logiques .sont insignifiantes en comparaison des acceptations et des rejets provoqués par les excitations, les hésitations et les revirements de la vie de sentiment et de volonté.

4» Ce système est établi sur des bases sociales et comporte des catégories déterminées par les traditions et les coutumes. Ses valeurs sont formulées dans des rites et des cérémonies,

• (i) Voir le chap. n du t. III de Thougkt and Things, et les écrits sxtr jb « métOMirâ affective d qui y sont cités.

ses sanctions sont d'une rig-ueur extrême, ses formes ont leur origine dans l'histoire de la famille, du clan, de la tribu, et sont fixées par des effusions de sang, ses héros sont glorifiés dans des récits et des mythes, expression littéraire de la vie collective. Toutes les forces de l'organisation sociale agissent dans le sens de cette logique mystique et affective. Quelle chance a la pensée comme telle de se libérer?

§3. — Vimitalion et Vêjeclion dans ta pensée primitive, -

Après avoir ainsi admis que cet ensemble de traditions mystiques et émotives est établi sur des bases sociales, nous allons rechercher comment il se maintient dans la société, quels sont les processus de conversion et de confirmation s'effectuant entre les individus, et quelle est l'interprétation commune sous forme de prescriptions et de sanctions sociales qui assurent cette conservation.

5. Le fait que les grandes généralisations de conduite, d'émotions et d'observances mystiques se sont établies au moyen d'actions sociales et sous la menace de sanctions sociales, ainsi que nous venons de l'exposer, semblerait à première vue être une raison suffisante pour qu'elles gardent leur signification et leur forme collectives. Les individus sont tous formés sur des modèles sociaux et élevés dans les mêmes croyances et les mêmes observances. Mais nous avons constaté qu'il existe des différences entre les modes cognitifs et affectifs d'organisation en ce-qui regarde l'établissement et le maintien de la communauté sociale de la pensée. En tant que la matière sociale qui est fournie par la tradition et qui a cours dans la vie sociale est formulée sous une forme cognitive et verbale, chaque individu peut l'absorber au moyen de l'imitation et grâce à l'instruction qui lui est donnée. De la sorte, tout l'ensemble des connaissances et des croyances formulées est transmis et conservé. Mais il n'en est pas de même de ce qui ne'peut pas être exprimé par les formes re-

I. INTKIU'HKTATION l-miNIQl'K l'KIMITIVB ! CAIÎACTKRK l'OSITIK 73

préscnt.Tlivea de la connaissance, c'est-à-dire de la parlie la plus inlinic des «conformités » de l'individu, qui correspond à 8C8 sentiments, mobiles et jitliUides personnels comme tels.

Nous avons exposé tout cela en détail dans notre élude sur la log^ique alTeclive (1). Nous avons constaK* que des « j^énéraux » d'action et de sentiment, représentant des expériences affectives répétées, prennent naissance dans la vie mentale de l'individu, mais qu'il faut que, par quelque processus ultérieur, ils soient convertis en monnaie sociale pour avoir cours et être reconnus par la société.

Far exemple, considérés extérieurement, les rites religieux, étant prescrits par la société, deviennent propriété corn» mune, et l'accomplissement littéral en commun de ces rites est chose très facile ; mais la valeur que possède leur observance au point de vue de l'édification de la société, de l'expansion du cœur, de la guérison morale, de la satisfaction personnelle, ne peut pas être formulée. Cette valeur peut être symbolisée, mais, pourque cela soit possible, sa signification, si vague soit-elle, doit être réelle. Il y a ici une masse de significations affectives, essentielles à l'observance individuelle des rites, et constituant le mobile final, social non moins qu'individuel, qui, par quelque moyen, doit être rendu propre à agir sur la collectivité. Témoin l'indéfinissable mais suprême" signification mystique du totem. Même chez les civilisés, comme on le sait, les valeurs spirituelles essentielles sont constamment en danger de se petdre en prenant une forme simplement verbale et sociale. L'esprit disparaît, ne laissant que la lettre ; le sens spirituel peut subir des changements énormes pendant que la forme externe et représentative reste telle quelle.

L'existence de cet état de choses dans les sociétés primitives résulte du fait même qu'elles progressent. Le progrè» représente des déviations répétées par rapport à la conformité étroite, des variations dans le sens individuel de la valeur, variations qui s'incorporent de quelque manière à l'ensemble des croyances et des observances sociales.

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