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En poursuivant l'emploi de notre méthode comparative

(i) Thoughl and Things, t. III, « Inlerest and Art », chap. vi et vu.

nous nous trouvons conduits immédiatement à envisager la conversion arfective qui repose sur les grands processus de l'éjection et de l'idéalisation (1). C'est en vertu d& l'éjection que les valeurs des sentiments généraux et des habitudes générales deviennent sociales et collectives, qu'elles passent de la. sphère des sentiments individuels dans celle de la communauté et de l'unité d'action sociales, et acquièrent la signification qui s'attache au consentement commun et à la sanction commune. Tout cela est apparent dans la remarquable série de faits à laquelle l'école anglaise d'anthropologie accorde tant d'importance, et d'où elle a conclu à r « animisme ». L'animisme est un phénomène d'éjection ; il illustre la conver3ion des valeurs individuelles du moi en signification sociale, l'intégration des moi particuliers dans le moi collectif. C'est le principal motif de la morale primitive et de l'idéalisation concomitante qui prennent naissance dans les grands mouvements de la religion primitive, et auxquelles est dû le mysticisme essentiel de la pensée primitive.

§ 4. — ^V animisme et le mysticisme primitifsr (2).

7. L'étendue et la variété des phénomènes d'animisme ont été mis en lumière par les anthropologistes, qui ont donné d'abondants détails sur ce sujet. L'hypothèse de l'animisme comme explication a pris elle-même diverses formes. Ce que ces formes ont de commun, c'est la reconnaissance de la tendance, chez l'homme primitif, à regarder, ou à agir comme s'il regardait les choses inanimées comme vivantes ou comme ayant, en un certain sens, un esprit. Rien dans la

(i) Voir Thought and Things, t. III, « Inlerast and A.rk », chap. ti «t vni.

(2) La plus grande partie du contenu de ce paragraphe se trouve déjà dans un article intitulé >< The rellgious Interest », qui a paru dans le numéro d'octobre 1918 de la Sociological Review.

I. iNTi:ni'in:T.\TioN btiimqii; rniMiiiM, : < ah.v.<,i i m J'-mni 75

nature ne lui semble iiianiiné, immobile, complctem» rit dépOur\'ii (le jxntvnirs U-ls t^ue ceux que pr»s>tî lent li;s personnes.

Pour bcaui'oiq) (l'aMlhr(»|)()l();^islcs, cela si^uilie (juc le sauvage, on vcriu de quelque acte pluH ou moins conscient, atlribiuc aiux choses la vie, telle qu'il la conçoit, ou un esprit. D'après eux,, les personnes et les choses vivantes sont de droit in.tcrprétées^ par lui comme telles ; mais quaud il s'agit des* choses ioaoiméea, il y a un processus secondaire, où la tendance à « animer » vient ajouter son elîcit à la véritable apprv'he!Dsion.

Quaubd on considère ce processus secondaire comme nelte^ ïoent postérieur à Tinterprétation de la chose comme inanimée^ on attribue au sauvage, }>ar cela même, un dualisme entre les personnes et les choses,, et ce dualisme est la base de l'animisme. Dans la conviction, que c'est là la manière de voir de tous les animistes, leurs adversairett les. accusent d'attribuer à l'homme princiitif un processus dualiste complexe d'interprétation. Que cette accusation soit ou non fondée daus le cas de quelque auteur déterminé, il importe de montrer qu'elle ne Test pas d'une façon générale.

En effet, il n'y a pas, chez l'homme primitif, moins de trois attitudes différentes que l'on peut définir convenablement par le terme « animisme » ; ces attitudes > il est facile, en ae mettant au point de vue génétique, de les distinguer et de les apprécier.

8-. Ea premier lieu, l'apparence primitive des choses, avant <pie fussent intervenues les distinctions entre l'esprit et Le corps, et entre les objets inanimés et les êtres vivants, était, d'une certaine manière, animiste, précisément par le fait que ces distinctions lui manquaient. L'intérêt cognitif n'ayant pas été différencié de l'ensemble des intérêts affectifs et sociaux, les choses n'étaient pas appréhendées comme ayant une manière de se comporter constante, régulière et conforme à des lois, mais étaient interprétées au moyen des seules classes mentales alors opérantes, celles qui représentaient les grands mouvements affectifs et actifs de la conscience. Quels q^ue soient les mobiles et les intérêts actifs qui opéraient, c'est à eux que les données externes étaient assi-

milées. Les choses j)ouvaienl seulement signifier ce que là conscience, à ce stade de son développement, était capable de comprendre qu'elles signifiaient ou de vouloir qu*elles signifiassent.

De fait, cette sorte d'interprétation, quand elle était présente dans Tesprit du sauvage, était traversée d'éléments émotifs, actifs et collectifs, et elle paraît confuse, mystique et animiste à qui observe et critique la pensée primitive. Elle est animiste en ce sens que, dans les premières choses atteintes par l'expérience, c'est-à-dire dans les matériaux non différenciés de lu vie intérieure, se trouvaient en puissance le& éléments d'un dualisme ultérieur. L'ethnologisle a raison s'il emploie le terme « animisme », mais il a tort s'il interprète les faits dans les termes d'un dualisme développé. L'interprétation, à ce premier stade, étant de premier jet et adualiste, nous pouvons lui donner le nom d' « animisme spontané ou adualiste (!) ».

9. En second lieu, il y a une sorte d'animisme qui résulte de l'organisation des sentiments, de l'intérêt, de l'action, sous des conditions sociales. Elle aboutit aux intérêts généraux de la vie personnelle et de la vie sociale, à leur conversion, et à leur propagation dans le corps^social. Le processus consiste en ceci : la masse des intérêts actifs, qui enveloppe une interprétation des choses et des événements en terme émotifs et en termes actifs, est soumise, d'une manière générale, à l'éjection. Ce processus n'est pas contrarié, pratiquement, par des discriminations cognitives telles que celles qu'imposeraient le dualisme de l'esprit et du corps et celui de l'animé et de l'inanimé. Les « généraux affectifs », les « abstraits émotifs » — termes techniques que l'on a récemment proposé d'employer pour désigner les dispositions, les pen-

(i) La difticullé qu'il y a à lui donner un nom est la mênae que ceHe qu'on éprouve, pour la même raison, à dénommer les premiers stades de la réflexion, qui précèdent immédiatement les interprétations dualistes du monde. La spéculation grecque primitive n'était pas réellement matérialiste, ni, à proprement parler, physique, mais adualiste. Le terme « projectif » [Hislory of Psychology, t. I) m'a semblé convenable pour désigner cette période, qui précède celles auxquelles s'appliquent proprement les termes « objectif >et « subjectif».

l'iNTERPRKTATION F.TUNlgUO l'RIMITIVE .' CARACTERE POSITIF 77

chants et les habitudes émotives ainsi formés — sont Tobjet d'échanges tels que ceux qu'entraîne la vie sociale, chaque individu faisant usaf,'e de l'interprétation sociale commune tant pour expliquer les actes et les motifs des autres fjue pour corriger et justifier ses propres actes et ses propres croyances. Tout cela présente un caractère très positif ; aussi le sociologue, ne sachant pas que le processus est d'une nature émotive, admet ici un processus conscient d'animisme. Or, dans l'animisme en présence duquel nous nous trouvons, le sauvage n'attribue pas aux choses une idée, une mage ou une notion de l'Ame ou de l'esprit ; ce n'est que plus tard que se développera un pareil processus. Appelons donc ce stade « animisme affectif ou émotif (1) ».

10. En troisième lieu et finalement vient le processus complet de l'animisme proprement dit, qui naît quand se développent le. dualisme de la personne et de la chose et celui de l'esprit et du corps, et que seuls ces dualismes rendent possible. Ces distinctions résultent de la différenciation de l'expérience en classes logiques, qui rem" placent les classes émotives et affectives de la période antérieure. Quand cela est accompli ou en voie d'accomplissement, toute sorte d'ambiguïtés et de compromis se produisent. L'animisme consiste alors à interpréter le nouvel événement dans les termes d'une attribution consciente de la vie ou d'un esprit aux choses. Il ne s'agit plus simplement d'une appréhension spontanée ou éjective de la chose en termes émotifs, d'une opération par laquelle elle est conçue du premier coup comme vivante ou personnelle, mais de son interprétation plus ou moins réfléchie, venant après l'appréhension de ses marques ou de ses caractères positifs. On peut appeler cela 1' « animisme réfléchi ».

(i) L'histoire d* la cuUure nous montre ce processus réalisé dans l'interprétation pseudo-sclentiBque des choses qui a précédé ravènement de la véritable science. L'astrologie, l'alchimie, la divination, la magie,

a sorcellerie — bref, toutes les sortes de « psychosophie », pour employer une expression de Dessoir — sont, en ce seas, animistes ; elles admettent la présence de forces occultes, mystiques, quasi mentales et vitales. Voir Dessoir, Umrlss einer Gsschichte der Psychologie, et HisLory

of Psychology, de l'auteur, t. I, chap. ii.

1 1 . On a dit de certains -« animistes ->) qu'ils font da sa-nvag-e un philosophe. Ils représentent rhomineprrniitiîCTDTrnme^ ayant un loar d'esprit inveslîgateur, comme dësii^ant se re-ndre compte des choses et recherchant leure causes ; il esl ainsi conduit à T « hypothèse » qu'il y a des 'esprits ou des âmes derrière les apparences delà nature, et à « animer » les objets dépourvus de vie.

Cette manière de représenter la pensée primitive est ex-acte quand elle vise la forme développée de l'anîmisme, le prcH cessus complet qui -s'effectue Iwsqiie Tesprit est assez avancé dans ses cog-Jiitions et da-n-s ses distinctions logiqoes pour commencer la vie d'investig^ation, pour substituer la cui'iosite à l'intérêt émotif. Mais la distincti-ow que ûotis avons faite plus haut de différeiats types de processus animistes va nous aider en nous sug-g-érant une double élimination.

J2. De critiques récentes de la théorie de l'animism'e iî ressort clairement que^ranimisiaie réfléchi, supposant un processus d' « animation w consciente et l-o^ique, n'est pas Tinierprétation vraie de la pensée primitive. Les apprehensions et les intérêts de l'homme primitif ne sont pas personnels et logiques, mais sociaux et prélogiques. Il ne parvient pas ani^ dualisme de Tesprit et du corps ; il est donc bien loin de pouvoir en faire usage <;onsciemî»ent. Il ne recherche pas les causes dans un but spéculatif ni uniquement pour y trouver des e:xplications. Son intérêt, au icoutraiTe, consiste à apprécier les mystérieux pouvoirs, soit persorm'els, soit occultes, du nouvel événement ou de î-a nouvelle xAose, et à y adapter sa vie. Le procédé qu'il emploie, an lieu d'accuser et d'étendre les discriminations de la connaissance, les. néglige sans scrupule pour arriver aii gain ou à la perte queleur présence entraîne. Son attitude est moins celle d'un spectateur désintéressé du cours de la nature que celle d'un, homme qui y est intéressé et y prend part.

Nous pouvons donc exclure la théorie qui suppose un processus d'animation consciente ou réfléchie dans l'interpréta tioji primitive.

13. Mais il est tout aus«i clair que nou* avons devant nous, dans les phénomènes de la pensée primitive, quelque chose de plus que le simple chaos -des 'expériences non

I.'lNTEHPRl'lTATION ETIlNKjrii PUnnTTVK : f.AHAfrri.nK IM.smi 79

classées que nous avons .'ippelées plus liaut >< projectivcs *. , et qui sont les seules que reconnaisse une sec<Hicle théorie. Dans les interprétations de l'honîmc primitif, les événements ne sont nullement chaotiques ni indépendants de toute loi. Il a ses distinctions de classes, marquées par des li{,'nes d'une précision et d'une universalité extraordinaires. Certes ce ne sont pas les lignes d'une classification logique ; néanmoins ces distinctions sont si ngoureuses et si minutieuses que ce n'est qu'au prix d'une discipline longtemps subie, ôq dures privations et d'un zèle soutenu que le jeune homme arrive à en pénétrer les complications et devient capable de satisfaire à leurs exigences. L'existence des tabous et des rites qui se rapportent à la chasse, au mariage, k l'initiation, aux prévisions, aux augures — pour ne citer que des faits Vien connus — montre qu'il y avait des droits et des libertés solidement établis. Quel que soit l'aspect superficiel de la pensée primitive, rien ne saurait être plus loin qu'elle du manque d'organisation ni du simple désordre.

En conséquence, nous devons rejeter la théorie « projective ». La vie primitive représente Torganisation d'une série d'intérêts sociaux et personnels ; son animisme est un aspect de cette organisation positive, et non un signe d"'incohérence et de confusion, ni un indice que le caprice seul la modelait.

14. Ce procédé d'élimination permet donc de voir clairement que l'animisme de la vie primitive est du type affectif (1). Ses classifications sont dues à l'intérêt émotif sous sa forme sociale et non sous sa forme individuelle. Nous avons vu que l'ensemble de la « représentation collective » n'est pas tout d'abord, à proprement parler, représentatif ; il est affectif et actif. Les processus au moyen desquels, dans beaucoup de cas, il prend une forme représentative sont des processus d'une espèce conventionnelle et symbolique, .par lesquels les valeurs de l'émotion et de l'habitude se fixant dans la société-et soat rendues utilisables dans sa vie et dansses traditions. Le totem, le drapeau, ia relique religieuse,.

''l'i Le secoud des ^^des Â^i&tm ci-iessc^.

la localité historique, rendent vivante et persistante une signification collective qui sans eux serait diffuse, intangible, et ne pourrait être utilisée par la société (1).

15. En effet, l'animisme que comporte l'interprétation de Fhomme primitif n'est pas un animisme d'idées ou de pensées, mais un animisme d'émotions et d'habitudes ; il n'est pas dû à des rapports intellectuels, à la discussion, et à l'échange de pensées, d'opinions et de convictions appuyées sur des preuves, mais, à la présence, chez les individus, d'états émotifs organisés d'une manière sociale par l'imitation, la contagion et l'éjection, et fixés par des symboles représentatifs.

Par suite de l'existence, dans la société, d'une masse de coutumes, de rites et d'habitudes établis que l'individu absorbe et observe tout naturellement, son respect (2) et sa vénération, son caractère et ses actions prennent des directions conformes à l'état et aux conventions de la société. Ensuite viennent son acceptation et sa croyance rationnelles. Il arrive à savoir tant ce qui appartient à ses compagnons et à lui-même pris ensemble que ce qui appartient à chacun en particulier, quelle est sa condition et quels sont les droits, les devoirs et les sanctions qui y sont attachés. Tout cela devient pour lui non pas simplement une « seconde nature » — cette expression étant entendue dans le sens qu'on lui attribue ordinairement, c'est-à-dire désignant ^es habitudes acquises qui se surajoutent au caractère de formation naturelle — mais une première nature, une partie de son moi, partie qui est une détermination de la réalité sociale sous une forme individuelle (3). L'appréhension sociale et émotive des choses et

(i) Ce processus, par lequel V « emblème » ou le symbole en viennen à représenter une communauté d'intérêts émotifs et de valeurs sociales est admirablement mis en relief par Durkheim à propos du totem (La Vie religieuse, p., 329 et suiv.).

(2) Durkheim [hc. cit., p. 3o4 et suiv.) adopte le mot « respect », comme j'ai fait moi-même d'une façon indépendante, pour désigner l'attitude religieuse du croyant.

(3) J'ai avancé l'idée [History of Psychology, t. I, édition de Londres, p. 2o5) que, si Ton place la naissance physique au début de la vie indépendante de l'enfant, c'est-k-dire au moment où les influences utérines

I INTERI'Rin'ATroN KTlIMyii; l'UIMI I IVli ; CAIIACTKHK l'OSITIK 81

(les évéïiciîiciits est oi-i^-^inelle et fondaineiilnle ; giînéliquemeiit parlant, elle est i)rcl<)gi(|iie.

K). Le rôle joue par le facteur éjectif apparaît avec une netlelt^ particulière dans les phénomènes d'aniniation. l^our Tobservateur primitif, les choses aussi i)ien que les personnes, les objets animés comme les objets inanimés, ont une signillcalion sélective et téléolo^^ique ; les choses sont soit des intermédiaires, des ag^enls, des instruments du bien et du mal, du sort ou de la fortune, soit des fins, ou deo êtres que l'on doit se rendre propices, ou éviter, ou accueillir, ou solliciter, ou défendre. Dans les deux cas, ce sont des valeurs.

Comme telles, elles ne peuvent pas être simplement des choses neutres ; elles sont toujours douées de forces et de pouvoirs conçus comme analog^ues h ceux qui se révèlent dans les actions sociales ou que manifestent les individus. Elles sont comprises dans les intérêts qui déterminent les préférences, les dispositions, les réglementations de la société, et les amours, les haines, les peurs et les désirs de venjj^eance que l'individu ressent en lui-même et qu'il voit que ses semblables éprouvent. Tout ce fonds de significations, semi-personnelles mais sociales, quasi subjectives mais à base externe, s'attache aux choses, de la nature interprétées éjectivement par l'individu. Les choses sont à ses yeux les centres des sentiments et des mobiles qu'il trouve en luimême ; comme lui, elles font partie de la société ; comme lui, elles ont des intérêts auxquels il faut donner satisfaction (1).

C'est en grande partie à cela qu'il faut attribuer la couleur de mysticisme dont il est tant question dans les discussions sur la pensée et les croyances primitives. Ce qu'on entend, dans ce cas, par mysticisme, c'est l'absence de processus et de principes logiques et le fait qu'ils sont remplacés par des attitudes et des classes émotives et actives. Il y a plus que

formalives viennent d'achever leur œuvre, on doit placer la naissance de la vie mentale personnelle non pas au naême moment, mais à celui où rindividu devient, au point de vue mental, un moi, une personne relativement indépendante des influences sociales formatives.

(i) Dans les systèmes lotémiques, toutes les choses de la nature sont réparties entre les différents groupes tolémiques. Chaque aiLre, rocher, ruisseau, participe à la vie d'un clan ou d'un autre,

Baldwin 6

cela dans le mysticisme primitif, comme nous le verrons plus loin, mais cela en est le commencement.

17. Mais dans cette remarquable floraison de mobiles émotifs qui se révèle dans Torganisation des intérêts sociaux primitifs, le cognitif comme tel n'est pas entièrement absent. Il est arrêté dans son développement etbridé, mais, dans beaucoup de cas, non seulement Thomme primitif tente d'indiquer la raison d'un rite ou d'une croyance, d'en donner une explication, mais encore il arrive souvent que cette explication elle-même soit intimement unie à la tradition de la tribu, et regardée comme une partie de T « intention » (1) (intent) de la « signification » (2) (meaning) collective. Les anthropologistes ont souvent signalé ce besoin apparent de l'homme primitif de donner quelque explication rationnelle, bien que fantastique, de ce qu'il accepte, quelque raison pour laquelle il l'accepte. Son explication prend généralement la forme d'un récit fantastique. L'association, dans un rêve, d'un animal à un homme, un événement d'un certain caractère succédant à un autre, une victoire remarquable due à l'observance d'un rite, un rival mis en fuite par un animal ami, de pareils incidents prennent toute la signification de choses que la légende confirme et que la foi justifie. L'intellectuel vient ensuite donner un appui à l'affectif, phénomène qui n'est nullement absent de la pensée plus civilisée. Une preuve que le véritable ordre de succession des facteurs est bien celui-là, c'est qu'un nombre quelconque de faits ou d'événements semblables qui ne viennent pas à l'appui de la croyance émotive sont absolument négligés ou même niés. Cette foi, comme celle des modernes liseurs de pensées, n'est pas affaiblie par les cas négatifs, ni même par ceux qui se trouvent en opposition avec elle, si nombreux soient-ils, tandis qu'un seul cas favorable est Invoqué comme suffisant

(i) Le terme « latent » désigoe la partie «élective d'une « signification M (mea«ing) entière ; il s'oppose au ternie « content » (contenu), qui en désigne la partie récognitive.

(a) Le mot « meaning » (signification) désigne : i° un objet mental avec toute sa signification ; s" la signification (seulement) qui s'attache à un objet mental, à «n contenu ou à une donnée.

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pour U confirmer et la jusUilcr. Quand i« voyageur demande pourquoi le charme n'a pas opt'r^, ou pourquoi Tanimal ami n'a pas prêté rai<lc qu'on attendait de lui, on lui cx[)lique par des raisouB purement accidentelles ou personnelles ces exception» aux règles. L'animal était endormi, ledieu n'avait , pas Inconnu son ami, on n'avait pas tenu compte de 1;« pliase de la lune, Kn tout cas, cela contriljue à satisfaire l'impulsion naissante à savoir. Gela contiibue aussi à établir l'objectivité et la neutralité en face du mysticisme de la pai*ticipation et de l'intérêt sociaux.

18. C'est donc par l'intervention de rim.aj,^ination que la raison pe«t se manifester, comme font l'émotion et l'action. Ce processus est analog-ue à la fonction de l'i m a g-i nation schématisante, par laquelle l'individu, lui aussi, interprète les choses et tente de les expliquer. Dans le mouvement ethni-que, il produit le folklore et les mythes, c'est-à-dire les comptes rendus quasi raisonnables des choses. Ces comptes rendus prennent ensuite une forme sociale : ils deviennen stéréotypes et se traditionalisent.

Cela constitue un pas véritablement essentiel vers le mode logique d'mterprétation, puisque cela fournit un fonds de matériaux issus de l'imag^ination qui, avec le temps, deviennent matière de réflexion. Ces matériaux sont revisés par l'individu pensant qui est assez capable et assee hardi pour les critiquer. La période qui va d'Hésiode à Homère prépare celle qui s^étend d'Homère à Socrate. Chez l'enfant, il y a une période de contes de fées et de romans d'aventures, qui précède celle de la curiosité toujours en éveil et de l'indépendance relative du jugement.

§5. — Naissance de V interprétation médiate ou logique.

19. Les progrès de Tin ter pré ta tien ethnique primitive nous offrent donc, en somme, un tableau dont les grandes lignes nous sont déjà apparues dans Thistoiré de l'interprétation individuelle. Deux modes d'appréhension, caractérisés par les

termes « médiat » et « immédiat », sont en évidence. Le mode immédiat est celui de la connaissance projective primitive ; il est mystique, émotif, vaguement animiste, prélogique ; il domine au début, mais il cède peu à peu le terrain à Tautre mode, qui est véritablement cognitif. Ce dernier prend les formes propres aux processus logiques : il apprécie l'objectivité et le fait ou la vérité connexe, contrairement au conservatisme social et à la poursuite intéressée de fins collectives. L'intérêt cognitif vise à organiser la connaissance dans un système objectif de choses, à l'égard duquel le» images ou les idées deviennent des instruments ou des moyens d'accès. Les objets ou les choses sont connus par l'intermédiaire des idées.

La transition par laquelle l'esprit arrive à ce dernier mode est due à l'imagination, au rôle d'assomption, de schématisme et de dramatisation héroïque qu'elle remplit. L'immédiat cherche à se justifier en recourant à des peintures objectives et mythiques, adoptant ainsi les armes de la représentation. En ce sens, le domaine des valeurs et des intérêts sociaux,, comme celui des fins individuelles au même stade de développement, s'intellectualise, et devient par là satisfaisant pour la raison en même temps que pour les émotions.

Telle est la première forme que revêt l'examen de la nature des choses, avant que la réflexion soit pleinement développée. Cette forme, c'est celle d'une justification des croyances déjà constituées dans la poursuite d'autres intérêts. Mais, une fois introduite, elle devient le commencement de la médiation, qui se généralise et se développe jusqu'à la réflexion ; alors les- fins aussi bien que les faits sont jugés par l'intermédiaire des idées. L'appréhension immédiate et collective s'efface ainsi tout le long delà ligne devant l'observation directe et la preuve logique (1).

Mais il y a, dans la vie sociale primitive, un autre fait où les facteurs du conservatisme social manifestent une organisation remarquable, une organisation si spéciale, si persistante, si complexe que son explication peut servir à éprouver en quelque sorte les théories de l'iaterprétation primitive. Je veux parler, naturellement, de la religion,

(i) Voir la suite de l'étude de cette transition plus loin, chap. viii, § i..

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