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L'INTERPRÉTATION RELIGIEUSE

§ 1. — L'intérêt religieux

1. C'est rester fidèle à la .méthode selon laquelle nous avons conduit nos discussions précédentes que de grouper les aspects psychologiques de la religion sous la dénomination de « l'intérêt religieux ». Par le terme « intérêt » nous désignons les grandes inclinations mentales où les principes moteurs de l'expérience et de la vie s'organisent dans certaines directions spéciales, pour aboutir à certaines classes spéciales d'objets. L'intérêt esthétique aboutit à l'art, l'intérêt théorique à la vérité, l'intérêt pratique à la conduite et aux choses de la vie pratique. L'organisation interne, ou intérêt, se dresse en face du contenu objectif, auquel elle donne une forme et qu'elle rend intelligible.

Considérant la religion comme étant en ce sens un des grands intérêts de l'humanité, puisqu'elle se manifeste à tous les stades de la culture ethnique et partout dans la pratique individuelle, nous la discuterons, par raison de commodité (ainsi qu'on fait couramment d'ailleurs) sous les aspects suivants : 1° l'expérience religieuse ; S*' l'objet religieux et sa signification ; 3° le développement de la signification religieuse : sa logique ; 4° le caractère social de la religion ; 5° -la sorte de réalité que la religion révèle. Ces sujets

seront traités dans les paragraphes qui vont suivre (1). On verra que le point de vue génétique les relie entre eux en faisant de chacun une partie intégrante de rensemble de notre ouvrage.

§2. — L'expérience religieuse.

2. On admet universellement que l'intérêt religieux est^ pour ainsi dire, « dirigé vers Textérieur » ; il aboutit toujours à un objet qu'il trouve saint, sacré, divin. Indépendamment de son aboutissement à cet objet, dont il suppose la présence, Tintérêt religieux comme tel a des qualités émotives et actives spéciales, des qualités qu'on ne trouve pas dans l'attitude de l'individu à l'égard d'aucune autre espèce d'objet. Ces qualités demeurent essentiellement les» mêmes à travers tous les changements que subit l'objet religieux, se manifestant aussi bien quand il s'agit d'un totem que quand il s'agit de Jupiter, par exemple ; elles représentent une attitude qui est, pour la conscience elle-même, sui generis. Le dévot, le croyant, l'adorateur ont une véritable inclination religieuse.

Cette réponse est présente dans la vie de l'intérêt partout où intervient le sacré ; elle est en absente quand le sacré est absent. Le séculier ne la provoque pas, et le profane, qui viole le sacré, qui y porte atteinte, suscite une attitude

(i) Une grande partie de ce chapitre a déjà paru d»iis la Sottioïogical ï\eview\ en octobre igiS. Certains paragraphes reproduisent, »ous nne forme un peu différente, des études publiées au eouTS de ces dernières années dans de» ouvrages ou des recueils spéciaux. Le premier des aspects sous lesquels nous envisageons ici la religion a déjà été étudié dans Social and Ethical Interprétations, le second et le troisième, dans Dictionary of Philosophy and Psychologv, art. e Religion (Psjchology of) » ;. le quatrième, dans Proc. Foarth Internat. Congress oj the History of Religion, Oxford, igoA» et dans Le Darwinisme dans les sciences morales, chap, vi.

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opposée, une atliludc de répulsion et d'évilemenl. Nous établirons plus loin le sens exact de « sacré »^ quand nous discuterons le caractère de Tohjet sacré lui-même (1).

3. Les auteurs ne dc'sii^Dent pas d'une manière uniforme les éléments constilulils de cet intérêt, de celle inclination," c'esUà-dire les facteurs émotifs et actifs qui y entrent, mais, tout en employant un langage dillérent, ils s'accordent assez bien, en somme, sur le fond. I/analyse de Schleiermacher, (|ui réduit la partie émotive de l'expérience religieuse à des sentiments de « dépendance > et de « crainte respectueuse » (awe) ou de véné^ation, est restée exacte sous le rapport de la substance et n'a dû être modifiée qu'au point de vue de la terminologie. Désireux d'employer un terme plus psychologique que « dépendance », Paulsen y substitue « confiance », tandis que certains théologiens, voulant mettre en relief l'élément intellectuel, font usage de « foi. » Plus tard quelques sociologues, qui voient la question d'une manière plus objective, reviennent au mot « dépendance ». Il en est de même de l'expression « awe » que Ton remplace par vénération, par crainte, par sens du mystère, par respect, etc. Mais laissons de côté ces différences verbales pour constater que, quelque soit l'objet à Tégard duquel se manifeste l'attitude religieuse, celui qui a cette attitude reconnaît dans cet objet un être ou une force digne de respect et capable de donner de Vaide : cette force est « auguste et bienfaisante » (2).

(i) Durkheim [La Vie Religieuse, 1912), considère que la distinction fondamentale est celle de sacré et de profane, mais ne dislingue pas, à ee qu'il me semble, entre ce qui est séculier et ce qui est proprement profane ; il parait toutefois comprendre le séculier dans le mot n profane » (comme lorsqu'il applique ce mot à la matière), loc. cit. p. 61 3). Le profane, à proprement parler, n'est nullement la même chose que le séculier, c'est-à-dire que le non-religieux.

(2) Durkheim, loc. cit., p. 3o3. Je cite de préférence ce nouvel ouvrage de M. Durkheim, non seulement parce qu'il est récent, et fait autorité, mais encore parce qu'il expose des recherches induclives détaillées et des interprétations fondées sur des faits (ces faits se rapportent ^aux croyances et aux pratiques totémiques des tribus du centre de l'Australiej. Le titre complet de l'ouvrage e«t : La Jormes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie.

4. Chez l'individu, Tinlérêt religieux se manifeste toujours sous ces deux aspects généraux, qui se développent d'une manière notable à mesure que se développe la conscience de la personnalité, c'est-à-dire l'appréhension du moi et l'appréhension corrélative d'autrui. J'ai exposé ailleurs d'une façon détaillée le développement de l'intérêt en question (1), A son degré le plus bas comme à son degré le plus élevé, depuis les cris du pelit enfant qui appelle les grandes personnes à son aide jusqu'aux sentiments réfléchis de foi et de reconnaissance pour des faveurs morales, cet intérêt est dirigé vers un objet distinct du moi personnel, mais intimement uni à lui par une relation physique et morale et exigeant de lui un respect tout spécial (2j.

Ainsi compris, c'est-à-dire considéré comme formé d'une multitude de mobiles humains organisés, l'intérêt religieux manifeste des caractères qui démontrent qu'il est à la fois personnel et social. La dépendance où il est à l'égard de son objet et le respect que celui-ci lui inspire sont du même genre que la dépendance et le respect qui se constatent dans les relations sociales, dans les rapports des personnes entre elles, La dépendance religieuse n'est pas simplement un assujettissement à la loi, quoique ses sanctions soient extérieures à l'individu. C'est seulement sous leur forme la plus rudimenlaire, qui se rencontre chez l'enfant et chez le sauvage, que ce sentiment de dépendance est simplement de la peur, et que l'adoration religieuse n'est plus que la reconsance de l'autorité ou de la force ; et on peut se demander si, sous cette forme, le qualificatif « religieux » leur convient encore (3). De même, la vénération ou le respect religieux diffère du sentiment du sublime dans la nature, d'une part, et du respect pour la loi morale, d'autre part. En outre, le culte, où ces sentiments prennent une forme active, se con-

(i) Interprétation sociale et morale des principes du développement mental, chap. VIII, § 5.

(a) Jl sera encore question de ce respect plus loin.

(3) En général, les auteurs anglais refuient d'admettre que ces sentiments soient religieux. Il en est ainsi notamment de Tylor (Primitive Culture) et de Frazer {The Golden Bough et Toiemism and Exogamy).

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centre sur un être (jui voit, (Mitend, Hyinpjilliise, Minne, punit — bref qui entre en relations personnelles avec l'adorateur. Ses éléments sont la prière, les louanj^es, les actions de grfices, les rites sacrificiels, ceux qui ont pour but de provoquer des intercessions, et d'autres encore.

Le caractère unique de la religion se montre aussi dans le système d'activités (ju'elle comporte et dans les institutions où beaucoup d'individus se livrent en commun à ces activités et les développent. Il est vrai que l'émotion et l'intérêt ont généralement des moyens d'expression et d'action appropriés, soit originels, soit acquis, mais dans les rites et les observances de la religion on ne trouve pas simplement une manière directe et pour ainsi dire « causale» de réagir sur le monde — un moyen de parvenir directement à une fin, comme lorsqu'on lance une pierre pour frapper un oiseau — mais une manière indirecte, personnelle, de réagir sur lui, où entrent la suggestion, l'information, la persuasion, la confession, c'est-à-dire tous les moyens par lesquels les personnes communiquent ordinairement entre elles. L'intérêt religieux fait usage de tous les raffinements des rapports personnels, depuis la simple suggestion spontanée, employée par le sauvage, jusqu'aux subtilités logiques les plus recherchées, employées par le théologien érudit.

5. De plus, chose extraordinaire, dans la religion le secret de nos expériences intérieui'es de la valeur et la publicité des sanctions et de l'autorité sociales semblent atteindre l'un et l'autre leur degré le plus élevé, quoique peut-être à des époques difTérentes et avec des ajustements différents des facteurs enveloppés. Dans l'intérêt religieux prélogique de l'homme primitif, l'extériorité de la sanction est d'une évidence brutale ; l'autorité religieuse ne diffère pas des autres modes de contrainte sociale auxquels elle est liée, et auxquels, dans bien des cas, elle paraît donner elle-même naissance. Ici l'élément de secret que comporte l'expérience religieuse, c'est-à-dire le sentiment d'être en relation spéciale et personnelle avec Dieu, est à son point le plumas. La religion à ce degré a été appelée « objective ». Ses rites, ses bienfaits, ses valeurs, sont réglés par la société, pratiqués ou

distribués publiquement, et beaucoup de personnes y prennent part en commun.

6. D'autre part, en progressant, rexpérience religieuse devient cf subjective ». La « conscience religieuse » devient l'arbitre et le juge en matière de croyance et de pratique. Dans sa signification inteivsubjective, la religion devient une relation directe entre l'homme et son dieu, et perd de son caractère généralisé et syntélique, si apparent dans les pratiques religieuses primitives. Dans la religion subjective de la conscience logique, le religieux s'allie avec l'éthique, dont il s'approprie dans une certaine mesure la signification universelle et synnomique. Mais néanmoins la relation religieuse devient plus individuelle et moins collective. Aux formules impératives : « Ne fais pas cela » et « Fais ceci » du tabou des sauvages et des Dix Commandements se substitue cette autre, plus douce, qui résulte de l'union et de la communion personnelles de l'homme avec son Dieu : « Fais ceci en mémoire de moi (1) ».

§ 3. — U objet religieux : sa signification personnelle.

7, Il y a deux sens où le terme « objet » peut être employé quand il s'agit d'un intérêt ou d'une inclination (2) : il dé-

(i) Il semble que les manifestations explosiA-es et convulsives qui donnent de la -variété à l'expérience religieuse et en augmentent l'intérêt se produisent aux limites extrêmes de T v( objectivisme » et du (( subjectivisme ». La frénésie de la danse religieuse primitive est due à la suggestion et à la stimulation publiques et collectives ; il en va de même de la ferveur qui se déploie dans les « réunions de réveil ». A l'autre extrême, les état» de « tranco », d'extase, de manié prophétique, etc., chez les individus sont des cas d'exaltation intérieure où la communion et l'union avec la divinité conduisent à la perte de l'identité personnelle et à des manifestations nerveuses pathologiques Ces « variations », dont James a traité d'une façon intéressante (The Varieties of Religions Expérience), sont les accidents, pour ainsi dire, delà religion.

(2) En réalité, il n*j a pas moins de quatre sens différents oh. le»

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