L'INTERPRETATION LOGIQUE : LES THÉORIES DE MEDIATION
§ 1. — Les théories d'aclnalité : V intellectualisme.
1. Le processus de médiation sur lequel repose le progrès de la connaissance a été décrit par de nombreux auteurs (1). Il aboutit à l'établissement des objets de la connaissance dans certaines sphères d'existence et sous un contrôle restreint. Dans chaque cas, la présentation ou l'idée médiatrice est affectée d'un coefficient ou d'un signe qui détermine dans laquelle de ces sphères l'objet sera établi. L'idée -d'une orange provoque, par sa médiation, la perception de l'objet extérieur réel. De la sorte, des systèmes de réalités se construisent à l'égard desquels le sujet connaissant est conduit à prendre des attitudes d'acceptation, de reconnaissance et decroyance.
En ce qui concerne ce système de médiations, il en est de même des valeurs considérées comme existantes et actuelles. L'idée d'un fait présent provoque par sa médiation la satisfaction associée avec ce fait et atteinte quand la chose ellemême est atteinte. L'idée de l'orange suscite par sa médiation non seulement la perception de l'orange comme chose, mais ejicore le plaisir de la mang-er. Le coefficient d'exis-
(i) Voir Thought and Tkings^ t. II, chap. xiv, et t. III, ch. m et iv.
tence est le même pour la chose que pour la valeur qui lui est attribuée (1).
Ainsi nous entendons par l'actuel un mode de réalité atteint par des processus d'actualisation ; et ces processus sont des processus de médiation par les idées. La forme la plus achevée et la plus explicite de l'actuel est atteinte dan» les processus discursifs du mode logique, qui s'appuient sur l'expérimentation et sur les preuves. Un corps astronomique est rendu actuel quand son existence possible, prévue par l'hypothèse qui énonce les idées ou les faits médiateurs, est confirmée expérimentalement ou prouvée logiquement.
2. Mais toute connaissance, toute appréhension cognitive, et non pas seulement celle qui est fondée sur les processus logiques proprement dits, implique plus ou moins expressément un processus de médiation. Une chose reconnue pour ce qu'elle est et pour rien d'autre est toujours formée ou construite, « actualisée », en un mot, dans un contrôle qui fait d'elle un fait ou une vérité. Etant actuelle, elle est toujours « quelque chose » de déterminé, jamais une simple « donnée (2) ».
La sphère d'existence à laquelle elle est rapportée est acceptée comme lui étant propre ; et le niveau auquel elle est trouvée dépend du degré de développement de l'esprit. II y a tous les degrés entre la présomption née d'un simple sentiment de la réalité et l'assurance que comportent le jugement expresse et la croyance consciente.
(i) Ibid , t. III, ch. y, S a.
(a) Voir Thought and Things^ t. I, chap. m. On objectera peut-être que le •entimenl le plus intime que nous puissions avoir de l'aclualilé, nous l'éprouvons dans les cas d'expérience directe ou de présence immédiate, où les processus cognitifs ne jouent qu'un rôle efiacé ou n'en jouent aucun. Gela est vrai en un sens ; mais, quand cela est vrai, il s'agit d'un cas d'immédialeté (l'immédiateté sera étudiée plus loin) ; or, en pareil cas, il n'est pat question pour la conscience d'actualité ou de manque d'actualité Dans l'expérience immédiate, on n'actualise pas, on ne rend pas actuel ; on trouve simplement la chose qui est présente par le contact qu'on a avec elle. C'est pourquoi nous restreignons en ce sujet le terme « actuel » à ce que l'on actualise, à ce que l'on regarde ou accepte comme actuel ou à ce que l'on constate être tel.
l/lNTERPHéXATION I.OGIQIE : LES THI^;OKIF8 DE MÉDIATION 1 5S
D'après cela, les tliéories qui inlerprètenl le monde en termes de l'ncluel limitent le rëel aux choses qui ne sont acceptées que si elles paraissent confirmées dans quelque mesure ; le réel est ce (|ui est rtahli dans un contrôle — externe,, inlcrne, etc. En d'autres termes, ces théories limitent la réalité au résultat de la connaissance. Nous pouvons les appeler théories d' « actualité ».
3. On peut, naturellement, aller plus loin et préférer un mode de contrôle et un type de connaissance aux autres, et i*e8treindre ainsi la réalité h ce qui a une sorte déterminée d'actualité. La théorie devient alors plus spéciale, et Ton a le matérialisme, ou le spiritualisme, ou le rationalisme, ou encore l'intellectualisme entendu dans un sens étroit. Mais^ pour les buts que nous poursuivons en ce moment, nous pouvons grouper ensemble toutes ces théories comme reposant sur la même présupposition : la présupposition que l'attitude d'acceptation qui reconnaît la réalité est particulière aux fonctions par lesquelles une idée ou un autre contenu mental est confirmé dans un contrôle ou dans une sphère d'exissence. Cette attitude commence par la simple présomption que comportent la confiance de l'enfant et la crédulité du sauvage ; elle devient croyance quand le jugement, étant né, réaffirme et étend le système objectif des choses ; et plus tard elle tombe dans la présupposition qui se trouve derrière les opérations en vertu desquelles le système établi de connaissances prend de l'extension. C'est une attitude de connaissance, — de confiance, de confirmation, d'assertion — qui g'opposeà celle d'interrogation, d'assomption, de supposition. L'actuel — que ce soit une chose physique, une valeur économique, une situation morale, une vérité religieuse — est quelque chose de fondé sur l'observation, la démonstration ou la connaissance. Lorsqu'on peut dite, avec preuve à l'appui: « il en est réellement ainsi », il n'y a plus de discussion possible.
Désignons par le terme « intellectualisme » les théories de ce groupe, puisqu'elles en appellent exclusivement aux processus de la connaissance, et recherchons si elles donnent un compte rendu satisfaisant de la réalité, c'est-à-dire si l'interprétation qu'elles proposent parvient à ajuster entre eux tous les facteurs génétiques de l'appréhension.
S 2. — Examen de Viniellectualisme.
4. Avant d'Audier les formes spéciales que revêt l'intellectualisme, nous signalerons certaines difficultés d'ordre général qui s'y révèlent quand on les considère du point de vue génétique (l).
1° Il est évident qu'accepter la vue selon laquelle toute réalité est présente dans l'actuel, tel qu'il est d'après le compte rendu qu'en donne l'intelligence, c'est nier que tout mode de fonction autre que celui de la connaissance puisse atteindre la réalité ou en jouir. Cette négation s'étend, naturellement, à la fonction d'idéalisation, qui attribue des valeurs additionnelles à l'existant ou actuel et au, vrai, en surcroît de leurs propriétés d'actualité, des valeurs telles, par exemple, que les valeurs idéales qui s'attachent aux objets moraux et religieux. C'est aussi refuser de reconnaître comme réels certains contenus de l'expérience immédiate, où il semble que nous atteignions une réalisation ou une assurance directe. En fait, avec cette théorie, toutes les révélations du sentiment comme tel doivent être soumises aux épreuves discursives de la connaissance. Comnfê, en pareil cas, on a affaire à des valeurs, il ressort de cette critique qu'il y a un groupe considérable de valeurs à la réalité desquelles la théorie intellectualiste ne pourvoit pas.
5. Une pareille attitude intellectualiste, ne pourrait se |justifier en cette question que si, dans le développement de l'objet, au cours de l'expérience, il apparaissait quelque motif en vertu duquel les fonctions d'idéalisation et de réalisation directe se subordonneraient à la connaissance ou à
(i) Dans ce qui suit, nous tentons simplement de montrer sous quels rapports les théories considérées répondent ou manquent à répondre aux conditions imposées par noire méthode génétique et suggérées par nos résultats.
i/inti:iii'hi't.\'h<>.n i.ixwquh ; i.i.s tiii'.ohii.s m. mi'i)! amon 155
la j)tMiS('C, |)(>iir lc'S(|iit;lli-'s elles ne suraïuiil (jiu; (li:rt iu.sLrumeiits (l).Une cerLaiiie lormocle Lliéorie r.itiuualislc eoulieiiL qu'il un est ainsi. Mais un examen atlontil' montre que les processus do médiation dos valeurs comme iins au moyen des idées comme intermédiaires, et, de fait, toute Torg^anisation et toute la lo«;ique de rintéret sont des processus dynamiques et autoléliques (2). Ils ne sont pas soumis à la domination de l'intelligence. Ils ne se contentent pas de l'acceptation dos faits, ni tlo la découverte de la vérité par les processus du raisonnement. Loin de trouver la satisfaction de leurs exigences dans l'établissement de l'actuel, ils érigent encore des idéals et établissent des normes qui transcendent les catégories de la pensée. C'est seulement quand l'échafaudage des énonciations relationnelles disparaît, comme, par exemple, lors de la réalisation de Dieu dans la vie religieuse,, que se découvre la valeur indépendante de ridéal pour le seatiment et la volonté.
6. 2° Non seulement les processus actifs refusent de se soumettre au joug de l'intellect, mais encore l'analyse révèle, dans tous les mondes de la réalité — dans la réalité physique, morale, sociale — des éléments positifs qui ne sont pas cognitifs, qui semblent provenir immédiatement d'un contact direct avec les choses, ou ne se constituer qu'au prix d'efforts et de luttes. Nous avons montré ailleurs (3) que les limites de la connaissance sont atteintes et dépassées dans les expériences de singularité, d'une part, et dans celles d'universalité, d'autre part. Le singulier échappe à la généralisation et résiste à la construction relationnelle ; il apparaît du fait d'une réalisation immédiate. Toutes les expériences d'intérêt exclusif, comme, par exemple, le baiser de l'enfant, le verre que vide l'ivrogne, l'image que contemple le dévot, donnent un sentiment plus intime de la réalité que toutes les preuves de la logique.
(i) Gomme il arriverait si toutes les appréciations en tant que telles pouvaient se traduire dans des jugements de vérité ou de fait. Cf. la discussion d'Urban, Valaation, etc., chap. xiv.
(2) Voir Thought and Things, t. III, chap. vi et vu. .
(3) Voir le résumé présenté dans le chapikrja intitulé The Embarrassments of Thought (chap. xv du t. II).
De plus, on ne peut pas prouver que l'universel et le nécessaire sont réels ; on admet ou on postule leur réalité par un mouvement qui établit un idéal, même dans le domaine de l'actuel (1). En outre, les universels des différentes sphères de la vérité, de la conduite, de la religion, etc., deviennent relatifs les uns aux autres dès qu'on regarde ces sphères comme constituant un tout de réalité (2).
7. 3° On trouve une autre objection à faire à la théorie qui considère la connaissance comme l'organe exclusif de Tappréhension de la réalité quand on examine le type de construction produit par la connaissance ou parla pensée. Il fait apparaître les relations d'identité, de similitude et de récurrence qui prennent la forme de la généralisation. Il n'est pas jusqu'à la constatation de Tidentité d'un objet singulier qui n'exige une généralisation de ses apparitions répétées dans l'esprit de la personne considérée (3). Cette généralisation exige et suppose une certaine fixité et une certaine constance dans les données de la connaissance ; car les résultats doivent pouvoir être confirmés tant par la personne considérée que par toutes les autres. Le processus aboutit à la notion ou au concept, qui est fixe et invariable dans son « intention » et dans le symbole verbal qui l'exprime, quelques différences qu'il puisse y avoir, à d'autres égards, entre les cas auxquels il s'applique. Sans cette fixité et cette constance, les processus de la pensée discursive ne sauraient se dérouler. La vérité atteinte par une pareille connaissance a donc un caractère conceptuel et relationnel; elle ne rend compte que des aspects du réel qui peuvent être résumés et communiqués en symboles verbaux.
Nous avons vu que ce caractère relationnel et abstrait de
(i) C'est seulement à cause de la confusion historique de « raison » avec « raisonnement » ou pensée que la pensée élève des prétentions aux intuitions immédiates de la raison pure et de la raison pratique. S* on employait toujours le terme c( acte de penser » (thinking) au lieu du terme « pensée « (thought), la confusion qui vient de ce qu'on désigne les principes universels et nécessaires de la raison par le terme c pensée » deviendrait évidente.
(a; Voir Thought and Things, t. II, chap. xiii, § 7.
(3) Ibid , t. II. chap. X, § 6.
l'interprétation LOiimUli : J.ES THÉORIES DE MEDIATION 157
la connai8san.cc no la vicie pas; au pis aller, il la rend partielle et fait qu'elle est, en un certain sens, éloignde des données de l'appréhension immédiate (1). Les avocats des théories radicalement j)r.if,miatiques admettent eux-mêmes que la connaissance remplit son olïice en tant qu'instrument de la vie et de la pratique. Elle est donc valable pour les besoins de la vie active, même dans les cas où ses limitations sont reconnues. Quelle que puisse être la réalité dans sa complétude, elle doit, semble-t-il, avoir des aspects capables de revêtir les formes g^énérales et conceptuelles de la connaissance. Cette question sera développée plus loin.
8. Cependant il est bien exact de dire que, d'une manière générale, la connaissance n'épuise pas notre appréhension de la réalité. Le singulier et l'immédiat, le contenu de la conscience affective et active, ne se prêtent pas à ses processus. Dans certains de ses modes, la réalité ne se présente pas en « cas » isolés, en portions récurrentes, entre lesquelles on puisse découvrir ou établir des relations. Au contraire, elle se montre fluante, continuellement mouvante, et progresse par l'action d'un principe dynamique. Dans le monde interne, le moi n'est pas une série d'expériences détachées, mais un tout persistant, toujours mobile et changeant, bien que toujours appréhendé comme étant le même. Il est caractérisé par une continuité éprouvant des changements qualitatifs, alors que les objets établis par la pensée ont, au contraire, un caractère de discontinuité et d'identité qualitative. On voit donc qu'il est impossible d'appliquer au développement de la « signification » pratique en général le système conceptuel delà logique cognitive. Les classes atteintes sont trop indéfinies pour cela, les conclusions trop indécisives, les mutations trop faciles, et les contenus trop relatifs (2).
Ces propriétés de la vie affective sont si connues que Tintellectualisme lui-même les invoque en faveur de sa thèse. Le sentiment et l'action, soutient-il, sont trop inorganisés et trop irresponsables pour rendre compte du réel. Mais cette assertion n'est exacte que dans l'hypothèse que la réalité a un
(i) Voir Tlioaghland Things, t. III, chap. iv, § 3* (a) Voir Thought and Thingi. t. UI, cliap. vu.
158 THÉORIE GENETIQUE DE LA REALIET
caractère fixe et statique se prêtant seulement à l'appréhension intellectuelle. Dans le cas contraire, ou bien dans le cas où la réalité est partiellement incompatible avec l'établissement de catégories intellectuelles, il peut se faire que, sous certaines conditions, le sentiment nous révèle une partie, et la meilleure partie, de la réalité. Lorsque la réalité est d'une qualité telle qu'elle ne reste pas fixe assez longtemps pour être photographiée, ou ne réapparaît pas assez nettement ou assez fréquemment pour se laisser couler dans les moules de la pensée, seul le sentiment peut nous assurer un contact avec elle.
9. 4° Une autre limitation de la connaissance comme telle tient au fait que toute connaissance est, de sa nature, « commune », qu'elle est, en un sens, sociale, point que nous avons longuement développé (1). Elle est commune en ce sens qu'elle est accessible à plus d'un individu connaissant. Cela est intéressant à la fois pour la théorie de la connaissance et pour celle de la réalité. Elle n'est d'abord commune qu'en ce qu'elle procède des perceptions identiques d'une collectivité ; puis elle monte de degré en degré jusqu'à la communauté complètement « synnomique » du jugement et de la raison théorique. La connaissance diffère du sentiment et de la volonté en ceci que son caractère de communauté se reflète dans l'objet lui-même, dont la constitution et le contrôle mêmes donnent à tous les hommes le droit de chercher à constater qu'il est tel que le déclare la personne considérée. La propriété de pouvoir être vérifiée par tous fait partie de son « intention » ; sans cette propriété, elle ne pourrait pas être appelée « connaissance ». Le contrôle de la connaissance établit la référence transsubjective, et, l'extériorité une fois établie, la perception répétée de la même chose ou du même objet est garantie.
Si cela est exact, les processus cognitifs ne peuvent pas rendre compte de ce qui est essentiellement privé, personnel, intime (2). Tout aspect de la réalité qui ne peut pas être
(i) Voir Ibid., t. I, chap. vu, et t. II, chap. m.
(2) Thought and Things, t, II, chap. tiy, § 4 et suiv. Nous avons tu que la généralisation des états affectifs récurrents dans les inclinations et.
L INTFHlIUTATinN I.OGigCK : LES Tlll'idUIKS DE Ml'hlATION 159
examiné publiquoment et dont on ne peut pas constater qu'il uxiHto indéfjendamment do tout intérêt subjectif et de tout choix, échappe à leurs prises. C'est là un avanlajje de plus pour la connaissance, au dire de ses avocats, qui font ressortir quo, g^ràce à cette qualité, ses résultats ne sont pas entachés de caprice personnel, d'intérêt privé, ni d'illusion subjective. Klle permet, disent-ils, de fléfinir la réalité une fois pour toutes sous une forme désintéressée et impersonnelle.
10. Cela est parfaitement exact, mais toujours dans l'hypothèse que toute réalité est d'un type pareil. Avec cette manière de voir, on nie ou on nég^lige les marques de réalité qui apparaissent dans le secret de.l'appréciation de l'individu . On traite la conscience comme une sorte de réflecteur d'une réalité indépendante d'elle. Le réflecteur est bon parce qu'il donne des images harmonieuses des objets exposés devant lui. On ramène la question de la réalité de l'esprit lui-même à celle de savoir dans quelle mesure il peut, lui aussi, se réiîéchir exactement dans le miroir de la connaissance.
Quant à nous, nous avons des raisons de croire que le monde intérieur est réel en ce qu'il joue un rôle intime et vital qui lui est propre. Son appréhension primaire de luimême semble être directe, et non réfléchie. Dans le domaine intérieur, il y a une série de contacts immédiats, qui dévoilent des valeurs, aident à des appréciations, établissent des biens, qui, en un mot, révèlent quelque chose de plus que les propriétés de l'actuel données par la connaissance. Sans doute, la connaissance se prête à la tâche de rendre générales et publiques, dans des jugements de bien, de goût, etc., les valeurs de la vie privée, mais la plupart du temps c'est en vain qu'elle s'y efforce. Derrière ces traductions inadéquates, le monde intérieur tout entier, avec ses valeurs de première main, ses persistances senties, ses eflorts diligents, ses biens moraux, demeure comme une réfutation permanente de la théorie intellectualiste dans sa prétention d'assurer un monopole à la connaissance.
les attitudes manque des points externes de référence par lesquels les jugements de fait sont confirmés socialement [Ibid., t. III, chap. vu,
Il semble qu'au stade logique de la connaissance ou de la pensée, où apparaît la réflexion consciente, le moi tout entier pourrait finalement être appréhendé par la connaissance, Nous disons communément que nous connaissons notre moi. et nous le comparons avec nos autres moi, nos moi passés et morts, ou bien nous déplorons ses insuffisances morales. Mais, abstraction faite des limitations de cette sorte d'appréhension (1), il est facile de voir qu'ici encore la fonction tout entière présuppose la sphère intérieure où elle s'effectue, à savoir l'arrière-plan ou le théâtre de la connaissance ellemême. Gela est vrai même pour les théoriciens de la représentation pure ou théoriciens herbartiens. Que l'influence exercée sur notre interprétation par le passage de la connais — sance directe à la connaissance réfléchie soit plus ou moins grande, ce qui est certain c'est qu'il tend à introduire un facteur de subjectivisme dans toute réalité, et non à donner plus d'importance à la connaissance ou à la pensée comme telle. La vie intérieure nous est donnée comme mode d'actualité, mais elle est de la nature d'une immédiateté, et comme telle elle est sous-jacente aux processus médiateurs de la réflexion.
Le moi objectif que nous jugeons, décrivons et évaluons, nous l'atteignons par l'intermédiaire de différentes idées partielles et détachées ; en sa qualité d'objet de réflexion, c'est une construction. Mais en face de lui se dresse toujours le sujet de la réflexion, processus immédiat, contrôle intérieur permanent.
11. Toutes ces critiques de l'intellectualisme et de la théorie de la réalité qu'il comporte semblent se ramejier, en fin de compte, à l'analyse de la connaissance elle-même. Dans tout cas de connaissance il y a, en même temps que le squelette extérieur et convertible constitué par le fait ou la vérité, un élément d'intérêt, une « intention » personnelle, qui fait partie intégrante du tout. Le simple fait, la simple vérité neutre, est toujours une abstraction ; cette abstraction sert à séparer l'élément de contrôle extérieur de l'intérêt qui
(i) Voir au sujet de 1' « Appréhension de rimmédiateté », Thought and Jhings, t, III, chap. xiv, § 6.
l'interpri^tation r-<>(;iyi;i; : lcs tiiiUuuks de mhdiaiion 161
apprécie et délcnnine, sans Icfjiicl l'ohjcl ne serait pas ce (ju'il est, Mais même quand il s'a«,Mt d'arriver à une abstraction, l'autre pôle de la connaissance est en évidence. Vis-àvis du fait extérieur se révèle la vie intérieure. Pour établir la neutralité de l'objet, la science né{,'li{,'c les nombreuses valeurs qui appartiennent à cet objet. De la sorte, elle institue unc^ mesure à elle, une mesure arbitraire, de la réalité, el estime toute réalité d'après cette mesure. Naturellement, elle trouve ce qu'elle cherche.
12. Toutefois il faut bien remarquer que cette argumentation, même poussée à l'extrême, ne prouve rien contre la validité de la connaissance et ne porte aucune atteinte k sa valeur. Tout au plus limite-t-elle sa portée et définit-elle son rôle. Les avocats de l'actualité restent toujours sur un terrain solide : ils peuvent toujours s'appuyer sur le contrôle fourni par la connaissance. Ils disent avec raison que toute réalité confirmée, de quelque espèce qu'elle soit, toute « signification » contrôlée dont l'acceptation commune est justifiée et sur laquelle peut s'exercer une action commune est atteinte par des processus de la connaissance. L'analyse génétique montre que les crédulités de la foi, les illusions de l'imagination, les sophismes des argumentations formelles, les vanités des espérances mal placées, les excès de la passion, ne peuvent être découverts que par les sages méthodes expérimentales propres au jugement, qui sont seules capables d'y porter remède. Où en serait la société, où en serait l'individu si le rêve, la vision, le postulat de la « volonté de croire »,8i l'idéal même n'étaient pas contrôlés, théoriquement et pratiquement, par les épreuves rationnelles et communes de la pensée ? On ne trouve pas ici la justification de la théorie extrême de l'alogisme, qui accuse la connaissance de ne donner que des images déformées du réel, et ne voit dans la médiation par les idées qu'un moyen de bannir l'actuel et le concret. Au contraire, la fin de la médiation est de rétablir l'actuel, d'amener l'imagination à portée du contrôle concret. Si la connaissance ne passait pas tout au crible, ne mettait pas tout à l'épreuve, on ne voit pas quel recours il y aurait contre les illusions des déments, les utopies des visionnaires et les cauchemars des songeurs.
Baldwia 11
162 THÉORIE GpNÉTIQUE DE LA REALITE
Par conséquent, nous avons beau critiquer la connaissance, nous avons beau dire qu'elle est statique, rigide, artificielle, géométrique, nous ne pouvons pas nous en passer. Elle donne un compte rendu essentiel de la nature des choses. Sans elle, nous aurions peut-être des contacts immédiats avec la réalité, ainsi que beaucoup l'ont soutenu ; mais la réalité donnée dans de pareils contacts serait, comme nous aurons plus loin l'occasion de le voir, sans signification pour nous instruire et sans idéal pour nous guider.
13. Il semble donc que, si la connaissance nous donne un aspect du réel, elle n'épuise pas la réalité ; que tous les aspects qui nous sont donnés comme valeurs immédiates, constructions idéales et appréhensions directes et intuitives doivent être rapportés, dans notre théorie, à quelque autre principe, à moins qu'on ne les considère comme, en un certain sens, secondaires et illusoires.
14. Des théories d'actualité auxquelles s'appliquent ces critiques générales, la plus étroite est le positivisme, qui n'accepte que le contrôle assuré par l'expérimentation positive, et qui exclut, par conséquent, les processus de la démonstration rationnelle et discursive, en tant qu'ils ne peuvent pas être mis à l'épreuve des faits. Or, c'est imposer des limites inutiles à la connaissance, puisque toute argumentation convenablement conduite est, de sa nature, expérimentale (1) ; demander que ce caractère soit formulé expressément dans la méthode, c'est priver l'homme de science lui-même de ses moyens de démonstration les plus puissants (2).
(i) Ce point est exposé d'une façon détaillée dans le tome II de Thought and Things. Cf. l'article publié parRignano dans Scientia,igiS,
N. XXVU-I.
(a) Il est difficile de définir le positivisme, puisqu'il est devenu une méthode et une tournure d'esprit au lieu de rester une théorie. L'ouvrage de l'auteur intitulé Thought and Things a été appelé néo-positiviste (voir Roberty, Revue philosophique, jdjxyier igil\, p. 2i et suiv,), et il l'est en effet dans sa méthode et dans certains de ses résultats. Mais le positivisme, en tout cas celui du type du xix" siècle, aurait de la peine à se reconnaître dans les résultats d'après lesquels la connaissance comme
L'iNTi;m'iii';i\ATio.N LO(;iyi e : i.ns théorieh ub MÉniAXKi.N 163
Le iiKttérialisine fait un pas do plus. l*our le iviuler, il suffit (lo faii-e remarquer ([uo le spiritualisme i"epo»e sur le rr.êino f^enro (rassomption que lui : à savoir l'assoiuption de la rt'alité d'une des deux sortes corrélatives d'actualité, qui «ont l'esprit et le corps, jointe à la nëg^ation de lault. .
Le spiritualisme, sous certaines de ses formes nioniates, n'est pas en beaucoup meilleure posture. Car, à moins de faire entrer en ligne de compte des considérations tout autres que celle des fondements de ractualité, il ne peut pas plus prouver l'inexistence du physique ou l'annuler que le inaLérialisme ne peut prouver l'inexistence du spirituel ou l'annuler. Le phyt^ique et le spirituel représentent des formes de contrôle qui sont toujours présentes en même temps et qui se partag-ent le territoire des faits. Mais, en réalitc, le terrain sur lequel on se place habituellement pour défendre le spiritualisme est plus large ; on attribue à l'âme plus que la simple actualité ; on lui trouve des propriétés morales et idéales. On dit que l'âme est une valeur et que c'est pour cette raisoû qu'elle est réelle. De ce fait, la théorie du spiritualisme, sous certaines de ses formes, se range parmi les théories « idéalisantes », que nous allons étudier maintenant.
§ 3. — Les théories d'idéalité : le volontarisme.
15. Les réserves que nous venons de faire au sujet du rôle de la connaissance comme révélatrice de la réalité profitent grandement, cela est évident, à la volonté et au sentiment. La volonté postule des valeurs désirées, des fins poursuivies, des idéals caressés, et le sentiment nous met, directement et sans médiation, en contact avec des aspects du monde que nous ne pouvons pas exprimer dans les termes relationnels de la connaissance.
Le développement de l'ensemble des « significations »
telle n'est pas adéquate ni concluante et la réalitc se réalise progressivement dans la contemplation esthétique.
téléologiques, qui constituent des valeurs et des fins, révèle l'action de motifs corrélatifs de ceux de la connaissance proprement dite (l). Au processus par lequel l'actuel est découvert ou confirmé en correspond un par lequel la réalité est supposée ou postulée. L'imagination idéalise, tandis que le jugement actualise. L'imagination marche devant le jugement, schématisant, découvrant, expérimentant, traitant ses constructions comme si elles étaient réelles. L'idéal est. le monde des « comme si ».
Ce dont nous devons nous occuper ici, c'est de chercher à déterminer le degré d'importance de ces constructions que l'imagination traite comme si elles étaient réelles, de ce qui est supposé, postulé. Est-ce que cela ne constitue pas une addition à l'actuel ? Cela est-il dépourvu d'importance au point de vue de la « composition » des choses ? Est-ce seulement un appendice fantaisiste ou une reproduction imaginatjve de l'actuel ? La découverte de la valeur de l'existence, des possibilités d'idéal qu'elle comporte, ne nous permetelle pas d'en mieux comprendre la nature intrinsèque ?
16. A ces questions un second groupe de théoriciens, celui des « idéaliseurs », répond avec beaucoup d'assurance. L'intérêt de l'idéalisation, disent ces penseurs, est aussi réel et aussi pressant que celui de l'actualisation. La valeur d'une chose est aussi réelle que le fait de son existence. En réalité, l'actualité elle-même n'est que l'idéal d'un de nos intérêts, de celui qui vise à établir les faits ou les vérités neutres. Gomme les autres aspects des objets, l'actualité est essentiellement une valeur ; comme eux, c'est une fin ou un idéal. Si nous atteignons un monde objectif neutre de faits ou de vérités, c'est parce que nous y avons intérêt ; nous avons intérêt à dégager le stable, l'extérieur et le commun de ce qui, dans notre expérience, est changeant, intérieur et privé. Tout au plus peut-on admettre que tout le système des vérités sert à atteindre les valeurs de la vie qui se trouvent dans la morale, dans la religion, dans l'art.
On voit donc, en consid'érant les grandes lignes de cette théorie, que ce qui impressionne ceux qui croient à l'impor-
(i) Cf. Thought and Things, t. III, chap. v et suiv.
i/iNTFIU'RI':TATI()N I.OGIQUK : I.RS TIII^:oiiIF.S. DF. MHItlATlON 165
tance de l'idénlisation et de la valeur, c'est l'ensemble des intérêts, lescjuels portent en eux le système des fins et des valeurs qui les satisfont, et c'est aussi le moi, qui cultive ces intérêts. Ils attribuent la première [)lacc à la vie intérieure, au moi, au contrôle intérieur. La vérité ou le fait extérieur devient simplement un des termes d'une série de valeurs postulées, et ce terme n'est réel qu'en tant qu'il aide au développement et à la réalisation du moi. Le vrai doit être interprété comme un accomplissement partiel du tout de l'idéal, qui seul est le tout du réel. L'idéal — terme où la réalité s'incarne définitivement et pleinement — implique la valeur.
17. Parmi les théories appartenante cette classe se rang^ent tous les systèmes d'idéalisme — si on les définit : des systèmes fondés sur des idéals — tels que le platonisme, certains spiritualismes, le moralisme, diverses sortes de volontarisme, ainsi que le pragmatisme et l'instrumentalisme, qui ont des bases plus modestes que les précédents. Pour toutes ces théories, la connaissance n'est pas en elle-même une fin ; elle n'est qu'un moyen. La vérité ne réalise pas ni ne résume la réalité ; elle la réfléchit et la rend utilisable sous une certaine forme de valeur. L'existence actuelle n'est pas la forme finale de la réalité, mais tout au plus un stade auquel elle parvient dans son mouvement, un des termes de la série de ses aspects. Seule la valeur suprême, le bien idéal, est absolument réel ; toutes les autres vérités et valeurs — les faits particuliers, les biens, les beautés — n'en sont que des ombres ; elles s'en approchent, mais ne peuvent y atteindre.
Comme c'est au profit delà volonté que toute valeur prend naissance, et que, de plus, l'idéa est ce qui est proposé comme fin à la volonté, on peut appliquer le terme historique de « volontarisme » à cette classe générale de théories. De même que Tactualisme, débutant par le type de réalité accompli ou présupposé parla connaissance, parvient à l'intellectualisme, de même l'idéalisme, ainsi défini, débutant par la réalité accomplie par la volonté ou postulant cette réalité, parvient au volontarisme (1).
(i) « Volontarisme », dans le son» où nous employons ce terme ici,
§4. — Examen du volontarisme.
18. Avant de critiquer ces théories, il nous faut indiquer clairement leur marque distinctive. Ce dont elles s'occupent, ce n'est pas la valeur considérée simplement comme fait, la valeur attribuée, la valeur reconnue et interprétée dans de» jugements d'appréciation ou de vérité. Car la valeur prise dans ce sens, la valeur considérée comme faisant partie de Factuel, est la propriété de la connaissance. Le bon goût de la pomme est une valeur, mais c'est aussi un fait. 11 est réalisé dans la sensation et généralisé dans l'expérience récurrente.
Ce dont ces théories s'occupent, c'est la valeur non réalisée, la valeur supposée, idéale, et toutes les valeurs en tant qu'elles deviennent des fins pour la volonté ou qu'elles sont idéalisées, celles qui stimulent la volonté et font travailler l'imagination en les orientant vers un plus grand bien, les biens qui tentent et les buts qui inspirent : telles sont les valeurs qu'elles voudraient rendre réelles. L^intellect décrète : « que le vrai soit réel dans son existence neutre, indépendamment de l'intérêt et de la volonté » ; mais la volonté répond : « qu'il soit prouvé ou non que le bien est vrai, que l'idéal soit réalisé ou ne le soit pas, le monde est en tout ca& un monde de biens, figurés dans l'imagination, embrassés dans la volonté, postulés dans l'idéal. Il n'a de signification que pour le" moi, et sa réalité consiste dans son pouvoir de satisfaire ». Dans l'exercice de la volonté, le réel devient proche ; son caractère se dévoile. L'intérêt humain fondamental n'est pas théorique, mais pratique ; le réel fondamental n'est pas le vrai, mais le satisfaisant, le partait.
désigne la théorie générale de lidéalisalion, et non les théories plus limitées qui constituent le volontarisme dans son acception étroite. Certains avocats, soit spirilualistes, soit théistes, de la réalité idéale neconsentiraient pas ^ être appelés volontaristes au sens métaphysique
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Exposons maiiitenauL quelques-unes des critique» les plus nettes et les plus décisives qu'on peut adresser h ces théories.
J9. 1" En admettant que la connaissance ne soit qu'un des nombreux intéiêts de l'homme, et que ses résultats ne représentent qu'un seul idéal, pourquoi, du moment qu'on choisit un idéal comme réalité fondamentale, ne pas choisir celui-ci, ne pas choisir l'idéal de la vérité ? Nier sa réalité, c'est ouvrir la voie à la négation de tous les idéals, car tr)ns reposent sur la même base de postulation. Si le postulat comme tel doit être regardé comme rincarnation de la réalité — parce qu'il satisfait notre volonté et notre intérêt — alors, à coup sûr, le postulat incarné dans l'idéal de la vérité ne peut pas être laissé de côté ni considéré comme inférieure aucun autre. Et cela pour les raisons suivantes.
2° Le mode de processus cognitif semble s'être fait jour génétiquement pour apporter la cohérence, la précision et le contrôle parmi les divers postulats de la vie active et émotionnelle. Le rôle des processus discursifs et expérimentaux est de confirmer et d'établir ce qui autrement demeurerait hypothétique, ce qui resterait une affaire d'assomption et de postulation. La tâche de la connaissance est de changer Tassomption en croyance.
Sans la connaissance, le désir est dépourvu de direction, la Jvolonté reste capricieuse, l'action manque d'assurance, l'imagination est fantaisiste, la morale hésitante, les rapports inter-individuels ambigus et infructueux. Avec la connaissance, au contraire, à la faveur de son idéal de vérité, les désirs se coordonnent, la volonté revêt le caractère d'uQ choix rationnel, l'action prend de l'assurance, l'imagination se fond dans le jugement, et la morale aborde de front la question des rapports avec autrui et avec Dieu. Bref, tous les idéals ne deviennent des biens intelligibles, continus et coordonnés qu'en vertu de la connaissance, qui non seulemen découvre les idéals mais encore les confirme en constatant quils sont vrais.
3° L'idéal comme tel, le bien sous toutes ses formes, et en même temps le moi dont il satisfait les intérêts, ne se développent qne par la médiation de la connaissance. Toute idéalisation prend forme par l'intermédiaire de l'actuel.
Voilà rélément de vérité renfermé dans cette proposition des volontaristes que la connaissance sert à parvenir à la valeur, la théorie à la pratique. Bien que cela soit vrai, on peut tout aussi bien prendre la relation dans le sens inverse : on peut dire que les valeurs ou les biens dépendent des vérités, des connaissances. C'est ce qu'illustre le «paradoxe socratique », suivant lequel « personne ne peut sciemment agir mal » ; car il est tout aussi vrai, avec les mêmes présuppositions, que personne ne peut bien agir sans le savoir. Bref, il faut que la volonté soit instruite, le caractère formé, Timag-ination dirigée par le vrai pour que les idéals puissent avoir une signification ^pour le moi qui les adopte. La connaissance se constitue au moyen du contrôle extérieur, mais le « contrôle de soi-même » (c'est-à-dire l'empire sur soi-même) s'acquiert au moyen de la connaissance.
A° L'ensemble des faits et des vérités stables employés comme moyens de parvenir à des fins est nécessaire pour que 'e moi puisse se développer et passer du stade de l'instinct et de l'action impulsive à celui de la postulation réfléchie des biens idéals. Non seulement les idéals sont les résultats d'élaborations réfléchies de vérités, mais encore le moi lui-même, dont les intérêts sont invoqués comme motifs de la postulation de l'idéal, est le produit des conditions physiques et sociales de l'actualité qui provoquent puis satisfont ses désirs. Cela ne suffît pas à réduire le type idéal de réalité à l'actuel, mais cela montre que l'actuel, sous la formé du moi, est nécessaire à la postulation même de l'idéal (1).
20. Nous pouvons résumer ces critiques en disant que l'idéalisation, considérée comme reposant sur la volonté et comme aboutissant au postulat, ne peut même pas préparer son propre objet sans admettre la validité de la connaissance. La connaissance est essentielle ; l'actualité et la vérité donnent du corps à la réalité postulée dans Tidéal. Cela est vrai d'un idéal quelconque, en tant qu'il renferme une valeur véritable — le moi idéal, le bien moral. Dieu. Le dualisme des
(i) Beaucoup de volontariste! se fondent là-dessus pour faire intervenir quelque forme de volonté métempirique qui s'identifie avec le moi ; cf. Urban, Valaation, etc., chap xiv.
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moyens et deH fins demeure jusqu'au bout pour empêcher racceplation de toute forme de volonlarÏHme qui refuse de donner à ractuel sa part du territoire du réel. Il faut que les moyens soient actuels pour f{ue les lins puissent être véritablement idéales.
Nous devons donc conclure que, si lintellectualisme ne peut pas rendre un compte adéquat de la réalité, le volontarisme, entendu dans le sens indiqué ci-dessus, est é{,^Tlement inacceptable. Ces théories représentent chacune un princi| e difTérent, qui demande impérativement à être reconnu, mais qui refuse de se subordonner définitivement à l'autre.
*21. Les théories reposant sur l'idéalisation se présentent sous bien des formes diverses, dont la plupart s'écartent d'un monisme pur de Tidéal. Le volontarisme dans son sens étroit combine souvent avec le postulat de la fin idéale l'acceptation d'une doctrine réaliste et immédiate du moi. Un pareil moi se révèle, dit-on, dans les expériences d'effort, de choix libre et d'intérêt. Nous reviendrons plus loin sur cette dernière doctrine, que nous considérerons comme une forme de spiritualisme immédiat. A proprementparler, elle ne vient pas à l'appui du volontarisme, envisagé comme en opposition avec l'intellectualisme, puisque les événements intellectuels, en tant qu'expériences, sont aussi immédiats dans la conscience que les éléments volitionnels, et puisque le moi d'un intérêt est aussi directement présent que celui d'un autre.
Toutefois les formes historiques du volontarisme, depuis le volontarisme de saint Augustin jusqu'à celui de Maine de Biran, ont prétendu trouver dans la conscience de l'efiort et de l'activité volontaires des preuves de la réalité du principe spirituel, nous voulons dire des preuves que ne fournit pas l'activité intellectuelle. Mais cette prétention apparaît comme mal fondée si l'on regarde, ainsi que nous faisons, ces deux' fonctions comme motivées par l'intérêt.
22. Dans les doctrines pragmatiques récentes, une théorie instrumentale de la connaissance se combine avec une théorie alogistique de la réalité (1). Mais ces doctrines ne font pas
(i)Gf. Heath Bavvden, The Principles ofPragmatism (ignj.où un volontarisme radical se donne carrière dans une théorie « dynamique » de la nature.
appel aux idéals de la vérité et de la valeur pour leur demander de donner une forme définitive à la réalité. En ce sens, elles sont positivistes et relatives.
Le moralisme et le théisme prêtent appui aux postulats^ idéals. Pour ces théories, une vie morale et spirituelle idéale est la fin de toute existence Logiquement, cela conduit à une forme de pluralisme personnel oij la réalité est regardée comme étant de la nature d'une communauté de volontés ou de personnalités, ou bien à un théisme où Tidéal se réalise dans la personne de Dieu.
23. Toutes les objections que nous avons élevées précédemment contre une théorie qui veut que la connaissance soit simplement instrumentale et que la vérité soit un moyen et non une fin, sont valables à Tégard d'un pareil moralisme. Si le moi de la vie morale est un moi actuel, que l'on atteint par des processus de la connaissance, alors la fonction cognitive est indispensable, et son idéal, celui delà vérité, doit être reconnu. Mais cela entraîne la réalité du monde extérieur. Si c'est le contraire qui est vrai, si le moi est atteint par le sentiment immédiat, alors la réalité reste au stade de l'assomption, de la postulation et de l'intuition (1). En tout cas, avec une pareille théorie, le problème de l'existence du monde extérieur reste entier, de même que celui de la sorte de communauté ou de commerce possible entre les moi réels postulés comme centres plus ou moins isolés de l'intérêt moral.
24. Quant au postulat théiste, nous avons déjà vu ses limitations comme arbitre du réel. Il tente de combiner l'idéal et l'actuel dans une personne réelle infinie dans sa nature. Mais, en tant qu'idéal. Dieu est un postulat, une assomption ; il échappe à l'appréhension intellectuelle. D'autre part, en tant qu'actuel, Dieu n'est pas idéal ; il reste une personne finie ; il est un socius, comme les autres personnes. Il est le grand Compagnon. Comme tel, il ne peut pas prétendre à une réalité différente de celle des autres personnes, ni de celle des autres choses dont l'existence est également établie par
(i) C'est là une de» conceptions fondées sur rimmédiaieté qui seront discutées plus loin.
L'iNTEBI'HéTATION LOGIQIJ!: I.HS TIII^ORIES, DE MHDI \TlnN 171
les processus de la connaissance. Le désir de la société, désir qui :-<'afrirme avec force dans la vie reli^'ieuse, est d'avoir un aide personnel, un socius (1), et cctle sorte de réalité se réalise, dit-on, en Dieu. Mais l'idéal de la personnalité posé par les postulats spirituel çt religieux est inaccessible et éternel ; il n'est social dans aucun sens concret, puisqu'il n'est pas prouvé qu'il soit actuel. Le mode religieux de réalisation ne peut pas échapper par lui-même à cette antinomie,
(i) D'après un compte rendu de la première « conférence Gifford » faite par A.-J. Balfour {Public opinion, i6 janvier 1914), le conférencier a dit que le Dieu donl il voulait parler était « un esprit communiquant avec d'autres esprits... un Etre qu'il croyait pouvoir sans irrévérence appeler un Dieu sociable... qui devait être distingué de la sorte d'Absolu à qui tout... est indiflérent... », etc.