‹ Théorie génétique de la réalitéChapitre 32 sur 63 · I.I'S TIIHOKIKS iMMi;i»iATi.sri;s · texte numérisé non relu

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des élémentH fonctionnels opposés, réalise mieux les ccmditions nécessaires à la solntion du [)rol)lèmede la réalité qu'aucune autre des théories dont il a été question, (^e qui la limite, c'est que c'est précisément quand le moi se r(*ali8e pleinement que l'opposition entre la pers(jnne et la chose, et entre des personnes distinctes, devient le plus tranchée. Il semble qu'à moins de recourir au mysticisme religieux il n'y aii pas d'autre moyen d'obvier à cette difficulté que d'examiner à nouveau tout le mouvement de la conscience, en vue de découvrir quelque autre motif réconciliatoire. Comme nous l'avons donné à entendre plus haut, la question est celle-ci : y a-t-il quelque expérience où le moi se réalise, non en opposition avec V « autre », mais dans Vautre ? Un pareil type d'expérience, projeté sur l'écran du monde, paraît être ce qu'ont recherché les solutions diverses, — les solutions rationaliste, volontariste, alTectiviste, — dont chacune isole un motif particulier. Il aboutirait également à une philosophie où la personnalité, entendue dans le sens large d' « expérience », serait fondamentale.

La voie qui conduit à un pareil point de vue a été préparée, à mon avis, par les tentatives qui ont été faites pour développer la théorie du sentiment du côté épistémologique. Si fragmentaire qu'elle soit restée et si peu de partisans qu'elle ait groupés à chacune de ses apparitions successives, cette théorie promet pourtant de prendre la forme d'une doctrine articulée et intelligible.

§ 3. — La synthèse du sentiment.

9. V amour platonique (1). L' « amour divin » de Platon représente la première tentative, et la tentative la plus intéressante à bien des égards, qui ait été faite pour parvenir à

(i) W.-D. Furry [No'wThe ^sthelic Expérience, partie hittorique, particulièrement le chap . vi) a traité d'une façon luggestive les sujets étudiés sous cette rubrique et sous les rubriques suivantes <le ce, chapitre.

une synthèse de cette espèce. Platon développe ses théories du bien et de Tidée, et conclut que Tun et l'autre conduisent également à l'idée la plus haute, à Dieu. Dieu, l'idée suprême, est aussi le bien suprême. Mais il est réservé au sentiment de réaliser, en une seule intuition, Fidée de Dieu, qui estàlafoift la raison ou l'idée absolue et la fin ouïe bien absolu. Cette in» tuition prend la forme de la contemplation immédiate du divin, état appelé « amour divin ». La médiation du réel au moyen des idées et celle du bien au moyen des fins, qui sont toutes deux des éléments intrinsèques de la philosophie de Platon, aboutissent à la réalisation de Dieu dans le sentiment immédiat.

Cependant Platon ne doit pas être rangé simplement parmi les mystiques religieux. Son amour, à la vérité, est religieux, parce que, à ses yeux, l'idée suprême est Dieu ; et il est également mystique, parce qu'il est un état de sentiment qui par lui-même ne rend pas compte de son objet. Mais il n'en est pas moins un résultat synthétique, où les éléments de la réflexion donnent naissance à une immédiateté supérieure ; ce n'est pas une simple chute dans le sentiment, après l'abandon de la pensée.

Cette dernière affirmation est corroborée par la présence du facteur esthétique dans l'amour platonique. Cet amour prend la forme d'une contemplation immédiate du parfait et de rineffable, contemplation qui plonge l'âme dans le ravissement, et où la perfection est réalisée et l'immortalité, atteinte. Il est la réponse de la raison divine de l'homme à la bonté et à la sagesse divines de Dieu. En réalisant ainsi l'idée absolue, on étreint l'idéal esthétique ; car cet idéal, celui que l'artisteimite et dont il crée l'image dans l'œuvre d'art, est pour Platon l'archétype ou l'idée de la chose même que présente la nature (1).

(i) Cf. Gomperz, The Greek Thinkers, t. III, p. 102et suiv. On lit dans le Symposium de Platon : t Celui qui a été ainsi instruit dans les choses de l'amour... percevra soudain une nature d'une merveilleuse beauLé... la beauté absolue, distincte, simple et éternelle, qui, sans amoindrissement et sans accroiisement, ni aucun changement, est communiquée aux beautés toujours croissantes et

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I.a tradition de l'aïuoui- j)liitoMi(jiie kc divisa, au coins du tcmj)H, en deux coiiraiils. Le molif rclij^ieux, qui impliquait la pei'sonualité de Dieu, doniw'i naissance au iriynlicisme de l'iolin et de Moehme, comujc nouH lavons dc'jà vu ; et le motif philosophique prit un aspect plus [)sycholo^^i(|ue dans la tentative pour localiser la fonction du sentiment et pour estimer sa valeur épistémologique. Cette tentative marque le dchut de que ce nous pouvons a[)pelcr raiïectivisuie.

10. A/feclivi.sme. Sous ses formes les plus simples, l'alfectivisme était simplement une tentative pour isoler la base psychologique du mysticisme et par là le justifier. Chez les mystiques allemands du commencement du xiv" siècle, c'est-à-dire chez Eckhart et chez Tauler, c'est le C(eur — pour traduire ainsi le mot allemand Gemùth employé par eux — les affections, toute la détermination active-alî'eclive de la personnalité, qui jouent ici un rôle. Le cœur, par opposition à la raison, révèle complètement la réalité; il continue et complète l'œuvre de la raison. C'est une fonction synthétique, une fonction de réalisation immédiate, et non de compréhension analytique.

11. Affectivisme constructif. La fonction d'appréhension qui apparaît dans les mouvements du cœur et dans 1' « illumination » en général, fut définie plus complètement, au xvi" siècle, par les mystiques de la Renaissance. Ils développèrent la doctrine aristotélique de Fimagination, qu'ils reg"ardaient comme effectuant de diverses manières des médiations entre la sensation et la raison (1). L'imagination complète les données détachées des sens, au moyen desquelles elle construit les idées, et offre à la raison des schémas préliminaires, des constructions idéales. Cette théorie

toujours périssantes de toutes les autres choses... Telle est, m «n cher Socrate, Ja vie, supérieure à toutes les autres, que l'homme doit vivre, dans la contemplation de la beauté absolue... Rappelletoi comment, dans cette communion, tout en ne contemplant la beauté qu'avcc les yeux de l'esprit, il pourra faire surgir non pas des images de la beauté, mais des réalités, car ce n'est pas une image qu'il élreint, c'est la réalité ».

(i) Cf., au sujet de ce passage, History of Psychology, de l'auteur, édit. de Londres, t. I, p. 101 et suiv.

devance celle de Kant sur rimagination schématisante, et, en somme, est plus claire que celle-ci. Elle fait également prévoir la doctrine moderne de la fonction d'assomption qui est la fonction expérimentale de l'imagination (1).

Il est intéressant que cette théorie ait été imaginée par des auteurs d'une tournure d'esprit mystique. Elle constitue un pas important dans l'évolution par laquelle le mysticisme, parti du stade de l'émotion et du sentiment, est parvenu à édifier une théorie constructive rationnelle. Si l'imagination, dans son fonctionnement normal, atteint les résultats autrefois attribués à l'intuition émotionnelle et à l'extase, ce type d'appréhension peut être noté comme une des fonctions normales de la connaissance.

12. On ne trouve pas d'étude synthétique de ce sujet dans ces auteurs mystiques, mais on doit tenir compte de leur doctrine dans toute théorie, telle que la nôtre, pour laquelle l'imagination est l'ossature intellectuelle qui permet aux éléments de la synthèse affective de prendre, en se groupant autour d'elle, leur forme la plus élevée. C'est dans l'imagination schématisante et investigatrice que les constructions mentales de toute sorte — les connaissances, les idées, les fins — sont libérées dans une certaine mesure du contrôle étroit des faits et de l'utilité, et rendues utilisables pour les réalisations plus directes où le moi s'unit avec son objet. Sans cette reconstruction de l'objet sous, une forme « semblante » par l'imagination, aucune réconciliation intrinsèque de l'objectif et du subjectif ne serait possible. C'est précisément en ce point que toutes les théories que nous avons examinées jusqu'ici sont en défaut. Ou bien elles représentent l'un des termes opposés comme subordonné à l'autre, ou bien elles les cachent tous deux sous un voile de sentiment ou d'intuition. Une réconciliation essentielle exige une fonction qui extirpe la racine de l'opposftion entre le sujet et l'objet, et qui élimine à sa source le dualisme des contrôles interne et externe. Cette fonction, nous en sommes convaincu, est l'imagination.

(i) Nous parlerons plus loin de l'application de cette doctrine aux produits « semblants » du jeu et de l'art.

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13. La foi. Le stade suivant dans la direction de la théorie rationnelle de rafFcctif est constilné parla « philosophie de la foi », particulièrement sous la forme où nous la trouvons dans les écrits de F.II.Jacobi. Toutefois ce que Jacohi étudie, ce n'est pas la charpente intellectuelle, mais l'attitude de l'esprit et la manière de procéder qui se manifestent dans l'appréhension immédiate. Cette attitude, d'après lui, est une attitude de foi; elle dilFère aussi bien de la conviction rationnelle produite par les preuves que de la crédulité impliquée dans la confiance des enfants. C'est l'attitude d'acceptation immédiate par l'esprit, quand il se trouve en présence de la réalité, soit sensible, soit rationnelle (1). Et l'aptitude de l'objet à exciter cette attitude devient le critérium de la réalité. Le réel est ce qui se manifeste de manière à éveiller notre foi.

14. On s'éloigne ainsi de l'extase mystique pour se rapprocher de la théorie d'intuition ; et, de fait, Jacobi identifie la foi avec la raison pure de Kant; toutefois il voit en elle un état de sentiment immédiat. En tant qu'elle détermine plus complètement rinimédiateté du côté subjectif, cette doctrine constitue un progrès ; mais, en la caractérisant comme un état de foi, elle ne fait pas apparaître les éléments d'une véritable synthèse affective. Il faudrait la compléter, du côté cognitif, en y introduisant quelque facteur qui rendit objectivement valables les objets de la foi. Tel qu'il est, le « fidéisme » — comme on a appelé la philosophie de la foi — est plus subjectif, du côté formel, que l'intuitionnisme

(i) La doctrine de Jacobi rappelle la doctrine postérieure de Brentano, qui fait de la fonction du jugement une attitude active originelle d'acceptation ou de rejet. Mais, aux yeux de Jacobi, si la foi peut être éveillée en réponse à une argumentation, il n'y a pas là une condition qui la limite ; elle'est plus universelle et aussi moins fallacieuse que la conviction intellectuelle.

Une autre théorie qu'il est intéressant de rappeler ici est celle de la f seconde pensée », du franciscain Duns Scot, qui tient qu'une suggestion entrant dans l'etprit comme i première pensée » doit être embrassée activement ou acceptée par la volonté pour devenir une « seconde pensée » ; à cette seconde pensée s'attachent la réalité et la responsabilité de l'agent.

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auquel il a donné naissance ; mais il n'est guère moins aveugle, du côté matériel, que le mysticisme d'où il tire son origine. 11 aurait besoin qu'on lui adjoignît la doctrine de rimagination, ou quelque doctrine équivalente, qui lui fournirait une charpente intellectuelle : quelque procédé permettant de construire le vrai et le bien sous une forme que la foi pût utiliser sans entrer en opposition avec les faits ou avec les désirs non accomplis. L'immédiateté réconciliatoire, nous le répétons, est une immédiateté de synthèse réelle des facteurs cognitifs et des facteurs actifs.

§4. — La synthèse esthétique.

15. La réconciliation synthétique que nous visons a été découverte, plus ou moins incidemment, dans l'expérience esthétique par trois des grands penseurs qui figurent dans rhistoire. Chacun d'eux représente un mouvement de la pensée parvenu à son apogée alors que toutes les difficultés des hypothèses logiques alternatives étaysnt devenues manifestes. Ces penseurs sont Aristote, Kant et Schelling.

1° Les motifs de la pensée de ses devanciers se rencontraient et se mêlaient chez Aristote. Le subjectivisme de la doctrine socratique, qui faisait intervenir le monde intérieur, et l'objectivisme des points de vue scientifique et cosmique demandaient à être synthétisés et réconciliés. Au jugement de Platon, Tidée absolue et le bien absolu devaient également recevoir une place dans le réel, dans Dieu ;d'oiJ l'amour platonique, mode affectif de réconciliation — d'une valeur esthétique considérable, comme nous l'avons vu — qui atteignit son plus grand développement dans le mysticisme d'Alexandrie.

Chez Aristote, cette réconciliation, qui avait été d'abord affaire de sentiment, devint objet de théorie. La distinction entre la potentialité et l'actualité et entre la matière et la forme exigeait que Dieu fût pure forme, pure actualité.

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