NÉCESSITÉ D'UNE SYNTHÈSE INTRINSÈQUE
§ 1. — La, présupposition de la vérité et le postulat de la
valeur.
1. Notre bref exposé de diverses théories a . mis en [relief les alternatives de la pensée spéculative, et aussi ses insuffisances. On constate que ces alternatives épuisent les possibilités de l'implication et de la postulation. Car on voit maintenant que le problème final réside dans l'interprétation de la relation entre l'implication et la postulation, si l'on entend ces termes à peu près dans le sens qui leur est donné dans les discussions de logique (1). Sur quel terrain, à supposer qu'il y en ait un, peut-on trouver dés corrélations entre les réalités impliquées ou présupposées par les facultés de connaissance, d'une part,' et celles qui sont supposées ou postulées par les facultés d'appréciation, d'estimation, de volonté, d'autre part?
L'une de ces sortes de réalité, celle d'implication, est appelée actualité ; elle réside dans les choses regardées comme existant dans un ordre cosmologique ou ontologique, dans les choses qui sont achevées en un sens et qui constituent un
(i) Cf. Thoughtand Things, t. II, chap. v et x.
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loul complet. I/.'ictiialiU* prrsuj)[)osc fjuel(|iic sphère d'cxisleiK'o, — un fait, tine vtMilé, une implication relationnelle d'uneJparLie clans un tout — une sphère |K)8ée comme essentiellement caractéristique de la réalité. La réalité existe nécessairement ; pour être réelle, il faut qu'elle soit actuelle.
I/autre type de réalité est atteint dans la vie d'action et d'appréciation. l*our cette vie, la l'orme finale de la réalité est la réalité[dc|quelque chose considéré comme satisfaisant ou bon, approuvé^parjles facultés d'appréciation, de désir et de volonté — de quelque chose d'idéal, en prenant ce terme dans un sens large. Pour être réel, l'existant ou actuel doit avoir de la valeur. Mais la forme finale de la valeur n'est pas atteinte comme quelque chose d'actuel, ou comme attribut d'existence ; elle est supposée, posée comme quelque chose de désiré, comme modèle, comme idéal ; c'est un « postulat », non une présupposition ni une implication.
2, Notre examen historique nous a montré la rivalité de théories appartenant à ces deux types distincts. Les unes, qui vont du matérialisme à un aubjectivisme raffiné, sont caractérisées par la présupposition de l'actualité. Pour elles, l'idéalité est dérivée, secondaire, résultante. Les autres sont les théories d'idéalité ; dans l'actuel elles voient simplement le sig-ne, le symbole, le lieu des valeurs dont est charg-ée la vie de volonté et de sentiment. Elles vont du pragmatisme au volontarisme absolu et à l'idéalisme de valeur.
La philosophie entreprit de réconcilier ces théories opposées. Son effort constructeur tendait à réunir la présupposition de l'actualité au postulat de la valeur. En somme, elle n'a pas réussi ; car, dans chaque cas, elle a dû étendre la portée d'un de ces termes jusqu'à le faire empiéter sur le domaine de l'autre.
La connaissance, dit-on dans l'un des deux camps, est, somme toute, motivée par la volonté, et son idéal consiste en une valeur : d'où la justification du volontarisme. Mais, cela accordé, le réel n'a-t-il pas néanmoins besoin d'un point actuel où ses valeurs puissent réaider? l'idéal peut-il flotter dans le vide? ne présuppose-t-il pas un réel existant ? et comment obtenir ce point sinon par des processus de con-
naissance ? comment ét-iblir des valeurs sinon en établissant des faits et des vérités?
Ainsi les théories intellectualistes minent le postulat des volontaristes. La présupposition de l'existence, suivant elles, e?t sous-jacente à la notion de valeur; la seule valeur réelle est celle qui est accomplie, atteinte, bref celle qui se trouve dans le domaina de l'existence, de l'actualité. Les valeurs idéales sont chimériques ; « ce qu'un homme a, pourquoi l'espère-t-il encore ? »
A cela les volontaristes répondent : « Oui, mais pourquoi alors poursuivez-vous l'idéal que vous appelez vérité? pourquoi prenez-vous part à la chasse que comportent toute vie et toute créature, la chasse aux idéals?' Peut-on, dans le compte rendu des choses, laisser entièrement de côté la satisfaction que donne la lutte, la joie qu'on éprouve h aspirer à mieux, à adorer, à contempler? Peut-on négliger tout simplement les exigences de la volonté et du sentiment, les postulats de Dieu, de la liberté, de la morale, quand on tente de rendre compte de la nature tout entière des choses?
3. Dans sa Critique, vaste tentative pour fonder une mor phologie de la réalité, Kant ne parvient pas à un ajustement permanent du théorique et du pratique. Il donne la préséance au postulat pratique, parce qu'il garantit son objet; mais, en distinguant entre le phénoménal et le nouménal, il joue le jeu des intellectualistes, car il sépare ainsi divers modes d'actualité, en réservant la réalité à celui qui est contenu dans la raison, considérée comme opposée aux sens. Pour lui, toute la question se ramène à celle-ci : comment la réalité selon la raison est-elle possible ? La réponse consiste nécessairement en une sorte de formalisme.
Après Rantjles théories oscillent de nouveau entre l'intel'ectualismeet le volontarisme, qui prennent divers noms ; mais lescontroverses deviennent plus transcendantes, d'où la réaction qui a conduit aux théories expériencielles et pragmatique's, au mysticisme et aux solutions qui se trouvent dans une synthèse fondée sur le sentiment.
4. Cette rivalité entre la présupposition et le postulat — entre l'implication rationnelle et l'idéal désirable — se montre aussi sous une autre forme. Les théories d'actualité ne se con-
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tentent pas d'accepter tels quels les divers modes de l'actuel qui sont révélés par l'expérience ; ce serait une vue trop pluraliste. Toute actualité doit être ramenée à un type: elle doit être perceptuelle, ou rationnelle, ou morale, ou spirituelle. Ainsi l'actualisle chanj^e de batterie : il propose un idéal d'unilé pour la réalité, et il introduit un postulat monisle pour triompher des dualismes et de» [)luralismes de l'actualilé telle qu'il veut lui-même qu'elle soit. De la sorte, il triomphe du yrand dualisme de l'esprit et de la matière : il transporte la présupposition de l'esprit comme postulat dans le domaine de la matière, ainsi que font le spiritualiste et le théiste. D'autre part, le matérialisme, pour expliquer la réalité de l'esprit, étend la sphère de la matière en faisant intervenir les cellules cérébrales ou les éléments chimiques.
Ainsi, dans tous les systèmes de monisme, quelque divers qu'ils soient, une implication ou une présupposilion, tout à fait légitime dans sa propre sphère de contrôle, est érigée comme postulat dans une autre sphère qui se trouve en contraste ou en opposition avec la première (1). De cette façon, la philosophie, véritable mosaïque, présente autant de monismes qu'on pourrait en rêv^er (2).
5. Notre esquisse historique a également mis en lumière le fait que, toutes les fois que la spéculation parvient à sa pleine maturité, il tend à se produire une réaction portant les esprits à s'adresser aux expériences d'immédiateté, expériences où les dualismes et les oppositions de l'actuel et de l'idéal, du présupposé et du postulé, ne sont pas développés ; ou bien où les motifs qui produisent ces oppositions sontépuisés, leur œuvre se trouvant achevée. De là résultent diverses tentatives peur trouver une immédia teté, soit de révélation, soitd'inluition, soit d'inspiration, soit de contemplation, où une vision plus pure etplus belle du réel s'offre aux regards des hommes.
On n'est pas parvenu bien loin dans la voie d'une véritable
(i) Manière de procéder qui viole directement un des canons de la logique génétique. Voir La pensée et les choses, t. I, chap. i, sect, 26, V., a Canon .de l'unité modale ».
(a) Sur le pluralisme et lea bases du monisme, voir plus loin, chap. XIV, § 2.
synthèse affective ; mais les premiers pas qu'on y a faits sont significatifs, comme nous l'avons vu. En nous efforçant de poursuivre les spéculations de Taffectivisme, nous ne faisons qu'interpréter les résultats de recherches approfondies, nettement orientées dans ce sens. Mais, avant d'aller plus loin, il nous faut dire un mot pour défendre la méthode que nous employons, attendu qu'elle semble abaisser les hauts problèmes ontologiques étudiés par une spéculation abstruse au niveau des modestes entreprises de la science génétique et empirique.
§ 2. — La méthode génétique, seule méthode féconde .
6. Dans 4'ouvrage antérieur déjà cité plusieurs fois, nous avons distingué c&rtains points de vue auxquels on peut se placer pour considérer les activités de la connaissance (1). Nous y avons expliqué et comparé trois points de vue : celui de la « logique du logicien », celui de la « logique du meta physicien », et celui de la « logique du sujet connaissant » ; et nous y avons adopté et défendu le point de vue du sujet connaissant lui-même. Nous y avons indiqué des raisons qui militent en faveur de l'adoption de ce point de vue, ainsi que la méthode génétique à laquelle il se prête; mais nous sommes maintenant parvenus à un point où il est possible de justifier plus complètement ce point de vue et cette méthode. Si nous avons eu raison de soutenir que les processus de la connaissance, par le moyen desquels les réalités se révèlent, et les indices qui justifient la croyance à c^s processus, peuvent être découverts et mis en évidence, les uns en face des autres, alors cela une fois fait dans le détail, nous devons pouvoir utiliser nos résultats d'une "manière qui ne soit pas simplement défensive et apologétique.
Défait, nous pouvons maintenant, je crois, prouver direc-
[i) La pensée et Us choses ^ t. I, chap. i, § 1 et suiv.
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tement, d'une jkuI, rinsuflisance et de la méthode lo^'irjue et delà méthode métaphysique servant à aborder le problème de la réalité, d'autre part, la validité de la méthode psychologique et génétique employée par nous à cette fin.
7. Ce qui distingue la méthode logique de la méthode ontologique ou métaphysique, c'est qu'elle consiste essentiellement à donner aux principes logiques une valeur absolue et inconditionnelle, indépendante des matériaux de connaissance auxquels ils s'appliquent. On dit que l'universalité et la nécessité s'attachent à ces principes, que ce sont des marques de leur validité, imprimées dans la nature même des choses. La réalité doit donc avoir un caractère logique, elle doit être constituée par ces principes, ou atteinte au moyen d'eux. Quelles que soient les autres espèces de réalisation ou de détermination que nous pouvons trouver dans l'expérience ou dans la nature, nous devons les considérer comme étant tout au plus des auxiliaires de l'espèce logique. Le mode logique de dépendance et de détermination est définitif et fondamental.
8. Parmi les critiques que l'on peut adresser à cette doctrine, nous en retiendrons deux, plus importantes que les autres, et qui sont justifiées par les résultats des recherches génétiques.
1° Voici la première. Nous avons montré que l'universalité et la nécessité des règles logiques sont des marques et des caractères qui apparaissent au cours du développement de certaines espèces d'expérience. Comme tous les autres caractères psychiques, elles ont leur histoire génétique, et représentent l'apogée de processus fonctionnels prolongés. Sans doute, nous ne soutiendrions pas que la genèse de ces principes fait préjuger leur validité, ou explique complètement leur portée — ce serait tomber dans le sophisme de la « composition, » à l'exemple d'un trop grand nombre de généticiens (1) — mais nous prétendons que le fait de cette genèse naturelle nous interdit de les sortir de leur contexte et de les
(i) Voir La pensée et lês choses, t. I, chap. i, sect. 23. Il peut y avoir plus d'éléments dans la signification complète d'un contenu psychique que les conditions de la genèse de ce contenu n'en ré- Tèlent.
regarder comme ayant une vertu ontologique miraculeuse et mystérieuse. Leur valeur ne se montre qu'à ce qu'ils accomplissent ; elle se-manifeste par le rôle qu'ils remplissent dans le développement de la signification tout entière du réel.
De fait, c'est précisément sous le rapport de l'universalité et de la nécessité qui les caractérisent que les principes logiques sont pratiquement sans utilité dans la vie. Nous sommes loin de les appliquer strictement dans nos argumentations. Nous les violons chaque fois qu'ils entrent en conflit avec d'autres impératifs d'un ordre différent. La science ellemême, admet qu'ils ne préservent pas des tâtonnements, et qu'ils n'ont de valeur que comme hypothèses. Ils ne nous font nullement connaître les réalités que nous devons accepter, et même ils nous semblent, quand on les énonce devant nous, venir d'un monde lointain, qui ne nous est pas familier, ou avoir la même portée que cette majestueuse formule d'identité : « A = A. » Nos réalisations intimes s'effectuent dans le domaine des expériences concrètes, singulières, immédiates, piquantes, de sentiment et d'action ; dans la sphère de la connaissance, nous négligeons forcément, dans nos généralisations et nos abstractions, les caractères d'appréhension directe qui rendent le réel le plus pleinement util'sable. La pensée logique ne détruit pas l'objet ni sa validité ; au contraire, elle étend notre appréhension valide ; mais, du fait qu'elle emploie des universaux, elle ne nous donne qu'une aide très inadéquate.
Loin d'être des présuppositions de la réalité sous tous ses aspects, l'universalité et la nécessité sont simplement des idéals qui apparaissent au cours de processus de connaissance particuliers et restreints. Les regarder d'avance comme ks prototypes du réel, ou comme ses principes constitutifs, c'est se contenter de la balle du froment — je veux dire d'une forme vide, — alors qu'on pourrait avoir le froment lui-même, c'est-à-dire la vie réelle.
9. Voici notre seconde critique. Le même genre de doctrine peut conduire, et a souvent conduit en effet, à une réification semblable des universaux pratiques, des impératifs moraux, aux dépens des théoriques. Les moralistes et les volontaristes ont, tout autant que les logiciens, le droit
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(l'iiyijosl.isicr leurs principes. Mais hs réalit-s qu'ils alleigneut par celle nu'lliodc sont, sous bien des rapporls, oj)post'es' à celles tic la lo^i(jiie. Klles impliqucnl le postulat fie la liherlé personnelle et «lu bien absolu, qui sont présents dans Texpérience individuelle elréalisi's dans le flux du senlinu-nl et de l'ac-lion. Qui décidera entre ces rivaux? Ce que nous pouvons faire à l'occasion, et ce que nous faisons, du reste, tous les jours, c'est non pas de décider entre eux, mais de nous prononcer à la fois pour et contre tous les deux. Les normes pratiques, comme les règ-les pratiques, sont des idéals qui apparaissent au cours de l'élaboration des motifs psychologiques et sociaux concrets. C'est, ici et ici seulement qu'elles servent. Les règles pratiques constituent le guide précieux mais faillible de la vie, tout comme les lois logiques constituent le guide précieux mais peu sûr de la pensée.
10. Les métaphysiciens pourraient choisir ralternalive consistant à accepter ce résultat simple et à renoncer aux doctrines ambitieuses qui s'appuient sur un absolu formel d'une espèce ou d'une autre : ils préfèrent se plonger dans les Ilots de l'ontologie (1). En présence de la conclusion sceptique de la Critique de Kant, où se balancent des vues opposées, suffisantes pour nous faire revenir à un empirisme franc, les post-kantiens postulent une pensée ou une volonté absolue, qui, par sa logique ou sa dialectique, révèle le réel.
La philosophie va-t-elle donc continuer à tâcher d'extraire quelque chose de ces absolutismes diiïérents mais également vides ?
Les divers instrumentalismes, intuitionnismes, affectivismes, pragmatismes qui ont apparu de nos jours donnent une réponse négative à cette question. Notre propre réponse, que nous développons ici, et qui est également négative, se fonde sur le résultat de recherches empiriques ; elle nie absolument la validité du point de vue ontologique.
11. Les processus cognitifs prétendent établir un réel détaché de la pensée, un réel ontologique. Or cette réalité a toujours la signification qui lui est donnée au cours 'du déve-
(1) Voir les remarques sur les vues de Bradley, Appendice C.
loppement de rexpérience. La « référence transsubjective »y si on l'admet, justifie la croyance à une réalité isolée, mais à une réalité dont lés caractères soient connus et confirmés dans la sphère spéciale de contrôle à laquelle on se rapporte. La réalité d'une seconde personne, par exemple, n'est pas la même pour le sujet connaissant que celle d'une chose physique ; Tune et Fautre ont une réalité jd'une espèce circonscrite et relative. Ainsi, bien que la conscience semble désavouer spontanément ses propres enfants, les considérant comme des étrangers et comme indépendants d'elle, ils restent pourtant ses enfants.
Gela figure, depuis Descartes, dans le domaine de la réâexion, comme présupposition de toute la pensée moderne. Le point de vue subjectivisle est persistant. Cela est également apparent dans les modes de conscience où la .référence transsubjective se trouve abolie dans certaines circonstances, même à l'égard d'objets auxquels elle s'attache ordinairement. Le même contenu — un bâtiment, par exemple — peut être un objet d'imagination, de perception, de mémoire, ou de contemplation esthétique. Or, quel est celui de ces modes qui constitue le mode final de sa i^alité — quel est celui qui doit être considéré comme le mode ontologiquement réel ? Pourquoi le mode de la perception, ou celui de la pensée, Temporterait-il sur les autres ? Pour la pratique, c'est sans doute le mode de la perception qui est le plus utile ; mais en ce qui concerne l'esthétique, il est moins intéressant, et, quand il s'agit d'atteindre des buts sociaux et émotionnels, il peut se faire qu'il soit tout à fait inutilisable. Toutes ces formes de quasi-réalité se trouvent représentées dans le développement de la conscience, et l'on n'est nullement fondé à donner à la forme dite ontologique, qui caractérise la connaissance, un monopole de réalité.
Mettons ce point mieux en lumière encore : pourquoi la conscience éjective, qui introduit une vie mentale dans l'objet de la présentation, ou la conscience intersubjective^ qui considère la réalité comme essentiellement sociale et comme douée peut-être d'une conscience super-individuelle — pourquoi l'une ou l'autre de ces consciences