‹ Théorie génétique de la réalitéChapitre 37 sur 63 · LA SYNTHÈSE INTRINSÈQUE EST CELLE DE L'ESTHÉTIQUE · texte numérisé non relu

LA SYNTHÈSE INTRINSÈQUE EST CELLE DE L'ESTHÉTIQUE

§ 1. — Le premier pas : la « semblance » imaginaiive.

Il nous reste à démontrer que, comme nous l'avons indiqué ailleurs (1), la contemplation esthétique d'un objet permet à l'expérience d'atteindre l'appréhension synthétique et complète de la réalité.

Notre esquisse historique a établi non seulement que ce type de solution apparaît comme le complément nécessaire des divers résultats auxquels est parvenue la réflexion depuis son avènement jusqu'à nos jours, mais encore qu'il a été indiqué à différentes reprises, notamment par des auteurs mystiques et par les idéalistes qui attachent du prix à l'intégrité de la personnalité. Les résultats que nous ont fournis nos analyses de la fonction esthétique et de ses objets, et les vues à la fois récentes et importantes que nous avons citées sur la réalité et la nature de la logique affective ('2), nous

(1) Voir la Préface pour des citations d'autres publications où cette thèse a été énoncée.

(2) Comme nous le disons dans nos exposés détaillés de ces deux sujets {Thought and Things, t. III) les vues, nouvelles sur l'esthétique sont associées particulièrement au nom de Lipps, et la théorie de la logique affective à celui de Th. Ribot.

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permettent de marcher rapidement vers notre conclusion. Dans les pag^es qui vont suivre, nous renverrons, pour les détails relatifs à l'esthétique et à la logique affective, aux exposés que nous avons faits ailleurs de ces sujets.

1. L'expérience esthétique est si riche en signification qu'elle ne peut pas avoir lieu sans qu'il tende à se former quatre dualismes, dont chacun toutefois contribue à l'immédiateté de l'effet total. L'objet esthétique comporte : premièrement, la «- semblance » imaginative, d'où découle le dualisme ordinaire entre l'idée et le fait; deuxièmement, l'idéalisation, d'où découle le dualisme entre le fait et la fin ; troisièmement, l'incarnation du moi, la personnification, d'où découle le dualisme entre le moi et le non-moi ; enfin, quatrièmement, la singularité, d'où découle le dualisme entre le singulier et l'universel. Toutes ces nuances de signification sont positivement présentes dans l'appréciation véritable de toute œuvre d'art. Il nous reste à montrer qu'au lieu de se. développer ces dualismes rudimentaires se fondent dans la riche synthèse qui résulte de la contemplation immédiate. Malgré la diversité des tendances qui s'y rencontrent, aucun état d'esprit n'est plus complètement un ni plus homogène, une fois entièrement constitué, que celui qui est amené par la jouissance esthétique.

2. Tant que les motifs des dualismes et des oppositions dont la conscience est le siège conservent toute leur force, il ne saurait, bien entendu, s'opérer en elle une s;)Tithèse telle qu3 ces dualismes et ces oppositions en soient abolis. Les difficultés que Ton rencontre ici sont palliées dans les états mystiques et niées par certaines théories unilatérales ; mais seule leur suppression effective et radicale conduit à une union, à une synthèse vivante.

C'est dans Timagination que s'effectuent les opérations qui délivrent la conscience de la servitude où la tiennent les motifs pressants et discordante, des entraves que lui impose l'externe, des impulsions qu'elle reçoit de l'interne (1), des

(i) Voir La pensée et les choses, t. I, chap. vi. Divers auteurs, notamment le poète Schiller, ont signalé ce rôle de l'imagination, particulièrement dan» le jeu. Schiller va plus loin dans cette di-

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-coiilliLs (le lu volonté et de rinteJligeaw, <le ropposition dcH moyens cl des lin», aiutâ que de celle de l'idjée el du fait. Les choses que nous inja^inuu» sont, en uu sexj», duns notre esprit ; elles ne sont pas étroite ni eut sounu^es aux c^jndiLions de contrôle externe et interae qui, dans le jxioiide réej, le monde prosaïque, nous imposent leurs oppositions et leurs contradictions.

Il en est ainsi non seuietnent dajis le domaine de la JJJbre fanl^'usie, où le contenu de rima^in;»lioii est inor{5^iiu8c et cliaotique,j mais encore^ eu un sens plus restxeint, dant les produits ordonnéis de l'imagination constructrice, liien qu'elle enti'e constamment eu contact avecJjes faits extérieurs et les pensées d'autres persqanes, la fantaisie qui préside aux jeux des enfants développe ses ti*aductions dramatiques de la vie et des choses dans un monde de « semblance » ou de recouBtitation imaginative. L'imagination qui se déploie dans ces jeux est le premier champ où apparaisse un système de représentations se développant plus ou moins indépendamment,en manifestant une organisation due au contrôle externe existant, tout, en n'étant pas soumis à ce .contrôle lui-même. Ce système est lié indirectement au monde externe, et aussi, du côté subjectif, au monde interne ; mais, pris simplement en lui-même, il constitue un monde où règne une certaine liberté. Les impulsions à la libre construction s'y élaborent et les possibilités de liberté personneDe commencent à s'y réaliser. En se développant, ce système aboutit, d'une part, à l'expérimentation telle que la veulent les méthodes .scientifiques, et, d'autre part, aux constructions ordonnées cilectuées par l'imagination créatrice dajas le domaine de l'art.

Il importe particulièr-ement de nater qn'ici le développement des facteurs de l'expérience détermine une troisième alternative, la formation d'un domaine ditlérent de celui du vrai et ausisi de celui du bien.

reclion : il émet l'idée que Tart contTibue à former de» caractères harmonieux et pousse à la vertu «n créant des oeavree d imagination de nature à faire évoluer les désirs et las instincts grossiers dans le sens d'une morale spirituelle. Cf. Hôffding, HistAiry oj Modem Philosophy, 11^ p. 183 et 134.

Le vrai se trouve dans le domaine du contrôle objectif^ dans le domaine des faits et des relations ; et le bien se trouve dans le domaine de la vie intérieure, où des satisfactions sont désirées et atteintes. Ces domaines fournissent les alternatives fondamentales qui sont toujours présentes tant dans la vie que dans la théorie. Mais dans le domaine de l'imagination les idées ont libre carrière- Il offre comme un terrain commun à la pensée sérieuse et à l'action énergique. Le vrai et le bien deviennent tous deux « semblants » ; tout à la disposition de l'imagination, ils subissent un grand nombre des libertés que prend une fantaisie indépendante et constructrice. Dans les jeux de l'enfance, il s'opère un relâchement préliminaire des liens qui attachent l'esprit aux faits et aux valeurs ; l'imagination le fait tourner à l'avantage de la science et de l'art.

3. Toutefois cette suppression des limitations présentées par le dualisme des contrôles est simplement préliminaire. Le monde de l'imagination, comme ceux des faits et des valeurs, entre dans de nouvelles phases à mesure que mûrissent les motifs de la réflexion consciente. Le « durcissement » graduel du dualisme du monde intérieur et du monde extérieur, du dualisme de l'esprit et du corps, détermine aussi une nouvelle phase dans le troisième monde, celui de l'imagination, où cette opposition s'évanouit en vertu d'une liberté nouvelle de construction. L'esthétique vient se joindre au scientifique et au pratique, et fait pour eux ce que, au stade inférieur, la fantaisie qui préside aux jeux fait pour le perceptuel et pour Tactif. L'imagination scientifique construit des hypothèses pour assurer un contrôle plus étroit dans le domaine de la vérité ; l'imagination idéalisante érige des idéals et des postulats qui servent à atteindre des valeurs pratiques et sociales plus hautes ; l'imagination esthétique délivre ces deux imaginations de leurs fins particulières et opposées, à savoir le vrai et le bien, et les unit en un intérêt dont la lin est intrinsèque à la construction elle-même. Elle dépasse la vérité posée par la connaissance comme complète et absolue, et aussi le bien posé par la volonté comme la pleine réalisation du moi, et dépeint le réel, parfait sous tous ses aspects, comme présent dans l'objet « semblant » lui-même.

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C'est aculcmcnt par Tanalysc de rinlcrêt eslhdliquc qu'il est possible (le voir d'où il vient qu'elle peut faire cela, et seulement par l'étude de la si-^nification de l'objet esthétique, de l'fL'uvre d'art, (ju'il est possible de comprendre de quel droit elle peut être considérée comme valable pour l'appréhension de la réalité.

4. Voici en ^m'os comment la question se pose : si nous accordons que, dans les constructions « semblantes » de l'imagination esthétique, les contrôles directs, externe et interne, n'appuient pas sur leurs oppositions, et que les contradictions de la vie sérieuse ordinaire et de la pratique ne se manifestent plus, que trouvons-nous de plus dans ce mode d'appréhension ? Avons-nous le droit d'aller au delà de ce résultat négatif, — qui nous laisse dans le domaine du sentiment direct, de la « trance » mystique, ou du simple élo^^e de la beauté — et de voir ici un mode de processus mental constructeur comprenant la connaissance et la volonté?

§2. — L intérêt esthétique est synthétique en ce sens qu'il est intrinsèque ou autotélique.

5. Nous avons déjà signalé (1) des raisons pour lesquelles on peut être assuré que la « semblance » imaginative de la contemplation esthétique comporte une synthèse réelle ; il nous reste à réunir ces raisons en un faisceau et à montrer leur solidité.

1. En premier lieu, dans la construction esthétique un intérêt est à l'œuvre qui ne vise pas un objet nouveau ou non familier, mais un objet qui est déjà la fin et de l'intérêt théorique et de l'intérêt pratique. L'intérêt esthétique n'est pas excité par ce qui est étranger aux autres intérêts ; au contraire, il veille à maintenir leurs objets intacts. C'est seulement dans ce qui est en quelque mesure vrai ou bon, ou l'un et l'autre, que se découvre le beau.

(i) Voir Thoughi and Things, t III « Interest and Art •, chap.

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