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L'INTERPRÉTATION ESTHÉTIQUE

1. On voit apparaître toutes les conditions nécessaires à la production d'une synthèse en considérant les insuffisances des théories historiques. Ces conditions semblent être remplies par l'immédiateté esthétique, telle que nous l'avons caractérisée. Cette immédiateté constitue une synthèse relative à l'intérêt, à l'objet et à l'idéal, c'est-à-dire à tous les aspects sous lesquels peut être envisag-ée la réalité telle qu'elle est appréhendée par l'esprit. Il nous reste à exposer l'interprétation que l'on peut fonder sur ce type d'expérience» Ici encore, grâce aux recherches antérieures auxquelles nous renvoyons, nous pouvons beaucoup abréger notre exposé.

§ 1. — Lsi réalisation esthétique comme réconcilialion de la présupposition et du postulat.

L'interprétation à laquelle on est conduit quand on a recours à l'expérience'esthétique est fondée sur la réalisation directe ; c'est donc une théorie d' « immédiateté » et non une théorie du type « médiat ». Cela résulte du fait que, dans cette expérience, la référence au réel n'est pas dirigée vers quelque chose d'autre, mais est intrinsèque, trouve sa satisfaction dans l'objet lui-même. L'objet esthétique est in-

dépendant, isolé et privatif de tout autre objet. Il semble donc qu'il doive être possible de discerner le type d'immédiateté que comporte Texpérience esthétique.

2. Cette immédiateté n'appartient évidemment pas au type « primitif », attendu que ses facteurs sont extrêmement complexes et synthétiques. Dans Fart, même sous ses formes les plus anciennes, on trouve ces deux grands facteurs : l'imitation et rétalage de soi-même. De plus Tactivité de Tima- ;g-i nation s'y exerce sur des matériaux de toute espèce qui représentent des processus plus simples et plus élémentaires. Par conséquent l'interprétation de la réalité n'y peut pas être simplement mystique ou émotionnelle, du type qui résulte de l'acceptation d'une réalité telle que celle avec laquelle notre expérience sensitive nous met en contact direct. Les théories de la réalité fondées sur cette dernière sorte d'immédiateté — théories qui invoquent « l'expérience pure », « le contact avec les choses », u l'immersion dans le courant de la vie », l'appréhension directe, anoétique ou alogique des choses — ne sont pas confirmées par le mouvement synthétique de la conscience esthétique.

Restent deux types d'immédiateté : l'un figure dans les théories reposant sur la transcendance ou l'accomplissement, dont la plupart sont des théorie d'intuition ; l'autre, dans les théories fondées sur la réconciliation, qui sont pour la majeure partie des théories invoquant la personnalité.

Nous avons vu que les théories d'intuition, quoiqu'elles revêtent bien des formes, s'accordent à reconnaître sinon peut-être que l'intuition est le produit génétique de la connaissance empirique, du moins qu'elle en est la forme. Le transcendant. Va priori lui-même doit, à leurs yeux, s'incarner dans la connaissance, à laquelle il confère l'universalité et la nécessité. On peut donc dire que, pour ces théories, l'immédiateté des idéals de la connaissance est donnée par l'intuition théorique, et celle des idéals de la pratique, par l'intuition pratique. Mais il y a une difficulté : chacune de ces théories envisage si exclusivement un idéal déterminé qu'elle est incapable d'en envisager d'autres. Les idéals de la vérité et de la valeur ne cessent pas, une fois accomplis, d'être différents et incommensurables. La vérité, telle qu'elle est donnée

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dans la raison pure, est un système d'implications et de présuppositions rationnelles ; la valeur, telle qu'elle est donnée <laiis la raison pratique, est une satisfaction et un postulat. La présupposition et le postulat restent linaleinent irrûconciliés.

3, L'interprétation fondée sur l immédiateté esthétique ne rencontre pas de pareille difficulté ; car, si l'idéal esthétique est un idéal d'accomplissement et de transcendance, ce n'est pas pour cela qu'il est immédiat. Son immédiateté n'est pas due à l'épuisement ni à l'abréviation d'un processus génétique. L'intuition théorique, comme nous l'avons vu, se produit quand, dans un processus de médiation, le terme (inal, le contrôle réel, disparaît, et que les idées présentes dans le contexte médiateur des termes connexes sont regardées comme des réalités absolues et indépendantes. L'hypothèse, au lieu de rester un instrument servant à parvenir expérimentalement à la découverte, un procédé commode de recherche méthodique, devient l'axiome absolu ou la vérité intuitive. Dans le cas des normes ou des intuitions pratiques, c'est le processus inverse qui se manifeste. Les idées instrumentales ou médiatrices, les moyens d'arriver à des fins ultérieures, disparaissent, et la fin se présente sous les espèces d'un bien absolu, obtenu sans médiation, et postulé par la vie active. Dans l'un et l'autre cas, l'intuition comporte un processus abrégé et l'assomption de quelque chose d'absolu et de définitif.

Il n'en est pas ainsi dans l'esthétique. Là l'idéal est immédiat, non comme représentant un produit final et le résultat de la prévalence soit des moyens, soit des fins, mais comme étant immédiat de sa nature propre, à quelque stade qu'il soit et quel que soit son contenu. Il est immédiat dans la « semblance » de l'imagination de l'enfant et de l'admiration du sauvage, comme il l'est dans les intuitions raffinées de l'artiste et dans la contemplation où s'abîme l'homme que passionne l'esthétique. Son immédiateté n'est donc pas celle d'une fonction soit complétée soit mutilée, mais celle d'une fonction synthétique et réconciliatoire ; elle résulte de l'union essentielle de la vérité avec la valeur.

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