I.'iNTEKI'HhTATlON ESTlIKTIQrB
suivant telle lin (Ic'sijahle plutôt (jue telle autre, et eu la poursuivant comme il rentend. Jiref, les processus par l'intermédiaire desquels l'actuel s'établit introduisent l'empire de la loi cl de la nécessité, imposé du deliors par la nature du contrôle invoqué, et la réponse de la conscience immédiate, dans tout le domaine des valeurs et des idéals, est une contre-affirmation de spontanéité, de liberté et d'absence de toute loi, exception faite pour celle qui incarne une nécessité intrinsèque à l'idéal lui-même (1).
9. Dans la plupart des tentatives historiques poui- ré- . soudrc ce problème, on a eu recours à une arf^umentation lo-^ique aboutissant à en supprimer purement et simplement un des termes essentiels. Les assomptions ontologiques du rationalisme et celles du volontarisme abolissent, en suivant des voies dillérentes, la nécessité qui s'attache au contrôle extérieur. De la sorte, le monde de la science et des lois est subordonné à celui de la pensée et de la volonté, TobjecLir dérive de la nécessité morale. La nature, d'après Hegel, est un esprit objectif ; d'après Schopenhauer, c'est une volonté inconsciente.
D'autre part, pour les positivistes et les naturalistes matérialistes, la liberté est une illusion, Tesprit est épiphénoménal, seule la nécessité externe est réelle.
Les études les plus approfondies qui poursuivent la solution de ce problème distinguent le phénoménal et le réel, divers degrés du réel, le relatif et l'absolu, l'instrumental et le final. La nature est l'instrument, l'outil de l'esprit, le marchepied de la liberté. La liberté passe par la discipline de la loi et du hasard.
10. On ne peut ni éviter ni pallier l'opposition entre la nature et la liberté tant qu'on reste à un point de vue d'où cette opposition apparaît nécessairement. Les motifs qui travaillent à produire l'idée d'un monde extérieur, de la « nature », se manifestent dans certains processus de généralisa-
(i) Sur la genèse et la nature de ces deux sortes de nécessité, connues respectivement sous les noms de contrainte et d'obligation, voir Thoughi and Things, t. II, a Expérimental Logic a, chap. VIII.
lion et d'abstraction, où ils opèrent sur des contenus qui ont été isolés au sein de la vie mentale ; et le concept de nécessité externe est ainsi tiré des classes isolées de données abstraites. Mais pendant même qu'il définit l'externe, le moi se définit lui-même au moyen d'autres données, où le choix, l'intérêt et le désir s'incarnent en s'opposant à 1' « autre », à l'externe. Ce domaine, c'est-à-dire le domaine de l'intérêt, est le royaume de la liberté. Tant qu'existent deux actualités, qui, en raison -des motifs présents dans le développement mental, sont inévitablement opposées, aucune d'elles ne peat supprimer ni ignorer l'autre (1), La référence transsubjective demeure jusque dans le mode logique, où la réflexion a à sa disposition les armes de la pensée discursive, et où l'opposition entre le subjectif et l'objectif est transportée dans le royaume de l'expérience interne elle-même. Cette référence implique le domaine de la nécessité externe, la « nature », opiniâtre et rebelle.
11. Mais le processus conscient lui-même nous montre, dans la suite de son développement, comment « le tour se joue ». La matière susceptible d'organisation, c'est-à-dire le contenu du système objectif de choses, n'a pas forcément l'atlribut de nécessité externe ; elle peut s'organiser, en l'absence de cette nécessité, dans le domaine de la vie interne. La nécessité qu'un tout soit composé de parties, que les choses dépendent de causes, qu'une raison engendre des conséquences, que les fins s'obtiennent par des moyens — c'est-à-dire tout le système cohérent de données appelé nature — peut rester intacte sans cette espèce d'arc-boutant dont la présence oblige à la regarder comme séparée de l'esprit, comme étrangère à l'expérience. Si le monde n'est pas dû, dans tout son être, à une représentation, son être peu au moins comprendre la propriété d'être représenté. Cette sorte de reconstruction une fois accomplie dans la conscience « semblante » et Imaginative, le système tout entier de l'objectif peut être saisi, possédé et exploité par l'esprit de liberté.
(i) Cf. Thought and Things, t. III, t Intereit and Art », appendice B, sect. 5 et suiv.
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C'est ce qui bc passe dans rexpérience esthétique. La vie intérieure swisit le système objectif en bloc. Elle introduit sa volonté, son sentiment, sa liberté dans l'objet, dont elle fait le véhicule de son expression et le code de ses valeurs ; elle trouve en lui non l'ennemi, l'opposition, l'obslncle qu'il semblait être auparavant, mais un instrument approj)rié à la réalisation de ses propres idéals. Par lui, le désir s'informe, la volonté se règle, l'impulsion s'organise. Le monde n'est plus lointain, mais immédiat ; il est chargé des valeurs créées ou posées par le sentiment et par la pensée. Les processus de la vie oublient leurs querelles et leurs divorces et avancent à la poursuite du vrai, en jouissant du bon, tous deux présents dans la synthèse du beau — tout cela parce que la nécessité de l'un des domaines et la liberté de l'autre deviennent des éléments de la réalisation d'une expérience complète. Le moi plus large de la contemplation trouve les deux attributs, unis et achevés, dans un seul et même objet.
Tandis que la nécessité perd ainsi sa répugnance pour la liberté, et forme, en s'associantà elle, comme le milieu nécessaire à la production d'impulsions informées et restreintes de la volonté, de son coté la liberté de la volonté perd son caractère de caprice et d'irresponsabilité. La liberté qui préside aux jeux et la licence de la fantaisie débridée ne constituent pas la vraie liberté, et ne sont pas déterminées ni autorisées par l'intérêt esthétique. La vraie liberté est celle du développement du moi, développement auquel le contenu organisé par Lf connaissance sert d'instrument essentiel et fournit un intérêt dominant.
La liberté en vient ainsi à signifier le développement du moi dans et par le plein exercice de toutes ses facultés, Ja connaissance étant le facteur informateur et directeur, comme la volonté est le facteur dynamique et moteur. L'intégrité organique de la vie d'expérience se rétablit dans chaque pulsation de la réalisation esthétique. Cette réalisation met fin, du côté de la nature, aux désharmonies'et aux difTicultés du déterminisme, et, du côté de l'esprit, .aux caprices et aux bizarreries de l'impulsion. Les deux contrôles, celui que nécessite l'organisation normale des contenus, et celui qui res- Baldwin 1>
treint et dirige l'activité, se montrent unis dans l'intérêt compréhensif de Tart.
12. Ce résultat confirme dans une certaine mesure, semblet-il, une idée importante mise en avant par Kant et que nous avons rapportée plus haut (1), à savoir que Ton trouve dans l'esthétique une indication de l'unité des domaines de la nature et de. la liberté, mais il ne confirme pas cette idée pour la raison qui la justifie aux yeux de Kant. Il ne la confirme pas pour cette raison formelle que le jugement de goût affirme â priori l'harmonie des idées théoriques de la raison avec les postulats pratiques de la morale ; car l'immédiateté esthétique, tout en étant une immédiateté d'achèvement en ce sens qu'elle réalise ses propres idéals, n'est pas une immédiateté d'absoluité formelle. Elle réalise sa signification propre dans la chose concrète la plus humble, la moins prétentieuse, si cette chose est belle ou de bon goût. Bien entendu, on peut dire que l'universel de forme se trouve dans l'expérience, qu'il y est à titre de principe constitutif implicite ; mais ce en face de quoi nous sommes en réalité, c'est lin objet exprimant une connaissance plus ou moins incertaine et partielle, et suggérant certaines valeurs de la nature des utilités ou des associations agréables ; cet objet se trouve saisi par le moi qui le contemple, et devient partie intégrante de sa vie interne. Dans cette reconstitution, la connaissance en question perd ses attaches aux lieux, au temps, les relations qui la lient à l'extérieur, et aussi son caractère de véhicule de la réalisation des utilités et des valeurs suggérées ; à tout cela se substitue le moi, un moi qui absorbe le contenu de la connaissance et qui y trouve un canal naturel et adéquat par où exprimer sa liberté.
L'idée de Kant que l'on éprouve dans l'esthétique l'ajustement facile de l'universel formel au particulier concret n'est pas non plus tout à fait pertinente, car il ne s'agit pas ici d'une réconciliation de cette espèce, mais de la suppression ■d'un dualisme entre un singulier et un général, tous deux également concrets et empiriques (2). Pour Kant, l'antithèse
(i) Chap. XI, § 4, sect, 17 et suîv.
(2) Voir plus haut. chap. xni, § 6.
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cntic l'universel farmcl et le particulier concret est une autre forme de Tantithèse entre la liberté et la nature; car pour lui l'universel comme l'orme représcnle le doujainc de Tespril. Mais une pareille anlitlicse est trop formelle. I.a réconciliation esthétique peut être considérée comme formelle en ce sens que son itléal de la forme achevée comprend à la fois celui de la' vérité formelle et celui de la bonté formelle ; niais, dans n'importe quel cas donné, celte réconciliation est cbsentielleraent une synthèse de choses concrètes : de son fait, la nature et Tesprit, tels qu'ils sont dans la réalité, se trouvent saisis et chargés de la vie immédiate du moi.
§4. — La réalisation esthétique est une immédiateté tant de réconciliation que d^ accomplissement.
13. Dans ce que nous venons de dire, il est apparu que rimmédialeté de la réalisation esthétique est une immédiateté (jui se trouve en tout point du progrès^d'un esprit capable de construire des images. C'est une fonction constante de l'imagination de reconstituer les matériaux de la connaissance et de la pratique sous des formes telles^qu'ils puissent être saisis parles processus d'absorption, de personnalisation, et parla rendus esthétiques. C'est en ce sens que rimmédialeté esthétique est une immédiateté de synthèse et de réconciliation ; elle unit à chaque stade les objets particuliers de la pensée et de la volonté en un tout objectif de contemplation.
Mais il est également vrai que, comme fonction sui generis, rimmédialeté esthétique se développe d'une manière continue dans la direction d'un accomplissement idéal. La progression du beau va du même pas que celle^du vrai et que celle du bien ; il y a une logique esthétique tout aussi bien qu'une logique théorique et ujae logique pratique. On juge l'œuvre d'art plus ou moins réussie, plus ou moins adéquate. Comme toutes les autres constructions de l'esprit, on peut la juger sur des modèles objectifs auxquels ou la compare. Si
donc l'objet de rimmédiateté esthétique a toujours un caractère de complétude, cependant il s'ag-it ici d'une complétude que l'intérêt lui-même concourt à déterminer. L'idéalisation du contenu est un facteur essentiel dans la production esthétique ; mais le contenu considéré objectivement, reste tel quel.
Il s'ensuit que, si toute œuvre d'art se présente complète par elle-même et satisfait l'intérêt de la contemplation esthétique, l'intérêt esthétique lui-même ne peut pourtant pas rester fixé d'une manière permanente sur cette seule œuvre. Après avoir atteint la fin qu'elle représente, il cherche à atteindre d'autres fins de la même espèce. Les séries de produits esthétiques, dont chacune est complète à sa manière, admettent une complétude et une perfection de plus en plus grandes. Le dernier mot n'est jamais dit. Bien que satisfait d'une œuvre, cette œuvre à peine terminée, l'artiste en commence une autre, qui, il l'espère, la surpassera. De même le connaisseur, tout en trouvant l'idéal dans chaque œuvre d'art, le cherche cependant, avec une expérience toujours plus large et un goût toujours plus discipliné, dans des incarnations nouvelles et plus complètes.
14. Il y a donc ici une situation curieuse, une situation particulière à la logique de cette fonction. Il y a une sorte de généralisation de complétudes, de perfections. Une œuvre d'art est telle parce qu'on la voit comme quelque chose d'indépendant et d'autotélique, de parfait à sa manière; mais les dilTérentes œuvres d'art diffèrent entre elles sous le rapport de cette qualité même de perfection. L'idéal de la perfection est postulé, comme les autres idéals, à la fin de toute la série de ses propres cas, bien qu'il existe dans la « signification » de chacun des termes de la série.
On dira peut-être qu'il en est de même de l'éthique, que son idéal, celui de la vertu, se trouve partiellement réalisé dans chaque acte vertueux. Cette dernière remarque est exacte, mais un acte vertueux supposé unique ne présente pas la complétude et la perfection morales nécessaires pour pouvoir tenir lieu de tous les actes vertueux possibles. Dans l'esthétique, une œuvre • d'art considérée isolément a ce caractère particulier que l'esprit y voit Tidéal comme s'il
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^tait dëjà rt^aliac. Ln syiilhèse accomplie est adéquate aux motifs qui opèrent alors. Il s'ellectue une réconciliation d'intérêts divergents. Dans rétlji(jue. il en est aulrenient : un acte vertueux unique ne fait qu'éveiller le désir, le besoin moral d'en accomplir un autre et de développer en soi la volonté de faire le bien. L'idéal moral plane au-dessus des aspirations de l'agent, mais se dérobe constamment à son étreinte. Dans l'esthétique, au contraire, l'agent étreint l'idéal chaque f(jis qu'il entrevoit la beauté. La chose belle affirme sa perfection complète cl sans rivale, et, en raison de son isolement et de son mode privatif de négation, nie la réalité de tout ce qui n'est pas elle.
15. Dans la contemplation esthétique, Timmédiateté est donc une immédiateté d'accomplissement ou de transcendance ; elle est en même temps, en vertu des motifs impliqués dans cette contemplation, une immédiateté de réconciliation. L'inclination qui nous porte vers une vie pleine et complète y est satisfaite en ce que les facteurs particuliers de cette vie s'y trouvent réconciliés et unis. Qiiand notre vje poursuit ses intérêts spéciaux de connaissance et de volonté, nous sommes le plus loin possible des résultats immédiats de la contemplation. La pensée et l'action sont des instruments de découverte et d'ajustement ; mais chaque fois que nous éprouvons le besoin de la réconciliation dont ces intérêts particuliers sont susceptibles, l'idéal se rétablit ; il se rétablit ainsi maintes et maintes fois au cours de l'acte de la contemplation. S'il est naturel que, dans cette étude, nous nous -demandions où finit ce processus de perfections réaffirmées, l'esprit lui-même ne peut pas se poser cette question, car ce serait reconnaître que la perfection n'est pas atteinte dans telle ou telle œuvre d'art prise isolément.
§ 5. — L'intuition esthétique est une union du théorique et du pratique — et quelque chose de plus.
16. Les règles ou normes de la conscience esthétique intuitive se révèlent dans l'idéal qui se réalise et se renouvelle à sa
manière, comme nous venons de le voir, dans la prog^ression esthétique. Ce ne sont pas de simples règles logiques, puisque l'intérêt esthétique n'est pas théorique ; elles ne sont pas non plus identiques aux normes catégoriques de la pratique, puisque l'esthétique n'a pas pour fin une bonne conduite. Mais il s'opère nécessairement une synthèse de ces deux sortes de normes, puisque l'intérêt esthétique ne trouve son contenu que dans des matériaux d'abord mis en œuvre sous leur action.
Mais ici les critériums de l'art montrent leur peu de solidité et se dérobent absolument à nos prises. La difficulté est la même que dans le domaine moral, où la règle du bien, qui aboutit à une seule expérience de bonne volonté, est malaisée à formuler parce qu'elle revêt des modes par où on risque de tomber dans le formalisme et dans la casuistique. Toutefois, en vertu des conditions mêmes de la logique de la pratique,, d'où il découle, l'impératif moral exige que le consentement universel, la cônfonnité synnomique, s'attache à ses décisions.
Le consentement universel est encore plus nécessaire dans l'esthétique, attendu que le facteur de la médiation cognitive, de la vérité et de la relation objective y joue un rôle beaucoup plus important. Les règles de la représentation vraie ne se trouvent pas abrogées dans l'art, non plus que celles du bien pratique. Il est tout à fait légitime de critiquer la vérité de l'œuvre d'art et d'en scruter la moralité ; et l'artiste assiste avec complaisance à cette critique et à cet examen (1). iMais pour qu'une œuvre d'art soit universellement reconnue comme belle, il ne suffit pas qu'elle satisfasse à ces règles. Il faut encore qu'elle possède quelque qualité qui lui soit propre. Quelle est donc cette qualité ?
17. Elle ne peut être, si notre analyse est exacte, que celle par laquelle une œuvre d'art est quelque chose de plus qu'un objet d'intérêt théorique et pratique, c'est-à-dire qu'elle ne peut consister que dans l'incarnation d'une vie personnelle^ se manifestant et se réalisant. Une œuvre d'art donne à tout
(i) Au sujet des attributs objectifs et des canons de l'art, voir Thougkt and Things^ t. III, « Interest and Art », chap. xn.