I.E l'ROIUr.MK : l.A MORPHOLOGIE (IKNHTIQUE
2. Ce deniier problènioest celui de riuterprétation. I.,i vie et l'expérience, ainsi que le remarque Lolze, nous fournissent les assomptions naturelles et ordinaires sur ce qu'on appelle fluperlicielleinent la « réalité ». Mais nous allons plus loin et nous parvenons, toujours et partout, à des manières de comprendre, d'interpréter cette réalité, d'y penser ; en certains cas, nous le faisons par simple curiosité ; en d'autres cas, dans un but d'utilité pratique. Le sauvage qui se prosterne, la face contre terre, en présence d'une éclipse, tout aussi bien que l'astronome qui l'observe avec sa lunette, «interprète » la réalité. L'action de chacun d'eux montre comment il comprend l'événement, quelle est sa signification pour lui.
§2. — Le problème historique de l'inierprélation.
3. Toutefois notre méthode exige que le problème soit posé sous forme historique et sous forme génétique. Nous sommes conduits à voir qu'il n'y a pas seulement des espèces typiques "d'interprétation, produits de stades et de modes typiques d'opérations mentales, mais qu'il y a aussi des raisons génétiques reconnaissables pour qu'elles apparaissent à tel mojnent et en tel lieu. Un homme primitif ne peut pas plus comprendre le monde en termes d'idées dues aux réflexions d'un esprit affiné qu'un enfant ne peut comprendre les explications données dans les manuels de physique et de psychologie. On peut donc supposer que ces différences elles-mêmes so produisent suivant un ordre génétique et comportent un développement génétique, qu'il y a une histoire naturelle de l'interprétation elle-même : un mouvement continu dans 'l'ajustement des motifs de l'appréhension des choses, se traduisant par des progrès dans l'évolution de la manière de concevoir le monde, progrès qui accompagnent l'évolution de la culture humaine. Si l'expérience typique de l'individu
jU y a un mode aussi compréhensij . . [La pensée et les chosts, tome I, chap. I, sect. II).
passe successivement par une série de modes d'appréhension - — parles modes projectif, religieux, dualiste, logique, esthétique — nous devons nous attendre à ce que l'histoire de la culture révèle. des progrès semblables. Des stades et des joints de vue semblables doivent s'observer dans le développement de l'interprétation et de la réflexion ethniques.
Nousposonsainside nouveau, d'un point de vue génétique et évolutionniste, et en faisant entrevoir une manière de le résoudre, le problème des « stades k de la pensée posé d'abord -par Auguste Comte. Quels ont été les stades de l'évolution de ^'interprétation ? Et pourquoi, pour quels motifs génétiques ont-ils été tels qu'ils nous apparaissent? Si nous arrivons à déterminer, dans le cas de l'individu, le développement de l'appréhension du moi et des choses, nouspourrons peut-être découvrir les stades corrélatifs de l'évolution historique delà races Les produits sociaux n'ont pu, à aucune époque, s'élever plus haut que ne le permettaient les connaissances et les actes des individus ; voilà ce qu'on peut dire au point de vue négatif. Et les gai-ns notables et typiques des individus, sous le rapport des progrès intellectuels et moraux, se sont manifestés avec le temps suivant un ordre sériel, dans la contexture du tissu social, dans les institutions et dans les spéculations théoriques du corps social ; voilà, pour le moins, ce qu'on peut dire à un point de vue plus positif (1).
4. L'examen de la question de l'interprétation incombe à la théorie génétique de la réalité, etconstitue, dans notre plan,
(t) Dans mon HisLory oj Psychology : A Sketch and an Interprétation, cette pensée est mise en œuvre : le développement de la psychologie y est considéré comme l'évolution du dualisme du corps et de l'esprit et de son interprétation, comme une évolution parallèle à une évolution semblable se produisant dans l'individu. Cet opuscule (Londres, Watts, j\ew-York., Putnam,» igi^) a été écrit et a paru dans l'intervalle entre la publication du tome III de Thoughl and Things et la composition du présent volume. J'y développe des idées que j'avais présentées dans des écrits antérieurs et sur lesquelles je m'étais étendu dans des conférences faites à l'Université Johns Hopkins, à Baltimore, de igoS à 1906. Furry a utilisé la même pensée pour l'étude d'un problème spécial dans sa monographie intitulée .^ithetic Expérience (Psychol. Review, Philos. Monographs, n° i, 1908).
i.n pnonLi:Mu : i-a mohimiologiiî (Wïnktiqlk 7
la prt'iiiicic /grande branche de la nioi'phologie. L'étude que nous ferons de cette question prendra une forme parallèle à celle de l'étude de Tintcrprélation de la réalité par lindividu (1) : les types d'interprétation que l'on rencontre dans l'histoire de la pensée sont, dans Tordre g^énétique, le type prélogique, le type lo{,^ique et le type hyperlogique. Celte simple indication suffira pour le momentcomme introduction à l'examen détaillé de la question (V. Seconde partie)
§ 3. — Le problème intrinsèque de Vinlerprétalion.
5. Reste le problème de l'interprétation elle-même, qui est distinct de la question historique. L'étude de cette dernière question contribue à élucider le problème intrinsèque de l'interprétation. Nous avons donc, comme second et dernier g^and problème de la morphologie — c'est aussi le dernier d toute la logique génétique — celui de l'interprétation du sens de la réalité, telle qu'on peut légitimement la déduire de tout le mouvement psychique dont nous avons étudié l'évolution. Quelle est celle des interprétations historiques qui est justifiée dans ses résultats (à supposer qu'il y en ait une qui le soit) ? — quelle est la contribution de chaque motif à l'interprétation complète du réel ? Quel est le mode synthétique et conciliatoire d'appréhension où le commerce avec le réel luimême triomphe de ses propres dualisraes et de ses propres oppositions, et atteint une contemplation pleinement satis-
(i) C'est-à-dire à celle de u L'épislémologie génétique » dans Thought and Things, tome IIL Des deux explications les pltis claires du parallélisme ou de la a concordance » des deux mouvements, c'est celle-ci qui •emble devoir être préférée, parce qu'elle est plus empirique et qu'il •st plus facile d'en démontrer l'exactitude. Elle propose d'admettre un© relation de facto, la présence d'influences en vertu desquelles l'appréhension individuelle et l'appréhension sociale ont progressé ensemble et en agissant l'une sur l'autre... L'autre explication (l'explication « rationnelle ») admet une certaine constitution ou « nature « de pensée, qui se trouve être la même dans les deux cas.
faisante de ce qui, suivant l'expression de Lotze, est « Tob jet et Toccasion de nos idées » ?
C'est là le problème intrinsèque. Nous le traiterons d'une manière génétique, ce mot étant pris dans le sens que nous avons déjà illustré par des exemples (1). Notre but est de suivre le mouvement des opérations mentales, non de lui commander ; de l'observer, non de le diriger. C'est en cela que les considérations auxquelles on est conduit en traitant ce sujet comme une branche de la logique génétique diffèrent des discussions traditionnelles, qui sont purement logiques et théoriques. Ces discussions appartiennent en effet, comme nous allons le voir, à l'une des périodes, la période « logique » de l'histoire de l'interprétation.
Mais, outre les motifs discursifs ou logiques, il en est d'autres encore qui entrent dans l'interprétation complète du réel, et nous devons également cherchera les découvrir.
6. Comme nous l'avons dit, on trouve dans la progression historique de l'interprétation trois grandes périodes, qui sont caractérisées convenablement par les noms de période prélogique, période logique et période hyperlogique ; ces trois noms serviront de titres aux divisions de notre étude de la progression historique (2). Mais pour l'examen des facteurs comparatifs qui entrent dans l'interprétation proprement dite du sens du réel, on constate qu'une pareille division — fondée sur des coupes transversales, pour ainsi dire, du contenu entier des opérations mentales — n'est pas adéquate. Eile indique le caractère des processus psychiques d'où l'interprétation provient, et le type général de solution, qu'elle fait dépendre de la fonction mentale. Mais elle ne pénètre pas par
(i) Dans le dernier chapitre (chap. xit) du récent ouvrage de W. M. Urban, intitulé : Valuation : ils Nature and Laws, on trouve une discussion judicieuse sur la morphologie génétique prise dans ce sens. Comme nous l'indiquons plus loin (chap. x, sect. 19), c'est là le problème fondamental de l'examen critique d'Emmanuel Kant, avec cette différence importante toutefois que notre méthode est génétique, et non « critique » ni logique.
(a) Sauf qu'au lieu de parler de théories « hyperlogiques », nous parlons de théories d'immédiateté, terme qui est plus significatif au point de vue de la classification, comme nous l'expliquons plus loin.
LE PHOHI.KMK '. LA MORI'IlOLfXilH OÉN^ITIQUE 9
elle-mcinc dans la solution cl ne découvre pas le facteur a;(issant qui détermine le type de réalité. D'autre part, en distinguant dilFérents modes de processus psychiques, le mode prélogique, le mode logique, etc., elle nous donne des indications au moyen desquelles nous pouvons utiliser les résultats obtenus dans l'examen des processus psychiques euxmêmes.
De fait, nous avons déjà mis ainsi à profit cette division ; nous avons constaté, dans la discussion sur l'épistémologie dont il a été question précédemment, que les idées sur la réalité se répartissaient constamment entre deux grandes classes. D'une part, les exigences de l'action, qui sont dues aux mobiles de la vie pratique, aussi bien que celles du savoir, qui sont dues aux motifs de la vie intellectuelle, se manifestent, toujours et partout, en vertu d'opérations de médiation, médiation effectuée par des états d'esprit représen- ^(atifs, ou idées. D'autre part, les intérêts de l'immédiateté, de l'appréhension directe et de la contemplation sont présents sous des formes caractéristiques à l'échelon le plus bas et à l'échelon le plus haut des opérations mentales conscientes, à l'échelon primitif comme à l'échelon hyperlogique. Par conséquent, toute réalité, par quelque opération que l'esprit y parvienne, est ou immédiate ou médiate, ou donnée immédiatement ou atteinte par l'intermédiaire des idées. Si cela est vrai, notre problème se trouve grandement simplifié. Nous avons à rechercher, non si tel ou tel stade du développement psychique donne l'interprétation définitive de la réalité, niais quel type de notion « réelle », est le plus com- -préhensif et le plus satisfaisant, si c'est le type médiat ou le type immédiat.
Dans cette partie de notre ouvrage (la troisième partie), nous examinerons donc des interprétations fondées respectivement sur la médiation et sur l'immédiateté, en notant les différents types de chacune de ces catégories qui se seront révélés au cours de l'historique des stades de l'interprétation (deuxième partie), et nous arriverons par nos raisonnements à des résultats positifs.
Dans la dernière partie (quatrième partie), il nous restera à déduire certaines conclusions et certains corollaires d'ua
caractère philosophique, qui éclaireront les aspects les plus -généraux du pancalisme (1).
§ 4. — Plan de V ouvrage.
1. Etant donné ce qui précède, nous sommes conduits à adopter le plan suivant :
Tableau I.
Morphologie génétique : le problème de l'interprétation.
P* partie. Introduction.
2^ partie. Historique : le développement de l'interprétation.
I. Interprétation ethnique primitive (prélogique et religieuse).
. II. Interprétation logique : théories fondées sur la médiation.
III. Interprétation hyperlogique : théories fondées sur l'immédiat.
3® partie. La théorie de l'immédiateté esthétique : le Pancalisme.
4® partie. Conclusions et corollaires.
(i) Ensuite viennent quelques appendices, sur le premier desquels (Â.ppendîce A) nous appelons spécialement l'attention.