L'INTERPRÉTATION INDIVIDUELLE
§ 1. — Nature de V interprétation
1 . On verra clairement par la suite que ce que nous appelons interprétation — suivant en cela un usage auquel il a déjà été fait, allusion — (1) est généralement compris dans le terme « signification » (^meaning) (2). Et même, la meilleure manière d'aborder le sujet est de rappeler brièvement la théorie de la signification telle que Font établie des discussions récentes, et de mettre à profit ce que nous en savons.
En général, l'interprétation est simplement la signification entière donnée à une expérience, à un fait, à un événement, parla conscience qui « effectue» l'interprétation. Etant donné
(i) Ce chapitre réunit, sous le litre d'Interprétation, les résultats de discussions détaillées antérieures, du naoins les résultats comparables à ceux que fournil l'étude de la pensée ethnique et que nous exposerons plus loin (a' partie). Ce chapitre nous aide aussi à concentrer notre pensée «ur l'interprétation finale à laquelle nous parvenons nous-mêmes (3*^ et 4* parties). Voir aussi, La pensée et les choses, tome I, et La pensée humaine, de Hoffding.
(a) Le mot c< meaning » désigne : i* un objet mental avec toute sa signification ; 2° la signification (seulement) qui s'attache à un objet mental, à ud contenu ou à une donnée.
des événements purs et simples — une lueur subite, un bruit sourd, un mouvement oscillatoire — chacun d'entre eux signifie telle ou telle expérience : un orage, une charrette qui passe, une chaise branlante. Quelle que soit la signification que Ton cherche à ajouter, à attacher au contenu pur et simple d'un fait ou d'une idée, elle constitue, dans la mesure où on y parvient, une interprétation personnelle de ce fait ou de cette idée. Cette addition peut se réduire à peu de chose, ou, au contraire, être importante; elle peut constituer une interprétation superficielle ou une interprétation profonde. Des informations, un but, l'utilité, l'association d'idées, l'habitude, l'appétit, l'instinct — vingt facteurs d'interprétation — peuvent surgir et se grouper autour de l'événement donné. Toutes les expériences citées plus haut comme exemples, ces sensations de la vue, de l'ouïe, du sens musculaire, peuvent se trouver réunies dans l'interprétation du Sicilien qui crie « tremblement de terre » et, dans son effroi, se précipite hors de chez lui. Et le savant qui, assis dans son observatoire, à Washington, n'a devant lui que le tracé d'une aiguille sur du papier carbone, et n'entend, he voit et ne sent rien de l'événement physique lui-même, peut arriver à une interprétation toute pareille. Son interprétation est plus lointaine, plus indirecte et plus logique, comme on dit, mais elle exprime, tout comme celle du paysan italien, le sens qu'il attache à la donnée qui se présente à son esprit.
2. Evitant les questions controversées, celles de la nature de la donnée, de la relation entre le contenu et 1' « intention », (intent) (1), entre la présentation et l'intérêt, questions qui ont toutes été suffisamment discutées ailleurs (2), nous ferons simplement remarquer ici que l'interprétation, considérée comm.e s'attachant à la chose interprétée, est de la nature de r « intention », ce terme s'opposant au terme « contenu ». Elle a la variabilité et la qualité personnelle que lui donnent le mode d'appréhension de l'individu et sa manière de sentir ;
(i) Le terme « intent » désigne la partie sélective d'une « significa* tion » (meaning) entière ; il s'oppose au terme « content » (contenu), qui en désigne la partie récognitire.
(a) Voir La logique fonctionnelle, tome I de La pensée et les choses.
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plus mystique chez l'un, elle est plus logique chez un autre et plus esthétique chez un troisième. En sa qualité de « signification », elle est sélective. A ces caractères de l'interprétation s'opposent la constance relative et le caractère récognitif du contenu, de la chose ou de l'événement commun et neutre qui est interprété. Le son, la lumière, les mouvements de la terre sont entendus, vus, sentis à peu près de la même manière par toutes les personnes normales; ils constituent le même « contenu ». Mais les interprétations de ces événements diffèrent notablement entre elles. L'événement peut donner naissance à toute sorte de conjectures et de suppositions, dont chacune est, à sa manière, un essai, une « intention » d'interprétation.
3. Toutefois nous aurons avantage à tenter de découvrir des sentiers dans le maquis de ces différences — de trouver des lignes de classification et de distinction dans les mobiles et dans les résultats. Nous constatons d'ailleurs que nous avons sous la main les moyens de le faire. Il faut nous rappeler la distinction générale entre deux grands facteurs de la connaissance, la donnée et l'intérêt, et nous demander quels sont la place relative et le rôle de chacun de ces facteurs dans tel ou tel cas d'interprétation. D'une part, la donnée, en se développant, devient la réalité objective qui gouverne les manifestations de l'intérêt et de l'action ; d'autre part, l'intérêt donne une signification personnelle et sélective au système objectif des données. Etudions à ce point de vue, d'une façon un peu plus approfondie, la nature de l'interprétation.
§2. — L'interprétation comme organisation des intérêts.
4. L'intérêt que l'individu apporte à toute expérience objective est aussi divers que les mobiles de l'action et de la connaissance. Comme on l'a souvent fait remarquer, la « chose » la plus simple — par exemple le jeune arbre qui s'élève sur le bord de la route — peut être interprétée de
différentes manières qui témoignent chacune de l'habitude dominante ou de l'intérêt accidentel de l'observateur. Ce modeste arbre signifie le refuge ou l'abri, la source de bois de chauffage pour le logis, le spécimen de plante cultivée, la valeur commerciale, l'espèce botanique, l'objet de plaisir esthétique, le symbole de la vérité religieuse. Toutes ces interprétations sont des interprétations légitimes et synchrones de ce qui constitue, dans l'expérience elle-même, un certain groupe de conditions directrices — de conditions gouvernant les sens, l'observation directe et l'acceptation sociale. Nous nous disons les uns aux autres : « Voyez cet arbre ! » ^- et la réponse donne aussitôt la possibilité d'indiquer et de raffermir en commun la base dont dépendent toutes les différentes interprétations. Toutes ces interprétations peuvent emporter la donnée, pour ainsi dire : elles peuvent entasser sur elle une masse d'intérêt sélectif et personnel qui l'obscurcit et la défigure. De fait, le but principal de la lutte prolongée de l'intérêt cognitif proprement dit, de l'intérêt que l'on prend à la vérité neutre et objective, c'est précisément de dégager l'objet nu des mailles de l'intérêt qui repose sur des préférences, et de celles de l'interprétation, et de conserver intact son système de relations communément observables.
Si nous pouvons dire que les principaux types d'intérêt de l'individu sont en germejdès les 'premiers moments de son existence, et qu'ils sont déjà plus ou moins organisés dans le mécanisme préformé de l'appétit et de l'instinct, il n'en est pas moins évident qu'il y a une progression génétique dans l9 vie de l'intérêt. Dans la période du développement de l'esprit qui va jusqu'au premier commencement du stade nettement logique, ce n'est pas l'intérêt cognitif qui est prédominant et dirigeant. Tout au contraire, les exigences de la vie pratique — bien plus, celles de la vie physique ellemême — gouvernent alors l'appréhension et l'interprétation des choses du monde. Toutes les choses qui sem'ent à, prendre du lait sont des « cuillers » pour Tenfant, et quiconque lui chante dans Tobscurité est pour lui « maman ». Les lignes de démarcation ne sont pas tracées par la sensation, mais par l'intér-êt, pratique et émotif.
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f). li'émotif proprement dit [)rcnd chez Tonfant une iniportaiice fli^ [)lus en plus ^Tando à mesure (pic He développent SCH allectiouB tiaturellos*. Des attachements d'un çenrc quasi instinctif dominent des situations (pii autrement comporteraient bien d'autres aspects, où pourraient a^^ir les f^rands motifs sociaux que représentent la l'amillc, le clan et la race. Nous avons examiné en détail, dans notre discussioa sur la « loo:ique affective » (1), les principes d'après lesquels, les {Jurandes préférences émotives et les grands intérêts prennent une organisation relativement indépendante de celle des motifs du savoir, sans être réellement séparés d'eux. Les mobiles de l'émotion et de l'affection coopèrent avec les mobiles nettement pratiques ou utilitaires, qui agissent dans la subconscience, et les effets des uns et des autres tendent à étouffer ou à assourdir la voix de la connaissance proprement dite.
6. Toutefois les organisations spéciales et apparemment exclusives de l'intérêt ne doivent pas nous empêcher de voir d'autres organisations moins exclusives, qui se développent à côté des premières, et qui se servent peut-être des mêmes données objectives. L'enfant, qui ne semble pas distinguer une cuiller d'un bloc de construction creux, au point de vue de leur emploi comme ustensiles de table, ne songe pas à se servir d'une cuiller en guise de bloc de construction. Il perçoit donc assez clairement la différence de forme qu'il v a entre ces deux objets. Malgré les divers intérêts qui, par leur prédominance, enlèvent de sa netteté à la perception de la forme pure et simple, l'esprit isole fort bien celle-ci à l'occasion. L'enfant qui, lorsque son père ou sa mère l'appelle pour le dîner, ne distingue pas entre leurs voix parce que cela ne lui est pas nécessaire, fait sur le champ cette distinction lorsque, le matin, l'un ou l'autre de ses parents lui enjoint de se lever. De même, ainsi que nous le verrons plus loin, bien que le sauvage ne semble pas avoir une perception adéquate d'une massue ni d'une plume comme telles, bien qu'il fonde les données sensibles dans une interprétation
(i) Dans la 3' partie de Interest and Art (tome III de Thoaght and Thin^s).
mystique plus large de leur signification, pourtant, sous Taction d'un autre intérêt, il emploie à Toccasion ces objets comme arme ou comme ornement d'une manière qui révèle une appréhension exacte de leur forme, de leur grandeur, de leur couleur et de leurs propriétés physiques (1).
Les opérations de l'esprit, considérées dans leur ensemble, offrent donc, même aux premiers stades de l'appréhension, une grande variété d'organisations possibles d'intérêt et de données. Dans un cas, c'est un certain intérêt dominant qui passe au premier plan, dans un autre cas, c'en est un autre. La connaissance exacte et précise des objets sensibles peut coexister avec l'organisation de l'intérêt guidé par Tinstinct ou par l'association d'un sens avec un autre; et, en même temps que ces deux complexes, peuvent exister d'autres complexes pratiques et émotionnels plus vastes. La donnée, roc sur lequel se fonde la perception, et qui, comme ensemble de choses objectivement stables et résistantes, constitue le contrôle de l'action, recouvre brusquement ses droits à l'occasion, et est alors une fin indépendante ou le moyen de parvenir à une fin ultérieure. Mais généralement elle ne sert que de condition, de signe, de détente, de signal provoquant l'effusion de la masse des processus affectifs et des habitudes sociales, qui se répand sur elle et la cache. Ce n'est qu'au stade des opérations logiques, dominées par le jugement, que le mobile et l'intérêt cognitifs, considérés en eux-mêmes, deviennent indépendants et autonomes. Auparavant ils ne le sont en aucun sens.
7. Ce qu'il importe de noter à ce sujet, c'est que l'esprit se livre souvent à des types d'interprétation où les facteurs affectifs et les facteurs actifs jouent le rôle prédominant. Le facteur de l'appréhension cognitive, considérée en elle-même, est présent dans les interprétations de ce type, mais, aux stades prélogiques du développement psychique, il ne revêt pas une forme indépendante et ne devient pas lui-mêm^e un intérêt prédominant. Le terme « prélogique » signifie prédiscursif, préthéorique, préscientifique ; il ne veut pas dire pré-
(i) G'esl là un fait important pour Tinterprétalion des modes de pensée des sauvages ; voir plus loin, chap. iv, S 3, secl. 19.
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noétique, ni, en principe, niitilogiquc. Au stade préIof,Mque, les niohiles de la ooiiiiaissaiicc sont présents, mais ce n'est pas principalement dans leur intérêt que la vie mentale s'orf^anise et que les données objectives sont interprétées. C'est le facteur subjectif, non le facteur objectif, l'intérêt, non la donnée, la valeur, non la vérité, qui excite le mouvement de l'esprit.
Ceci se trouve très nettement mis en relief dans l'étude que nous faisons plus loin de l'interprétation sociale à laquelle sont soumises les données de la connaissance primitive.
§ 3. — L'interprétation comme organisation sociale des intérêts.
8. On a récemment attiré l'attention sur la dette inappréciable que la connaissance individuelle a envers la société. Dans notre examen détaillé de la sig-nification « commune » <le la connaissance (1) à ses différents stades^ nous avons rencontré des preuves nombreuses que c'est par des opérations de conversion sociales ou « secondaires » que les résultats individuels sont confirmés et corrigés. De la sorte, les caprices de la préférence personnelle et de l'idiosyncrasie se dévoilent et peuvent être pris en considération. L'individu se soumet au verdict commun, qui lui apprend à penser juste.
Toutefois on n'a pas montré que le résultat peut parfois être tout opposé : l'individu peut être la victime d'erreurs sociales, de caprices collectifs. L'hypothèse suivant laquelle les résultats obtenus par l'individu sont corrigés et rendus dignes de confiance par les épreuves auxquelles la société les soumet repose sur une seconde hypothèse, à savoir que les
(i) Voir La pensée et les choses, tome I, chtp. tii (en entier) î Thought and Things, tome II, chap. m (signification commune du jugement) ; tome III, chap. vu (signification commune des règles pratiques).
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résultats sociaux d'après lesquels ils sont jugés sont euxmême exacts et dignes de confiance. Mais comment la société peut-elle s'assurer que ses résultats sont dignes de confiance si ce n'est en recourant à son tour à l'expérience et au jugement des individus (1) ? Ce que la société peut faire de mieux pour l'individu, c'est de l'amener à s'accorder avec elle, mais le résultat peut être soit bon, soit mauvais.
9. L'individu s'aperçoit de son assujettissement à la société quand il apprend à juger par lui-même et à recourir à l'expérience personnelle et directe de la nature et de l'homme, c'est-à-dire à remplacer par des épreuves « primaires » les épreuves de conversion « secondaires » auxquelles il était habitué à recourir. Quelque valeur qu'ait l'éducation sociale pour les choses de la vie pratique et pour toute connaissance qui représente une expérience accumulée et qui est prête à se soumettre ou s'est déjà soumise aux épreuves immédiates de l'examen et de la critique, au delà de ce point elle devient « un guide aveugle des aveugles ». De fait, l'individu passe une grande partie de la période de sa vie où il est en possession de toute sa puissance de réflexion et où il est capable de juger par lui-même à corriger les idées erronées et les manières de faire irrationnelles auxquelles l'a conduit l'éducation sociale à laquelle il s'est soumis ('i).
(i) L'auteur s'est étendu, dans l'ouvrage intitulé Development and Evolution, chap. xvn, sur cette revision par les individus de ce que la sooiété admet comme des vérités. Voir le diagramme donné dans Thoaght and Things, tome II, chap. vi, secl. 27.
(a) A.vant d'arriver à sa maturité, la connaissance passe par la période de « communauté » imposée, communauté dont le résultat est simplement « collectif » (ce mol étant pris dans l'acception qu'on lui donne dans les discussions auxquelles on a fait allusion), puis par la période où l'individu découvre l'avantage qu'il y a pour lui à être d'accord avec la communauté et à se conformer aux règles qu'elle a établies, et où il suit consciemment les modèles courants. Sa pensée est. alors « syndoxique >. Ces deux périodes sont celles de l'apprentissage social de la pensée. Mais quand le jugement apparaît, les rôles se renversent. L'individu qui pense, le « penseur » somme les autres penseurs de s'accorder avec lui. Il reconnaît la parenté de son jugement avec celui des autres membres du corps social au fait qu'ils parviennent