I. INTKni'l{l':TATI(iN IM.INIIMIJIK
Il en n^aiiltc que tout l'ensemble fies « vérités » acceptées et imposées parla société est sujet à être peu h peu revisé et corrigé parla pensée, les inventions et les découvertes des individus. Les penseurs les plus inventifs veulent h toute force mettre à Téprcuve les formules que l'éducation leur a inculquées. On constate que les vues du corps social sont dues à des processus d'appréiiension prélof,nque, de participation mystique et de propagation imitative, et non à l'emploi des méthodes éprouvées et sûres de l'expérience et de l'expérimentation proprement dites.
Ainsi la société passe du stade prélogique de la pensée au stade log-ique en vertu de la compétence et des effort» persistants des individus. La société agit à l'égard de l'individu comme un maître d'école : elle discipline br pensée ; mais l'élève dépasse son maître. Il constate que lui et la société, dont il fait partie, doivent pareillement se soumettre aux épreuves d'un autre système de contrôles, d'un svstème de contrôles impersonnels : ceux de la nature, donnés dans la perception, et ceux de la cohérence logique^ donnés dans la pensée raisonnable.
10. Aux stades prélogiques de la connaissance, l'interprétation manifeste un manque de cohérence logique et d'organisation. Le défaut de maturité de la pensée se montre à l'égard de chacun des critériums du mode logique comme tel. Le moi de la conscience claire du moi n'étant pas développé, les intérêts et les actions personnels de l'individu sont mêlés à ceux du groupe social ; les moi se pénètrent mutuellement suivant que l'exigent les habitudes sociales et rintérêt commun. Le moi de la famille, du clan, de la tribu, représentant une solidarité d'intérêts à Tintérieur de chacun de ces groupes, empêche la manifestation d'un désir, d'une volonté ou d'un caprice personnels. Tout est réglé suivant
souvent aux même» conclusions que lui. « Cessons tous de nous imiter mutuellement, dit-il, cessons d^ajouter foi aux on dit, de quelque côté qu'ils Tiennent ; adressons-nous tous ensemble à la source de tout renseignement sur, aux faits tels qu'ils sont. Le jugement pris dan» ce sens est « synnomique». Il en est de même, pour des raisons analogues, des règles pratiques issues du jugement moral.
les intérêts du groupe. Ce n'est que peu à peu, même dans une société civilisée, que le jeune homme apprend à être individualiste, à manifester résolument sa personnalité.
Le défaut de maturité du jugement se montre également dans l'interprétation des choses extérieures, où l'individu accepte la décision de la société au lieu de soumettre ces choses à l'épreuve du fait.
Tant que le dualisme de l'idée et delà chose, du subjectif et de l'objectif, n'est pas clairement perçu, l'interprétation des objets extérieurs peut permettre toute sorte d'interpénétrations des choses et des moi. Les choses peuvent agir comme font les moi, le caprice des personnes peut s'attacher aux choses, le mystère des actions brusques et sans cause des individus peut s'étendre au monde entier. Ceci conduit à une interprétation mystique et émotionnelle des objets les plus ordinaires du monde extérieur, interprétation motivée parla crainte religieuse (1).
11. De tout cela il faut rapprocher les caractères de la connaissance prélogique qui mettent en évidence l'absence de la faculté de juger. C'est par le jugement, avec ses règles de la cohérence, de la contradiction, de la raison suffisante, etc., qu'est construit le système de la vérité logique. Dans les modes prélogiques, ces règles et ces restrictions ne se manifestent pas (2) ; la suggestion, l'imitation, la contagion émo-
(i) Nous avons vu avec quelque détail (dans La pensée et les choses, tome I, ch«p. v, sect. 12, 24) quels cas de l'appréhension par l'individu de son propre corps fournit un exemple de cette confusion. Le corps personnel est un centre de mystères. Il enveloppe en même temps les deux espèces de réalité : il est à la fois une personne et une chose, le lieu des changements physiques et le support des efforts personnels. Si ce corps physique peut être le siège de la douleur et d« l'eS^ort, et le théâtre de tous les drames personnels constitués par les rêves et par les rêveries, pourquoi n'en serait -il pas de même des autres corps? Le corps personnel est le centre d'un grand nombre des rites et des mystères les plus remarquables des croyances et des usages primitifs.
(2) Nous avons vu, dans notre étude détaillée de l'organisation émotive, que la logique affective manque des principes de la « contradic tion » et du « milieu exclu ». Voir Thought and Things, tome III, « Interest and Art », chap. vn.